‹ Les éléments du caractère et leurs lois de combinaisonChapitre 48 sur 92 · Letourneau. Physiologie des passions, p · texte numérisé non relu

Letourneau. Physiologie des passions, p

pour condition une dépression de la sensibilité, que les hommes chez qui se rencontre une capacité de pensée vraiment supérieure, doivent racheter cette supériorité par une sorte d'atrophie de Taffectivité, de telle sorte que le sentiment, Témotion, la passion se trouvent, comme le pense M. Ribot, aussi complètement que possible exclus de leur vie? Cet antagonisme prétendu, on a cru pouvoir lui assigner des causes physiologiques. « La vie intellectuelle, écrit le D*" Lange, dépend des fonctions vaso-motrices ;.., les opérations intellectuelles supposent une augmentation de Tafflux sanguin du cerveau et sont en partie conditionnées par ce phénomène ; naturellement il ne se produit pas dans les parties du cerveau qui sont de préférence affectées aux états émotionnels *. Il y a donc, jusqu'à un certain point, une . opposition vaso-motrice entre la vie intellectuelle et la vie affective K » Que toutes ces observations se puissent prendre en un bon sens, nous n'y contredisons certes pas et nous aurons bientôt occasion d'en tirer parti. Mais il n'en faudrait pas conclure qu'un individu doué de hautes capacités intellectuelles ne puisse vivre en même temps d'une vie affective très intense, et qu'un homme d'une nature franchement émotionnelle ne puisse être très intelligent et même très iniel- ^ectiiel. Il ne faudrait pas prendre à la rigueur cette formule de Maudsley : « Pour connaître, il faut peu sentir ».

A coup sûr, il ne suffirait pas, pour discuter cette opinion, de faire observer que bien souvent l'obnubilation de l'intelligence marche de pair avec celle de la sensibilité. Car on n'a jamais soutenu que l'apathie fût une condition suffisante du développement intellectuel. Mais comment admettre que cette apathie soit une condition, non pas même nécessaire, mais simplement favorable à l'exercice de la pensée? Chez

i . Inutile de faire remarquer tout ce qu'il y a d'hypothétique dans une telle affirmation.

2. Lange. Les Emotions, trad. fr., p. 139-140 Paris, Félix Alcan.

iâS LES LOIS DR COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CABAGTÈRE

ridiot, le débile, le faible d*esprit, chez les gens obtus et médiocres, il est manifeste que Taffaissement intellectuel tient en grande partie à cet état de « stupeur sensible » auquel participent non seulement les formes supérieures du sentiment et de Témotion, mais la sensibilité animale, si l'on peut dire, et les sens eux-mêmes. Cette torpeur ne peut être que très défavorable à l'acquisition, à la conservation, à Télaboration intellectuelles. — J'entends bien, sans doute, qu'on ne veut pas parler d'une dépression morbide de la sensibilité et qu'on soutient seulement que la constitution de l'intelligence abstraite et scientifique en système relativement indépendant et prédominant serait malaisée, dans le cas où l'individu se trouverait doué d'une sensibilité suraiguë, d'une excitabilité excessive et déréglée, tumultueuse et spasmodique. Mais il y a là peut-être un malentendu. Cette émotivité — qui est morbide aussi — est-elle donc la seule forme d'impressionnabilité morale vive et forte ? Est-il nécessaire d'être la victime' de ses nerfs affolés pour être doué d'une sensibilité profonde et étendue ? N'y a t-il pas des émotions, — et les plus complexes, les plus élevées — des passions vivantes et agissantes, — d'ordre moral, social, esthétique, scientifique — dont on reste capable avec l'intelligence la plus hautement spéculative ? N'est-ce pas même grâce au développement de l'intelligence qu'on en devient capable? « Parce que Kant, dit très bien M. Fouillée répondant à M. Ribot, faisait chaque jour, à la même heure, sa promenade sous les arbres de Kœnigsberg, manquait-il de sensibilité, lui qui, en apprenant la Révolution française, sYcriail, les larmes au\ yeux : « je puis dire maintenant comme Siméon : Xanc ifimittis ^iervitm tiium. Domine *. » Et enfin les choses de la pensée peuvent être elles-mi^mes objets de sentiment : on ne penserait à rien si

! hVuiiUV. TifrupiTfximeHt e( t\u\tK^tff'fY. p, IIO I*ari5« Kvlix Alc&n.

RELATIONS ENTRE LA SENSIBILITÉ ET l'iNTELLIGENÉE 129

on ne s'intéressait à rien, si on n'était touché par rien. Un Spinoza, un Newton, un Mentelli, un Bordas-Demoulin n'étaient pas de purs apathiques, caron ne saurait du moins leur refuser la passion de penser, de chercher et de connaître .

Il ne s agit point au reste d'opposer à la théorie que nous discutons une théorie diamétralement contraire et dont on pourrait trouver les éléments dans les intéressants essais de Ch. Richet. « Le développement du système sénsitif, écritil, est corrélatif au développement des forces intellectuelles. » Et encore : « On pourrait presque mesurer Tintelligence d'un individu à sa sensibilité. » — Ce qui est vrai c'est que d'une part il y a une certaine disposition de la sensibilité (l'excès d'émotivité) qui est contraire à la pensée pure, et que réciproquement, il y a ime certaine direction de l'intelligence qui se concilie mal aveclasurexcilabilité affective. Par contre, le défaut de sensibilité peut contrarier le complet épanouissement des fonctions intellectuelles, et Tinintelligence contribue à atrophier certaines formes de la sensibilité. Ce qui est vrai, surtout, c'est que, si tous les degrés d'intelligence sont compatibles avec tous les degrés de sensibihté (sauf, manifestement, les cas trop véritablement morbides), — du moins telle ou telle forme d'intelligence s'accommode mieux de telle ou telle forme de sensibilité. En un mot l'apathique, le sénsitif, l'émotionnel, le passionné sont naturellement inclinés vers certaines qualités et certains défauts d'esprit ; ils sont en quelque sorte prédestinés à posséder une nature définie d'intelligence, à l'exclusion des autres.

Ce sont précisément ces rapports très délicats de coexistence ou d'exclusion, ces lois de corrélation entre les modes de la sensibilité et ceux de l'intelligence qu'il faut essayer d'esquisser. La sensibilité et la pensée, qui sont en un sens indépendantes, sont en un autre sens dans un perpétuel

i30 LES LOIS DE COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTERE

état d'action et de réaction réciproques, par là même mutuellement conditionnées Tune par Tautre, se pénétrant et se modifiant d'une façon très intime. Sans rien préjuger, et simplement pour mettre de Tordre dans ces observations, nous allons voir d'abord de quelle manière la sensibilité conditionne Tintelligence, puis étudier ce qu'on pourrait appeler la sensibilité de l'intelligence elle-ûième, enfin rechercher quelle influence peut exercer Tintelligence sur la sensibilité.

III. — Pour éviter les généralités vagues et aborder de suite le détail concret des faits, une méthode semble se présenter tout naturellement : Prendre ici pour point de départ la classification des modes essentiels de la sensibilité qui a été proposée plus haut, et examiner quelle est la nature d'esprit qui est plus particulièrement associée à chacun d'eux.

A. — L'apathique. — Tempérament équilibré et câline; la sensibilité générale est obtuse ; ni mélancolique, ni gai ; Témotivité est nulle, du moins notablement inférieure à la moyenne ; pas d'ardeur, les désirs restent languissants et mous, pas de passion : la marque propre, c'est l'indolence et l'indifférence.

Il faut ici, bien entendu, laisser de côté les gens, qu'à de certains égards on peut classer parmi les apathiques, mais chez qui l'étude, la connaissance, l'activité intellectuelle sont un besoin, un plaisir ou une passion : on les retrouvera tantôt.

Cette disposition de la sensibilité, si elle est trop accentuée, est très défavorable, on Ta déjà dit, aux acquisitions intellectuelles, à la promptitude et à la facilité de l'assimilation, à la vivacité d*esprit. L*enfant apathique conserve une attitude engourdie et comme endormie ; il manque singulië-

RELATIONS ENTRE LA SENSIBILITÉ ET l'iNTELLIGENCE 131

rement de curiosité ; à peu près rien des objets ou des personnes qui l'entourent, des événements dont il est témoin, ne rintéresse et ne le séduit; il est peu questionneur et peu observateur. Sa mémoire est lente, paresseuse, sans souplesse et sans étendue ; son imagination lourde, terne, tout au plus reproductrice, presque jamais créatrice ; les associations sont peu rapides et se font par contiguïté plutôt que par similitude ou contraste. Ce ralentissement s'étend à rîntelligence entière, qui n'est pourtant pas lésée dans son fonctionnement. La concentration de Tattention s'opère aussi avec moins de spontanéité et de rapidité; elle présente fréquemment un caractère marqué de mollesse. Le jugement manque de finesse et d'à-propos, d'originalité et de pittoresque.

Par contre, ce peut être là une aptitude favorable à l'appropriation durable, à la compréhension. Ce qui est acquis Test solidement et pour longtemps ; la mémoire gagne en ténacité et en fidélité ce qu'elle perd en facilité et en promptitude ; les associations ont le temps de se corriger les unes par les autres ; l'attention, une fois fixée, pourra se maintenir et sa continuité, sa persistance, pourront compenser son défaut de vigueur et de rapidité. Le jugement aura de la netteté, de la justesse, de la rectitude, de la prudence : l'esprit sera facilement méthodique, pratique, logique ; l'aptitude à raisonner correctement et à réfléchir apparaît souvent de fort bonne heure chez les enfants de cette classe.

Ces défauts et ces qualités pourront, au demeurant, se présenter à des degrés très variables, se combiner ou l'emporter les uns sur les autres en des proportions diverses, qu'il est impossible d'énumérer et de déterminer rigoureusement et complètement. Les moins heureusement doués, — exception faite de l'idiot, du crétin, du débile, — seront ces esprits étroits et routiniers, lourds, épais et lents, comprenant peu et mal, incapables de rien trouver çaç ^w^-

132 LES LOIS DE COMPOSITION DRS itbÉMRNTS DU CARACTÈRE

mêmes, et dont les qualités se réduisent en dernière analyse à Tabsence de certains défauts comme l'étourderîe, la dissipation, rincohérence, Tagilation brouillonne. — D'autres, supérieurs, quoique incomplets encore, auront du bon sens, mais terre à terre, du jugement, mais sans fécondité et sans brillant : esprits honnêtes, droits, réfléchis, sans puissance et sans échappées. — Les plus éminents enfin auront des aptitudes plus ou moins remarquables à la pensée sérieuse et appliquée : observateurs consciencieux, géomètres déductifs, historiens narrateurs coUationnant scrupuleusement des faits et des documents, philologues patients, vulgarisateurs non sans talent, spécialistes non sans utilité.

Mais, si élevée qu elle soit, Tintelligence, chez les hommes de cette espèce, n'aura jamais cette universelle curiosité qui fait tout goûter, s'intéresser à tout, jeter sur tout des traits de flamme. Elle n'aura pas cette soudaineté d'intuition, cette souplesse de la démarche, cette hardiesse de rimagination, cette originalité des points de vue, ce don de rinvention, cette puissance de renouvellement des problèmes et des solutions, qui font le grand artiste et, dans toutes les sphères de la pensée, le génie créateur. A tous les degrés, ce qui est manifeste c'est la pondération, la régularité, avec le manque de feu, de vivacité, d'imprévu, d'inspiration.

B. — Les sensitifs. — On se rappelle que ce nom a été réservé aux individus à sensibilité vive, généralement superficielle et mobile, expansive et volontiers exubérante, tournée de préférence vers le plaisir, vers l'excitation. Ce sont ceux que Kant appelle les « sanguins légers », M. Fouillée, les « sensitifs à réaction prompte », et chez lesquels il y ^ toujours quelque chose qui rappelle la jeunesse et l'enfance.

Avec une telle nature sensible tous les degrés d'inteU^' gence sont possibles, mais non pas toutes les formes.

RELATIONS ENTRE LA SENSIBILITÉ ET l'iNTELLIGENCE 133

Nous rencontrons ici une disposition de la sensibilité éviiemment favorable aux acquisitions intellectuelles, à la îuriosité, à la vivacité : Tesprit est plus capable de s'intéresser à beaucoup de choses, de saisir avec facilité, de rouvrir à de nombreux systèmes d^idées. Mais par contre, 1 y aura toujours en lui de la légèreté, de l'irréflexion, de 'étourderie ; la multiplicité même des impressions et des )oints de vue, leur mobilité, empêcheront la méditation prolongée, l'application soutenue, nuiront à la persévérance ians l'effort qui seule permet d'aller au fond des choses, apprendre vite, c'est souvent moins bien comprendre, îffleurer une foule de questions empêche de creuser profoniément son sillon, puisqu'on ne se donne pas le temps de pénétrer les idées ni de se laisser pénétrer par elles.

Entrons maintenant dans le détail. — La mémoire est facile et prompte, assez riche et variée, mais d'une appropriation moins durable et d'une fidélité moins heureuse. — L'imagination est vive, mobile sans excès, enjouée et souriante, ni tourmentée, ni tourmentante, peu rêveuse et senimentale, nullement obsédante, tournée vers l'avenir et /ers le dehors, facile à contenter, spontanément optimiste. — Les associations d'idées sont rapides, un peu lâches, se font plus volontiers par similitude et contiguïté que par contraste et ne sont guère gouvernées par des rapports logiques très définis et très stables. — L'attention, susceptible d'une prise prompte et énergique, a presque toujours besoin d'être provoquée et soutenue par des états affectifs, une sensation, un sentiment, un intérêt présent : de là l'usage, par certains individus de cette catégorie, de ce que l'on a nommé les « condiments de l'attention ». Aussi 'attention est-elle inégalement accordée et volontiers dis- >ersée; le sensitif ne la dirige pas et n'en dispose pas à son ré, ne sait guère la protéger contre les sollicitations étranères ; il a une tendance marquée à devemt \vs\ ôSjsXx^ûX.-

\'H LKS LOIS DK COMPOSITION DKS ÉLÉMENTS DU GABAGTÈRE

dissipé. — Le jugement enfln est prompt, primesautier ; l'individu a du coupd'œil, de Toriginalité, de Tesprit, parfois le sens dos nuances, une certaine habileté à voir le point faible, les ridicules des gens et des choses, à découvrir aussi des rapports éloignés et délicats, et même une pénétration intuitive qui le fait capable de véritables trouvailles. Mais Tesprit n*est pas assez calme et rassis ; il pèche par défaut de prudence, de pondération, de raisonnement, de fermeté logique.

Ici encore, qualités et défauts se balancent inégalement. — Chez les plus médiocres, nous voyons cette vivacité et cette mobilité se traduire par une déplorable facilité à passer d*unc idée à une autre, un intarissable bavardage, un goût déplorable pour les plaisanteries, les jeux de mots, les à peu près ; ils sont brouillons et confus, illogiques avec des saillies heureuses; ce sont [des esprits faux et superficiels, à. chaque instant désorientés, avec pourtant de-ci de-là d^^ vues ingénieuses et des réparties justes. Car au milieu ^^ ce va-et-vient perpétuel de représentations qui se succéda ^*^^ et se chassent, le contrôle de la raison n'intervient guère, ^^ le triage, l'organisation des idées sensées ne se fait qu'av^^ ^ peine : on voit ici apparaître quelque chose de cette inc^^ ^ hérence qui se rencontre en grossissement dans la manie ^ * dont Thyper-idéation de Tivresse nous fournit un bo^»^ exemple. — 11 en est d'autres, supérieurs déjà, chez qui c^ ^ défauts sont moins accusés : causeurs spirituels, saisissat** aisément les idées et même les théories, ayant de la soi^'" plesse et de Tingéniosité, plus brillants d'ailleurs qti^ solides, plus ouverts que fermes et méthodiques. — L.^^ mieux doués enfin seront observateurs perspicaces, littér^-^ teurs pittoresques, inventeurs, dilettanti curieux, mais n^^^ point esprits organisateurs et constructifs , dialecticie"*^^ solides et philosophes systématiques et synthétiques.

Il y a donc là une nature particulière d'intelligence qui^

RELATIONS ENTRE LA SENSIBILITÉ ET l'iNTELLIGENCE 135

tous les degrés, se retrouve avec ses traits caractéristiques et rentre plus ou moins dans le genre des brouillons ou du moins des dispersés.

6\ — Les émotifs,. — Quels sont les effets généraux de Témotivité sur les opérations intellectuelles?

On a maintes fois remarqué^ que Témotivilé s'accompagne en général d'une très grande suractivité de la mémoire. Une distinction toutefois est nécessaire. S'agit-il de la fixation des souvenirs? 11 est manifeste que Témotion y joue un rôle considérable : ce qui nous a vivement émus, c'est une observation banale, a plus de chances de se graver dans Tesprit. Mais il faut ajouter de suite que Témotivité rend la mémoire partiale, parce qu'elle la sollicite dans un sens défini et Tamène à négliger dans les objets et les circonstances tout ce qui n'a pas une valeur émotionnelle et môme tout ce qui n'a pas de rapport avec l'émotion actuelle. Oes effets tout analogues doivent être notés en ce qui coneerne la restauration. L'évocation des souvenirs se fait sui- ^^lit des rapports d'une nature particulière que nous avons ^u. c3éjà occasion de signaler ; les relations logiques et pro- Pï'ement intellectuelles sont à chaque instant modifiées par ^'iritervention de l'émotion. De là aussi des lacunes singulières à côté d'une ténacité surprenante, des infidélités et des confusions étranges. J'ai eu occasion de remarquer chez d^s tempéraments de cette nature des exemples incroyables d^ Cette espèce d'amnésie spécialisée : ils semblaient avoir ^^ta.lement oublié, dans une phase nouvelle de leur exis- ^^tice sentimentale, des faits et des personnes qui avaient J^Ué dans leur vie un rôle exceptionnel. L'état delà mémoire cae^ les hystériques nous montre la chose avec un relief ^^isîssant.

*--'^Émotivité, d'autre part, est liée au développement de la

faculté imaginative : rémotion, en effet, anime et colore rimage, et celle-ci à son tour est éminemment propre à entretenir, à renouveler l'émotion. L'émotif a une disposition singulière à vivre dans le passé et dans Tavenir ; Taclivité imaginative, de son côté, puise en grande partie ses forces dans Téinotion. « Les travaux d'imagination, écrit Ch. Féré, nécessitent une condition préalable, une excitabilité nerveuse particulière qui souvent confine à la maladie et c'est cette excitabilité nerveuse qui est en réalité la cause de tous les maux dont sont atteints les hommes dont Timagination est la plus vive *. » Plus Téraotivité s'exalte, plus aussi l'imagination devient déréglée et enfiévrée. On pourrait facilement suivre cette marche parallèle chez la plupart des . artistes. On verrait aussi la différence qu'il y a entre le genre d'imagination de l'émotif et celui du sensitif proprement dit. Taine, dans sa Philosophie de Vart^ a donné sur ce point de pénétrantes indications ^ Quoi qu'il en soit, c'est rémotivilé qui donne à l'imagination sa puissance et sa flamme ; c'est elle qui est la maîtresse pièce du tempérament intellectuel de l'artiste.

Elle est aussi, d'ailleurs, un obstacle à l'équilibre intellectuel, aux facultés de jugement, de raisonnement, de contrôle, au gouvernement de la pensée. Elle provoque une agitation dangereuse, un défaut de clarté et de suite; « à part des moments d'heureuse inspiration, l'esprit ne produit tout d'abord que des idées confuses ». — Nos jugements en sont faussés, nos convictions perverties, nous sommes frappés d'une sorte d'aveuglement intellectuel. Nous avons, sur ce point, un curieux témoignage de J.-J. Rousseau, quil n'est pas sans intérêt de rappeler. « Deux choses presque

Page 1