‹ Les éléments du caractère et leurs lois de combinaisonChapitre 52 sur 92 · Pascal, Pensées, Édit. Havet, II, p · texte numérisé non relu

Pascal, Pensées, Édit. Havet, II, p

ni^mc peut avoir, pour aiusi parler, sa sensibilité propre. Je veux dire que, comme toute tendance, les tendances intellectuelles donnent naissance î\ des phénomènes d'ordre affectif. Il existe, en effet, un besoin d activité intellectuelle, tout comme un besoin d'activité musculaire ; Tun, de même que lautre, est très iné^»^alement réparti : fort développé chez certains individus, il est, chez d autres, réduit à son minimum. Différent, non seulement en degré, mais en direction et en nature, il contribue à donner naissance à des dive^ sites individuelles caractéristiques.

Laissons évidemment de côté, ici, les hommes chez lesquels l'activité proprement intellectuelle est atrophiée, soit congénitalement, soit par arrêt de développement, soit par suite de son inexercice habituel et prolongé. Ils n'ont ni le goût, ni le désir des choses de Tesprit ; ils en ignorent les plaisirs, si vifs pour d'autres ; sans curiosité élevée, ils passent leur vie sans même soupçonner qu'il existe des problèmes dépassant la sphère des intérêts, des habitudes, de la routine professionnelle, de la vulgarité journalière. La paresse intellectuelle tient au fond de leur nature. Les mots beauté, vérité, art, science, philosophie n'ont pas de sens pour eux. — Arrivons de suite aux autres, à ceux qui pensent et qui aiment penser, pour montrer brièvement les nuances qui les distinguent au point de vue qui nous occupe.

On rencontre des hommes à qui un certain travail intellectuel est nécessaire, mais comme une fonction naturelle à laquelle on satisfait sans qu'elle ait rien de tyrannique ; ce n'est ni un désir bien vif, ni un plaisir bien séduisant; ils pensent, comme on respire ou comme on fume, par un effet de l'habitude ou tout simplement parce que leur cerveau est ainsi construit, parce que la vie consciente en eux se traduit spontanément par le maniement des idées, comme e^ d'autres par le mouvement musculaire ou par la sensibilité*

RELATIONS ENTRE LA SENSIBILITÉ ET l'iNTELLIGENCE 143

— Il est d'autres individus pour qui Tac ti vite intellectuelle est un besoin impérieux, sans cesse renaissant; ne pas penser leur est pénible ; ils ne peuvent s'arrêter de lire, d'étudier, de chercher ; leur esprit est sans cesse en éveil, en quête d'une pâture nouvelle ; ils n approfondissent pas, certes, toutes les questions qu'ils abordent, mais ils en touchent beaucoup ; le repos de la pensée produit vite chez eux un état d'inquiétude, de malaise, voire de souffrance : ce n'est pas seulement l'appétit, c'est la faim de savoir, au moins de s'occuper. Dans leurs distractions et leurs délassements même se manifeste ce besoin : ils aiment les jeux savants, ceux qui supposent de l'attention, des combinaisons (vhist, échecs, etc.), et dont le principal stimulant est précisément qu'ils donnent tout au moins l'illusion d'une occupation intellectuelle. Il arrive fréquemment du reste, que ce besoin se localise, et, au lieu de s'étendre à toute espèce de questions, se limite à un ordre déterminé de choses qui seul les intéresse et devient Tobjet de prédilection de toutes leurs réflexions : c'est le cas des collectionneurs, des spécialistes étroits.

Voici une autre classe qui mérite d'être rangée à part : celle des gourmets de l'esprit. Pour eux l'exercice de la pensée est moins encore, peut-être, un besoin qu'un plaisir délicat et raffiné; le jeu des idées les séduit; ils s'y complaisent pour les subtiles jouissances qu'ils éprouvent à en faire le tour, à les accueillir toutes sans être forcés de s'arrêter à aucune, à se prêter aux plus disparates, aux plus contradictoires, sans se donner jamais entièrement. C'est d'eux surtout qu'il faut dire avec Pascal qu'ils recherchent non les choses, mais la recherche des choses ; ils s'intéressent moins à la solution des problèmes qu'aux faces diverses sous lesquelles on peut les envisager. 11 y a là une sorte d'épicuréisme de la pensée, infiniment supérieur à coup sûr à Vépicuréisme de la sensation, mais qui au fond est de même

nature. C*cst rameur ù la Stendhal <ipp]iqué aux choses de Tespril, et qui, chez un penseur très délié, devient ce dilettantisme séduisant qu'on a si souvent analysé, admiré ou blâmé en Renan, et dont quchpies illustres contemporains seraient des exemples plus certains.

Enfin les tendances intellectuelles, comme toutes les autres, peuvent s'exalter jusqu'à la passion. Et cette passion de la vérité est exclusive au même titre que Tamour ou lainbition : ceux qui en sont possédés lui appartiennent sans partage ; rien plus n'existe pour eux ; par elle seule et pour elle seule ils vivent. Connaître est pour eux l'objet d'un culte jaloux. On en peut dire ce que F. Huetdit de Bordas- Demoulin : « penser était sa vie, sa profession ». — Tantôt c'est la passion de Tétude, tantôt celle du prosélytisme. Les uns ont une soif inextinguible de savoir pour savoir. Tel ce Mentelli dont Descuret nous a retracé la curieuse histoire, et qui, sachant douze langues, très versé dans toutes les sciences exactes, passa plus de trente années à étudier six jours par semaine et vingt heures par jour, sans laisser aucun ouvrage ni même la moindre trace de ses immenses recherches. « Du reste, ajoute Descuret, l'affectation de la singularité n'entra pour rien dans le choix de cette vie austère, dont il ne s'est jamais lassé et qui surpasse tout ce qu'on connaît de celle de quelques philosophes anciens. Pour lui, l'amour de la science fut le seul bien désirable : il y sacrifia toutes les jouissances que prisent les autres hommes; mais personne ne lui voua un culte plus dénué de vanité ou d'ambition*. » — Les autres ne séparent pas de la poursuite du vrai sa divulgation, sa diffusion ; ils s'y consacrent, non seulement pour le posséder mais pour le transmettre et le faire triompher ; ils sont les apôtres d'une idée, ne séparent pas l'humanité de la vérité et prendraient volontiers pour

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