Kant. Anthropologie y !!• partie, sect. A
n'est pas portée à regretter le passé, à se tourmenter de l'avenir, pas sentimentale non plus, ni rêveuse, ni émotive ; les plaisirs ou les peines, bien que vifs, disparaissent rapidement ; elle « prend la vie comme elle vient » ; — n'est pas égoïste ; capable d'affections et de sympathies vives et même assez durables, ne connaît pas la rancune, est aimable et bienveillante pour presque tout le monde. Une pointe de vanité.
Intelligence ouverte, curieuse de littérature et d'art, souple et capable de se plier à des points de vue divers; peu de goût pour les abstractions et les raisonnements; juge vite et même trop vite, sans réfléchir beaucoup ; pas mal d'étourderie ; la vivacité, qui n'est pas exclusive d'une certaine justesse, empêche la continuité de l'attention et la netteté calme de l'esprit : un peu de dispersion et de dissipation.
De ractivité, par besoin de ne pas rester en repos; va, vient, sort, s'occupe, fait n'importe quoi pour faire quelque chose, surtout ce qui lui plaît au moment, ou lui passe par la tête. — Ce n'est pas une volontaire ; se décide tout d'un coup, sans grande préparation, sans délibération prolongée, sans chercher à se rendre compte des conséquences plus ou moins lointaines, sans s'en inquiéter, — sous l'influence du sentiment, de Tidée, du conseil du moment. Ne se laisse pas conduire, en ce sens qu'elle n'accepterait pas volontiers l'idée d'être dirigée, mais cède toujours si on a simplement l'air de demander son avis et si elle croit diriger les autres. En somme, volonté faible par manque de coordination, par ce qu'elle ne sait pas préparer à l'avance et poursuivre avec persévérance la réalisation d'une fin définie et stable ; ne se pose pas des principes de conduite ; s'arrange de sa vie beaucoup plus qu'elle ne songe à arranger sa vie, et vit en quelque sorte perpétuellement dans le présent.
Diderot, comme aussi Benjamin Constant, me paraissent.
âlO LKS LOIS l)K r.O\ll><»Siri<>N DK8 ^.LKMRNTS DU CARACTÈRE
avec des nuances diiTérentes exprimer des degrés supérieurs du type. Chez le premier nous renconlrons une sensibilité vive et môme ardente, mais surtout changeante, capricieuse, mobile. 11 a comme il dit lui-môme « l'air vif, ardent et fou » ; il a « en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont il est affecté » ; il note une « rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies et dans les idées ». Serviable, charitable, généreux, avec d'étranges écarts et beaucoup d'incohérence. — Esprit très cprieux, ouvert, pénétrant, mais intelligence dispersée, sans concentration, sans puissance de synthèse, de méditation et de pensée calme ; esprit qui tourne à tous les vents, qui comprend tout, fait tout comprendre, mais n'a pas le temps de s arrêter, de s'attacher, d'approfondir, de coordonner. — D'activité toujours en éveil, exubérant, mais sans persévérance ; étourdi et léger, avec une pointe d'ivresse joyeuse, une insouciance absolue des conditions matérielles de la vie, impatient de toute règle, incapable de vouloir fermement, constamment, froidement, incapable surtout de vouloir se contenir, se dominer, s'imposer des principes rigoureux et réguliers, de se soumettre à une loi et de se faire sa loi.
B. Constant nous offre des traits fort analogues, avecquelque chose d'autre encore. Lui aussi, il est l'homme des sensations violentes, courtes et diverses ; chez lui aussi la sensibilité est toute en exaltations subites et qui durent peu. Mais il se désabuse vite, et il ne jouit des choses que pour s'en dégoûter, et par là même il manque d'expansion, de dévouement, il est, comme son « Adolphe », « un mélange d'égoïsme et de sentiment, d'enthousiasme et d'ironie », il a comme lui « de la sécheresse de cœur et ce grain de sensibilité qui consiste à sentir qu'il en manque et ii en souffrir ». — C'est qu'aussi bien son intelligence très lucide et très subtile et très avisée, il l'emploie volontiers à s'analy-
ser, à persifler les autres et à se persifler lui-même pour « couvrir et défendre sa timidité ». Et enfin sou activité perpétuellement enfiévrée est presque de Tagitation ; « surexcité et bondissant, actif non sans but, mais pour mille buts, et toujours emporté en impétueuses saillies » ; d'irrésolution singulière, d'une « extraordinaire incertitude de conduite », et se faisant à lui-même cette devise : sola inconstantia constans.
Enfin, sur la limite qui sépare les sensitifs-vifs des émotifs, je trouve Stendhal. Sensibilité suraiguë, voilà son trait dominant. Un sensitif toujours en quête de sensations nouvelles, et tout entier à. la sensation actuelle. Mais sa sensibilité s'est aigrie, car son désir de sensations fortes et âpres n'est jamais pleinement satisfait et il y a toujours disproportion entre les événements et ce qu'il souhaitait. L'esprit d'analyse ne contribue pas peu à corrompre ses sentiments, à développer une sorte de crainte anxieuse de les voir méconnus ou raillés, une incurable timidité qui devient méfiance ombrageuse. Aussi est-il incapable de se donner, il n'a que des « élans d'amour », le désir d'aimer sans en avoir la puissance, et, par peur d'être dupe, il se gâte toute joie. 11 est « dévoré de sensibilité timide, fier et méconnu », comme il le dit lui-même, « avec une maudite manie de briller ». — Son intelligence, comme sa sensibilité, est subtile et raffinée, et « sans cesse la sensation l'emporte sur la perception ». Son apparente activité n'est en somme que le désir de multiplier les sensations; il « secoue sa vie », comme il dit, de peur qu'elle ne le ronge. 11 a des sursauts d'énergie, de la décision, comme fouettée par le désir, et aussi par bravoure naturelle, par amour de la lutte. Mais il n'eut pa^• de volonté ; il ne sut ni vouloir, ni même ce qu'il voulait, il resta toujours inquiet, perplexe, irrite et faible : « Tu n'as pas de caractère ».
2"* Les Emotifs. — Le « mot émotif » ou « émotionnel »
est pris ici, non pas dans le sens large que lui donne par exemple A. Bain, mais au sens étroit que lui donne M. Ribot. J'ai déjà dit ce qui me semblait caractériser Témotivité, et je n'y reviens pas ici.
Un émotir, c'est un homme chez qui Témotivité proprement dite est le caractère dominateur qui entraîne avec lui certains modes particuliers d'intelligence, d'activité, de volonté.
Rappelons enfin que nous avons distingué deux grandes formes d'émotivité qui vont donner naissance à deux variétés distinctes : une émotivité à forme dépressive et une émotivité à forme impulsive. Nous aurons donc des émotifs-mélancoliques et des émotifs-irritables ou encore impulsifs. Décrivons-les, en suivant la méthode que nous avons adoptée jusqu'ici.
a. Emotifs-mélancoliques. — La sensibilité est ici très impressionnable, avec un retentissement prolongé des impressions qui semblent envahir toute la conscience, troubler jusqu'au tréfonds de l'âme, et produisant une agitation qui ne se peut apaiser de suite : les troubles viscéraux, très accusés, contribuent largement à rendre la sensibilité douloureuse : — il y a donc, sinon mélancolie permanente, du moins disposition très remarquable à la mélancolie. Ce qui prédomine ce sont les émotions déprimantes, tristesse, inquiétude, crainte, abattement, et aussi les sentiments tendres dont nous avons remarqué les liens si étroits avec la faiblesse. Il pourra, d'ailleurs, y avoir des périodes de surexcitation, de rirritabilité et même de l'impulsivité, mais bien plus rares, bien plus accidentelles que les périodes de prostration, et l'affaissement qui les suivra sera d'autant plus profond et plus durable que l'excitation aura été plus vive. Il y a donc ici, déjà, une tendance à l'instabilité, mais qui est beaucoup moins manifeste que chez les émotifs-irritables, parce que la sensibilité retrouve une sorte d'équilibre dans son attitude
douloureuse et triste. — L'intelligence, qui peut être singulièrement développée. Test surtout en un certain sens. Elle se replie volontiers sur elle-même et, par une sorte de concentration, tantôt se rétrécit et s'absorbe dans la contemplation monotone des sentiments, tantôt subtilise à Texcès, s'occupe toute à l'analyse inquiète des émotions. L'imagination est très développée et devient rêveuse, sentimentale et romanesque. Les fonctions supérieures de contrôle, de raisonnement logique et abstrait subissent par contre une sorte de dépression caractéristique. — L'activité est profondément atteinte ; il y a une tendance marquée au repos, une sorte d'état d'épuisement, une absence presque complète d'énergie active et même réactive. La volonté est molle ; il y a souvent même une véritable aboulie par défaut d'impulsion, comme par suite de la prépondérance des états sensibles à forme dépressive. Parfois aussi apparaissent des phénomènes d'impulsivité, résultant de l'incoordination des tendances, du manque de cohésion du caractère, de ce qu'on a appelé une diminution du « pouvoir de synthèse personnelle ».
Mille nuances pourraient au reste être notées suivant les aspects particuliers que présente cette forme d'émotivité : on pourrait distinguer des mélancoliques proprement dits, des sentimentaux, des tendres, etc. — Toutes ces variétés de caractères tout en se distinguant, se tiennent d'ailleurs de très près. Nous pouvons donc, à la rigueur, nous borner à un portrait.
M. X... (Poftrait VIII). C'est un mélancolique ; le fond de son caractère est un état de tristesse insurmontable et permanente. Sensibilité morale très délicate, avec un sentiment particulièrement vif de ses misères, de ses déceptions, qu'avive et que multiplie son imagination romanesque et chimérique. En toute chose voit des raisons de se chagriner, de se tourmenter, de s'inquiéter, non seulement pour lui,
214 LKS LOIS 1)K COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTÊRIi:
mais pour ceux qu*il uimu. Souffre pour les autres el par les autres ; une léi^ère disposition à se croire, non pas persécuté, mais oublié, trop peu aimé : d*où une susceptibilité par moments presque maladive ; d'où aussi une tendance notable à se replier douloureusement sur soi-même, à remâcher ses tristesses, à slsoler en soi-même.
Imaginatif et rêveur; méditatif et contemplatif; intelligence subjective, je veux dire inaptitude à sortir de soi pour s'attacher aux objets, pour s'élever à la connaissance scientifique qui se suffirait en quelque sorte à elle-même ; la spéculation abstraite n est pas son fait ; et il subtilise volontiers sur ses sentiments, ses « états d'âme ».
Activité extérieure quasi nulle; craint le mouvement, Tagitation; a conscience de son impuissance, qui lui devient pénible et qu'il ne peut vaincre ; des élans de désir et d'imagination, mais qui n'ont d'autre effet que de le plonger dans un état de prostration profonde. Résignation passive; la volonté a peine à se former, et se défait plus vile encore; parfois des emportements irréfléchis ; ordinairement timide, hésitant, irrésolu, faible ; trouve mille raisons de ne pas vouloir, et ne sait ni se décider ni résister.
Dans cette espèce entrerait facilement un grand nombre de noms connus ou célèbres. Je laisse de côté les « personnages littéraires », comme Hamlet, Werther, René, etc., etc. ^... Parmi les « personnages réels », je trouve Hégésippe Moreau, Maurice de Guérin, Maine de Biran, Araiel, etc.
b. Les émotifs'irritables ou impulsifs. — C'est l'émotivité encore qui est le caractère dominant, mais elle est ici plus mobile, plus instable, avec une violence plus grande du
1. Dans la liltéralurc contemporaine, les exemples abonderaient : IcFi^' (léric Moreau de Flaubert (l'Education sentimentale), le des Esseintes de Huysmans (.1 Rebours), le Charles Demailly de Goncourt [Charles DenrnM' le Frédéric de Pcrigny de M. Prévost [Confession cVun amant) et mille autres.
ésir, ce qui fait ressembler certains types de cette catégoîe aux passionnés proprement dits. Les nerfs sont toujours ibrants ; les émotions toujours vives, sans proportion avec îur cause ou leur occasion, se succèdent, se chassent, se smplacent; l'individu est toujours frémissant, bouleversé u transporté, palpitant d'inquiétude ou d'espoir, passant ubitement de Tenthousiasme au découragement, de Texuérance à Taffaissement, de la gaieté la plus expansive à la istesse la plus sombre. Antipathies et sympathies subites, rdentes, autant qu'irréfléchies. Susceptibilité et irritabité. Voilà, dans Tordre de la sensibilité, les manifestations e cet état de faiblesse irritable qui fait le fond de ces iractères. — L'intelligence, très diversement développée t puissante, manque toujours plus ou moins d'équilibre, e mesure, de pondération. Nous rencontrerons dans cette itégorie beaucoup d'artistes, d'inventeurs aussi, de gens à lées neuves, à utopies, à paradoxes, très peu d'esprits réfléiiis, raisonneurs lucides et logiciens rigoureux, presque pas 'esprits pratiques et positifs. — L'activité est souvent très éveloppée, mais c'est bien plutôt une réactivité intermitmte, impulsive, spasmodique, avec des périodes d'abanon complet. — La volonté est capricieuse aussi, emballée, xplosive, sans fermeté, sans persévérance, sans stabilité, out entière dominée par les soubresauts de la sensibilité, ans pouvoir d'arrêt, sans aptitude à se maîtriser et à se Dumettre à des principes rationnels.
Si je ne craignais d'abuser des divisions et des subdivions, je pourrais distinguer des impulsifs proprement dits, is instables, des incohérents, des émiettés. Mais en somme y a là une question de degré plutôt qu'une différence de Lture, et tout émotif-impulsif est plus ou moins incohérent
divisé.
Tous les types que décrit M. Paulhan comme résultant de
prédominance de « l'association par contraste » : les
Malapbrt. Vt)
•210 I.KS LOIS I)K «:tnilM)Slll«)N DE» KLKMRNTS DU CARACTÈRE
inquiets, les nervoiix, les contrariants, — et aussi ceux qui sont caractérisi»s pîir « raclivité indépendante des éléments dcTesprit » : les impulsifs, les composés, les émieltés, les suggeslihies, etc., rentrent dans le présent groupe, précisément parce (juc collt» « forme d'association » des tendances résulte, comme nous avons déjà remarqué, de rémoiivité môme. Le « caractère hystérique » nous montre enfin sous leur aspect pathologi(iue^ces divers traits concordants. Aussi ce type de caractère se rencontre-t-il presque toujours chez des individus nervosiques et même plus ou moins névrosés. En voici deux exemplaires, assez différents à de nombreux égards.
M"*® X... (Portrait IX). Impressionnable et ardente, mais de sensibilité instable, passant du rire aux larmes, de Femballement le plus déraisonnable au désespoir le moins justifié. Tempérament amoureux ; a des caprices très vifs et qui seraient des passions s'ils étaient plus durables. Coquette, cherche à plaire, aime attirer Tattention, se donne tout entière à l'affection actuelle; pas de naïveté, mais beaucoup de spontanéité et d'irréflexion dans Télan passionné.
La mémoire, l'imagination, le jugement sont sous la dépendance presque exclusive des émotions du moment. Voit les choses et les gens suivant Tétat actuel de son cœur; ne songe pas à ce qui ne la séduit pas ; le passé est pour elle presque aboli, du moment qu'il ne la touche plus : j'ai relevé chez elle des exemples d'oubli qui vont presque jusqu'à l'inconscience. Une intelligence intuitive assez vive et assez souple du reste; mais manque de bon sens, d'ordre dans les idées, de mesure et de tact, de fermeté et de stabilité.
Peu d'activité spontanée, de l'indolence même ; mais capable de danser toute une nuit, de patiner tout un jour; ne faisant que ce qui lui platt, et allant vite à l'excès. Des impulsions violentes, parfois tenaces, au service desquelles
elle peut mettre beaucoup de souplesse et de rouerie câline. Mais pas de volonté réfléchie, froide, persévérante ; pas de suite dans la conduite, pas d'esprit d'ordre, ni pour l'ensemble, ni pour le détail. Abandonnant tout d'un coup ; des volte-face subites, des coups de tète ; pas précisément fausse ou fourbe, et pourtant un caractère sur lequel il n'y a pas de fonds à faire, parce que la direction, la maîtrise de soi lui font complètement défaut, parce qu'elle se laissera toujours emporter par son cœur ou son tempérament et ne soumettra jamais sa vie à des principes arrêtés et immuables.
M. X... (Portrait X.). Voici maintenant un type très supé*rîeur du même groupe. — C'est un émotif, mais dont les émotions ont un caractère infiniment moins personnel : elle sont essentiellement d'ordre altruiste ou social, ou idéal. Pas de trace d'égoïsme : affectueux, enthousiaste, généreux jusqu'à la duperie, confiant jusqu'à la naïveté, épris de littérature, de science, de justice sociale. Et tout cela avec exubérance. — Intelligence supérieure, vive, pénétrante, ingénieuse, riche, originale, mais un peu encombrée d'idées, manquant un peu d'ordre et de méthode, poussant dans toutes sortes de directions, capable néanmoins de s'attacher d'une façon exclusive et pendant longtemps à un certain ordre d'études, avec quelque chose d'excessif précisément dans son emballement et son exclusivisme ; des poussées et des soubresauts. N'a pas, au plus faible degré, le sens de la vie pratique. — De l'activité spontanée, aime le mouvement, a du ressort, est entreprenant, volontiers jusqu'à l'agitation. Nulle fermeté de volonté ; imprévoyance et insouciance ; c'est un impulsif aussi, mais un impulsif conscient, qui se rend compte de sa faiblesse de vouloir et en prend son parti et se laisse aller, si Ton peut dire, par principe. Pourra être entêté par accès, pour de petites choses, et cédera, dans des circonstances graves, à la première sollicitation : n'a pas de
218 LKS LOIS I)K i:(»MlM)SITION DKS KLÊMRNTS DU CARACTÈRE
volonté de résistance et s'accommode très volontiers de n'Atre pas maître de soi.
C'est dans ce groupe que je rangerais des hommes comme R. (leilini,J.-J. Rousseau, Ryron, Mozart, Musset, Berlioz, etc.
'-V' Les Passionnés. — Chez quelques-uns des individus que nous venons de citer, en particulier chez B. Celliniou chez Berlioz, nous voyons apparaître une violence, une fougue du désir qui les rapproche singulièrement des passionnés. Ils forment transition. Les vrais passionnés se distinguent en effet par certains caractères sur lesquels il est nécessaire de s'entendre. Ce qui fait la passion, ce n'est pas seulement Tardeur, la force des tendances, c'est surtout la prépondérance et la stabilité d'une certaine tendance exaltée à l'exclusion et au détriment des autres. La passion, c'est une inclination qui s'exagère, surtout qui s'installe à demeure, se fait centre de tout, se subordonne les autres inclinations et les entraîne à sa suite. La passion est, comme on l'a dit, dans le domaine de la sensibilité ce qu'est Tidée fixe dans celui de l'intelligence. Sans doute, pour être un véritable passionné, il n'est pas nécessaire de n'avoir eu dans sa vie qu'une seule passion, qui ait imposé à toute l'existence une sorte d'unité absolue, encore qu'elle soit pour ainsi dire extérieure et subie. Il est des hommes chez qui plusieurs grandes passions ont pu se succéder ou même, quoique plus rarement, coexister ; mais nous ne rencontrerons pas dans cette classe ce quelque chose de tumultueux, de désordonné, dïncohérent dans l'impétuosité qui caractérise les émotifsimpulsifs, même quand ils paraissent ressembler étrangement au type que nous avons maintenant à décrire.
Le Passionné est donc un homme dont la sensibilité profonde, ardente, s'emporte tout entière en un sens défini, avec plus ou moins de fièvre, de bouillonnement intérieur, de saccades violentes, ou au contraire de continuité dans le développement et d'unité, de permanence, dans la fougue
elle-même. C'est le tempérament des amours et des haines puissantes et exclusives. Ces hommes sacrifient tout à leur passion, en deviennent plus ou moins les esclaves. Ils peuvent être lents à s'émouvoir, mais leur impressionnabilité est lente aussi à changer, elle est tenace, profonde et durable; elle est beaucoup moins affectivité, aptitude à être ébranlée, que tendance, appétit, désir. Pour les juger d'ailleurs, il est nécessaire de tenir compte de la nature même, de la qualité de leurs passions : il en est qui ne sont que des brutes violentes et imbéciles, il en est d'autres qui, au service de passions égoïstes encore, mettent une intelligence supérieure, il en est enfin dont les passions sont essentiellement généreuses, désintéressées, altruistes ou idéales.
L'intelligence, ai-je dit, peut être très diversement développée ; mais elle présente toujours comme une physionomie commune. Cette physionomie, nous avons essayé ailleurs de la préciser ; je n'en rappelle ici que les traits principaux. L'imagination, en général assez développée, est concrète et ardente, avec une certaine partialité, un certain manque de souplesse ; elle n'est pas volontiers contemplative. La pensée abstraite, logique, méthodique, prudente, circonspecte, se rencontre rarement chez les hommes de cette classe; elle peut avoir une très grande vigueur, mais elle a des préventions, des prédilections, des exagérations qui dénotent un défaut grave de réflexion froide et de pondération. — L'activité est d'ordinaire puissante, énergique, mais violente, emportée, fougueuse, dominée par l'intensité même de la passion. Les passionnés sont capables de puissants efforts et d'une ténacité remarquable. L'excès d'impulsion donne à leur volonté quelque chose de vibrant et d'énergique, mais en même temps supprime en grande partie le pouvoir de contrôle et d'arrêt. Ils sont faits pour dominer les autres beaucoup plus que pour se dominer eux-mêmes.
On pourrait distinguer diverses variétés au sein dé c^V\fô
220 LKS LOIS l)K COMPOSITION DRS i^'lLÉMRNTS DU CARACTKRE
espace, et daprès l'éhWation de l'intelligence, et d après la somme d'énergie active, et surtout d après la nature des passions. Les deux variétés essentielles seraient comme je Tai dit : les t^f/nïsfes et les altruistes, — Mais nous avons toujours en somme un type fondamental de caractère.
Je ne sens jmis ici la nécessité de présenter un portrait anonyme, car ce groupe est riche en hommes célèbres : ce sont ceux que M. Ribot appelle les héros fougueux ; hommes de guerre, grands prédicateurs ou apôtres révolutionnaires, orateurs, écrivains, artistes ou poètes ; c'est Alexandre et Napoléon, Pierre TErmite et Luther, saint Vincent de Paul ou Savonarole et Danton, et Mirabeau et Vallès et Lamennais et Michel-Ange et Alfiéri. et vingt autres dont le nom vient à la mémoire de tous.
C. Les Intellectuels. — Il est des hommes chez qui la vie psychique entière semble se concentrer dans rintellection. , Les idées sont pour eux la seule chose importante : ils vivent pour elles et par elles. L'intelligence, chez eux, non seulement s'organise en un système distinct, mais devient le système prépondérant et dominateur; ils prendraient volontiers pour devise et pour formule ce mot de Buffon : « notre âme ne nous a été donnée que pour connaître ». Ce sont les Intellectuels, j'entends les intellectuels exclusifs, les intellectuels purs. Ils ne manquent pas nécessairement de sensibilité et d'activité, mais elles semblent s'être concentrées dans le cerveau. — Schopenhauer les nomme AQ^monstrafer excessum^ mais cette monstruosité n'est pas plus extranaturelle que celle d'un de ces grands ambitieux qui ont bouleversé Tunivers. — On les pourrait subdiviser, d'après le tour d'esprit de chacun, l'objet particulier de leurs études, en concrets et abstraits, observateurs, systématisateurs, déductifs. J'ai préféré les diviser en affectifs et spéculatifs; et le premier groupe se subdiviserait lui-même en dilettanli
CLASSIFICATION DKS CARACTÈHIÎS 221
et passionnés; ces distinctions me paraissent résulter des relations existant entre l'intelligence et la sensibilité. Le dilettante est celui qui, dans le jeu des idées, cherche le plaisir même qu'il y a à se prêter à toutes les formes de la pensée ; c'est à sa manière un sensuel. Le spéculatif poursuit la vérité pour la vérité même ; il cherche, pourrait-on dire en retournant le mot de Pascal, les choses et non 1^ recherche des choses. Enfin on peut se passionner pour cette possession du savoir au point de sacrifier aux choses de Tesprit, au besoin de connaître, tout ce qui charme et attire les autres hommes.
Il s'en faut donc de beaucoup que l'intellectuel soit nécessairement un apathique. Sans doute il peut arriver, en vertu même de cette loi de balancement qui régit Tàme comme le corps, que le développement de l'intelligence se fasse au détriment de la sensibilité eldeTactivité. Surtout il arrivera que la pensée, étendant son empire sur tout l'organisme psychique, refrène et modère les élans tumultueux de la sensibilité et, donnant à l'âme le calme et la sérénité, paraisse créer une sorte d'apathie supérieure et acquise. Mais la domination que peut exercer l'intelligence n'est nullement exclusive d'une sensibilité forte, d'une énergie puissante. Seulement il est à penser qu'elles prendront une tournure et une direction particulières. L'agitation vulgaire, extérieure et contingente disparaîtra pour faire place à des sentiments plus hauts, à des joies plus austères ek moins périssables, à une activité plus intérieure, mais non moins féconde.
{''Les Intellectitels'Affectifs. — Faute d'un meilleur mot, j'appelle ainsi ceux chez qui l'activité intellectuelle tout en étant prépondérante apparaît comme pénétrée pour ainsi dire de sensibilité, comme ne se développant ainsi que parce qu'elle est par elle-même source de plaisirs sans cesse renouvelés ou objet de passion inassouvie. D'oîi les dilettanti et les passionnés.
a. Les dilettanti. — On a si souvent analysé le dilettantisme de Renan qu'il semble le représentant le plus caractéristique de cette variété : et on y a tant insisté que cela ne me parait qu'à moitié exact. Il entre pourtant bien dans cette catégorie où je rangerais volontiers aussi des hommes comme Léonard de Vinci peut-être, et à coup sûr Montaigne et Bayle.
Voici un homme que je connais et qui est un représentant moyen de ce type.
M. X... (Portrait XI). C'est un esprit avisé, ouvert et curieux; d'une curiosité universelle, s'intéressant aussi volontiers aux choses de l'art, de la poésie, qu'à celles de la science. Liseur infatigable, sachant beaucoup, apprenant beaucoup, pour le plaisir de lire, de savoir et d'apprendre. C'est le seul goût vif que je lui connaisse, mais il le porte à un rare degré. Ce n'est pas d ailleurs une intelligence puissante, capable de construire de nouveaux systèmes, de poser les questions d'une façon originale, de laisser même une œuvre solide. Il ne songe guère à tirer parti de ses connaissances ; il y trouve simplement son plaisir. — De tempérament calme et d'humeur égale, il pourrait au premier abord passer pour un apathique aimable. Ni vif, ni émotif, ni expansif, ni irritable ou susceptible, c'est le modèle du galant homme et de l'homme du monde. Possesseur d'une jolie fortune, il n'a pas eu besoin de rechercher une occupation pratique, et je suis convaincu qu'il y eût peu réussi s'il Im avait fallu beaucoup d'activité et d'énergie. Sa volonté n'a jamais trouvé d'occasions graves pour s'exercer; elle est assez faible en somme, s'accommode facilement de toutes choses, pourvu qu'il puisse se livrer à sa distraction favorite.
b. Les Passionnés. — Ils ne se confondent pas avec les passionnés proprement dits, la passion purement intellectuelle qui les anime étant d'une nature toute spéciale et ayant des effets très particuliers. Bordas-DemouUn et ce
Menielli dont j*ai déjà parlé sont des expressions remarquables de cette variété \
2"* Les Spéculatifs. — Ce sont les grands intellectuels, les intelligences souveraines. Je me borne à citer au hasard du souvenir, Cuvier, Gibbon, Kant, Helmholtz, Spinoza, Wœpke, Ampère. — . « A quoi sert le monde ? » disait ce dernier. « A donner des pensées aux esprits. » Et M. Fouillée qui cite cette parole, ajoute : « Voici Tintellectuel et sa vision de l'univers. Ce même Ampère, peu de temps avant sa mort, discutait philosophie avec un de ses amis, et comme ce dernier, lui conseillait de ménager ses forces et sa santé : « Ma santé ! s'écria-t-il, il s'agit bien de ma santé ! Il ne doit être question entre nous que de ce qui est éternel ^ ». Et si Ton veut voir comment la sensibilité et la volonté peuvent être transformées et pour ainsi dire transfigurées par une pensée qui ne s'attache qu'aux choses éternelles, on n'a qu'à relire la biographie de celui que Schleiermacher appelait « le grand, le saint Spinoza. »
D. Les Actifs. — A rencontre de M. Fouillée, je considère les actifs comme constituant un genre à part et qui se distingue des volontaires. Ce genre, M. Ribot me semble l'avoir excellemment décrit : tendance naturelle et sans cesse renaissante à l'action ; ressemblant à des machinçs solides, bien munies d'énergie potentielle ; d'une vie surabondantç et vivant surtout extérieurement; gais, entreprenants, expansifs, hardis, audacieux, téméraires, en général optimistes, parce qu'ils se sentent assez de force pour lutter contre les obstacles et les vaincre, parce que, aussi, ils prennent plaisir à la lutte. Le besoin d'agir, de se dépenser, voilà ce qui est dominant chez eux. « Considérez, écrit
4. Cf. F. Huet. Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas- Demoulin. Descuret. Médecine des Passions^ p. 721 sqq.
2; Fouillée. Tempérament et Caractère, p. 153.
224 LRS LOIS I)K COMHtSITION DES KLKMKNTS 1)1' r.ARACTKRG
M. Ribot. lin petit niarchaiul. sans esprit, sans culture, appartenant à ro type : il se dépense en allées et venues, offres de service, bavardage sans fin ni trûve ; ce n*est pas le seul appât du gain qui le soutient; c'est sa nature qui le pousse; il faut qu*il agisse. Mettez un sensitif à sa place, il ne fera que le strict nécessaire ou ce qui Tintéresse *. »
Chez les actifs la sensibilité est en généfal, nous venons de le voir, tournée vers le plaisir; elle est expansive etmor bile. Ce nesontpas des émotifs, ce ne sont pas non plus de purs sensitifs, bien qu'ils se rapprochent parfois de ces derniers. Ce qui les en distingue c'est que l'activité chez eux vit d'ellemême, n'est pas subordonnée à la sensibilité, n'en attend pas les impulsions, mais semble au contraire les prévenir.
L'intelligence qui peut être, tantôt très médiocre, tantôt très élevée, pèche toujours par un défaut de réflexion, de méditation ; elle est un peu capricieuse et dispersive, insuffisamment calculatrice et spéculative. Pour agir vite, il ne faut pas trop comparer les motifs et les mobiles, il ne faut pas trop considérer surtout les raisons de s'abstenir. Aussi les vrais actifs n'ont-ils jamais le souci de ce qu'ils ne peuvent atteindre, de l'idéal; ils se soucient peu de subtiliser; ils ont le mépris de l'idéologie. Ils manquent de vie intérieure, précisément parce qu'ils ne vivent que pour raclion. pour le dehors.
Et cela donne à leur existence un caractère très remarquable de légèreté. Je veux dire par là que leur vie ne se déroule pas avec un enchaînement logique et progressif ; ils n'en relient pas les divers moments par une série de méditations ; elle ne se prolonge pas, elle recommence sans cesse : l'expérience les instruit peu, parce qu'ils ne retiennent d'elle que ce qui peut les engager à agir encore. Leur volonté présente donc des lacunes graves. Ils veulent pour