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Ribot. Psychologie des Senfiments, 3^ édit., p

CLASSIFICATION DES CARACTKllES 225

ainsi dire au jour le jour, et leurs volitions forment une succession et non pas une série continue : leur volonté, et par conséquent leur caractère, manque de cette unité intérieure [idem velle^ idem nolle) dont les stoïciens faisaient la condition essentielle de la force morale.

Suivant que cette activité est plus ou moins puissante, qu'elle revêt des aspects différents dans sa façon de se dépenser, qu'elle est unie à une ' intelligence faible ou remarquable, nous avons affaire à des variétés diverses de ce type : les médiocres^ les agités^ les grands-actifs,

l*^ Les Actifs-médiocres, — Ce sont ceux dont l'activité, encore que robuste et riche, ne se dépense pas avec une grande vivacité, et n'est pas mise au service d'une intelligence bien développée. La sensibilité chez eux est médiocrement impressionnable ; les émotions sont rares et fugitives; ils conservent perpétuellement une égalité de bonne humeur assez terne et un peu molle. Us manquent d'enthousiasme et d'exubérance. Leur intelligence est routinière et monotone. Leur volonté pèche par défaut d'originalité et de personnalité, de suite et de ténacité; ils se laissent volontiers conduire et agissent pour agir, par besoin avant tout, et dans la direction qui se présente ou qu'on leur indique.

M. X... (Portrait XII) est bien un de ces hommes. C'est un homme facile à vivre, bon garçon, pas précisément enjoué et rieur et boute-en- train, mais de belle santé et de belle humeur, ne s'inquiétant pas, ne se troublant pas, ne perdant pas facilement son sang-froid. Passablement égoïste, peut être tout simplement parce qu'il lui faudrait un grain de nervosité de plus : un agréable compagnon au demeurant, nullement contrariant, nullement susceptible ou irritable. — L'intelligence est moins que brillante ; il n'a jamais eu grand goût à la cultiver ; il n'aime point discuter, ne s'intéresse guère aux choses de la science, de l'art, de la littérature, de la politique : quelques idées peu originak.^^

peu profondes, peu larf^cs, peu variées lui suffisent à cet égard. Il ne manque pas de sens pratique et positif. — C'est un actif: il aime le mouvement, l'occupation, monte à cheval, chasse, fait de Tescrime, s'adonne à tous les exercices du corps, a le goût des voyages, le tout sans emportement, sans frénésie, comme si c'était un métier auquel il se serait consacré. — La volonté chez lui manque de relief; il se décide vite, ou du moins ne délibère pas longtemps, mais

accepte presque toujours ce qu'on lui propose, n'est ni per-

sévérant, ni tenace, est un homme d'habitudes beaucoup plus que de principes.

2^ Les Affités, — Ici apparaît une forme très différente d'activité, que nous avons eu précédemment à décrire. Voici des hommes qui entreprennent mille choses, quitte à n'en achever aucune; ils sont toujours en quête de projets nouveaux ; ils vont, viennent, ne peuvent «e fixer, brassent des affaires, changent de but, de métier. Leur activité n'en est pas plus féconde, bien au contraire, mais ils s'étourdissent et étourdissent les autres : le rôle de mouche du coche leur convient à merveille. — Les désirs et les sentiments sont vifs mais très superficiels ; ils se prennent et se déprennent, s'intéressent aux choses et n'y songent plus; vont toujours gesticulant, riant, plaisantant; amis universels, disposés à rendre service à tout le monde, démonstratifs et bruyants, mais sur lesquels il ne faut pas trop compter : ils sont tellement occupés qu'ils vous oublient dès que vous n'êtes plus là, pour se mettre à la disposition d'un autre. — D'esprit brouillon, bien que parfois amusants dans leur vivacité primesautière ; passant d'une idée à une autre, distraits et dissipés. — Leur volonté présente les mêmes caractères; elle est instable et dispersée; leur existence pourrait être figurée par une série de lignes brisées se succédant à peu près au hasard.

Je ne crois pas nécessaire de donner ici un portrait indi-

viduel, les traits que je viens de rassembler étant précisément empruntés presque tous à une personne qui me paraît un exemplaire à peu près typique de cette espèce de caractère. Il ne serait pas impossible d'ailleurs de trouver dans Thîstoire des noms à citer ici, et qui seraient des représentants éminentsde cette espèce, Law, par exemple, et Beaumarchais. '

S"" Les grands-actifs, — Chez ceux-ci. l'activité apparaît à la fois plus puissante et plus régulière, plus continue; le besoin d'agir ne se dépense pas sans but ou pour mille buùs. Ils combinent avec une intelligence plus ou moins puissante et raffinée les moyens nécessaires à la réalisation de leurs projets, qu'ils poursuivent avec hardiesse et persévérance. Ils s'intéressent sans doute vivement à ce qu'ils entreprennent, mais ce ne sont pas pourtant des hommes de grande sensibilité, ce ne sont pas des passionnés : parfois même ils semblent des sortes d'apathiques partiels. De même encore ce ne sont pas nécessairement de grands volontaires; ils sont capables d'une énergie singulière dans l'accomplissement de leur œuvre, et peuvent être de volonté indécise et faible dans tout ce qui lui est étranger. Leur témérité témoigne même souvent d'une certaine absence de sang-froid réfléchi et de possession de soi. C'est à ce groupe qu'appartiennent, dit M. Ribot, « les conquistadores du xvi° siècles, ces capitaines espagnols (F. Cortez, Pizarre) dont les expéditions ressemblent à un roman, qui avec une poignée d'hommes hardis comme eux, renversent les grands empires du Mexique et du Pérou et apparaissent aux vaincus comme des dieux ». J'ai connu un homme, qui depuis s'est fait un nom comme explorateur, et que je retrouve dans mes souvenirs à peu près tel que voici :

M. X... (Portrait XIII). Un grand garçon en apparence assez mou, indifférent et calme, d'air un peu ennuyé : c'est qu'aussi bien au lycée, où nous étions, son goût de l'action.

des voyages ne trouvait guère à se satisfaire. Peut-être aussi ce goût soiuineillait-il encore en lui ; déjà pourtant il rêvait d'aventures. 11 ne nie parut alors de sensibilité ni très impressionnable, ni très ardente. Les études classiques ne le séduisaient pas vivement, bien qu*il fût d'intelligence assez ouverte et vivante. Sorti du lycée il trouva sa voie, bien qu'il prit pour gagner l'Afrique un chemin d'abord singulièrement détourné. 11 se prit de passion pour les voyages, mena pendant quelque temps une vie assez aventureuse el bizarre, partit pour TAfrique un peu par hasard et dès lors ne songea plus qu'à se livrer à cet attrait irrésistible qu'exerçait sur lui le continent noir. 11 y a fait plusieurs explorations remarquables et y a trouvé la mort.

E. Les ïempéiœs. — Jusqu'à présent nous avons étudié des types caractérisés par la prépondérance nettement accusée d'une certaine fonction de la vie psychique. Nous rencontrons maintenant des hommes chez qui ce qui frappe au premier abord c'est au contraire un juste équilibre entre ces diverses fonctions. Et c'est là une forme de caractère qui me paraît aussi naturelle et aussi typique que celles qui proviennent d'une rupture d'équilibre. Les hommes de ce genre se subdivisent tout naturellement en plusieurs espèces: 1" suivant que l'équilibre est pour ainsi dire plutôt spontané et primitif ou au contraire acquis et dans une certaine mesure artificiel ; 2° suivant que les fonctions qui se tempèrent mutuellement et s'organisent entre elles sont ou médiocres ou puissantes. — C'est ainsi que je crois pouvoir distin* guer : les amorphes et les équilibrés supérieurs.

1° Les Amorphes, — C'est l'équilibre dans la médiocrité; ils se distinguent des apathiques en ce qu'ils n'ont même pas la force de résistance et d'inertie de ces derniers. M* Ribot, qui refuse d'en faire des caractères, les dépeint excellemment : « En eux, rien d'inné, rien qui ressemble»

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une vocation; la nature les a faits plastiques à l'excès. Us sont intégralement le produit des circonstances, de leur milieu, de l'éducation qu'ils ont reçue des hommes et des choses... Ils sont ceci ou cela, au grc des circonstances. Le hasard décide de leur métier, de leur mariage et du reste : une fois pris dans l'engrenage, ils font comme tout le monde ». — Us peuvent devenir « table ou cuvette », mais jamais « dieu ». — C'est le moins intéressant peutêtre, ce n'est pas le plus rare des caractères : on n'a qu'à regarder autour de soi pour trouver des gens de cette sorte ; c'est d'eux que l'on dit : c'est « une bonne pâte d'homme ». On en rencontre à tous les degrés de l'échelle sociale, dans toutes les professions et ils y ont leur utilité : on en obtient ce qu'on veut, à condition de ne leur demander qu'une bonne volonté assez molle, une application sans vigueur, une intelligence assez bornée, une initiative nulle. — Je n'ai évidemment pas de noms propres à citer, si ce n'est peut-être quelque royal personnage dans le genre de Louis XVI. Je ne vois pas de nécessité de donner un portrait, qui ne serait guère qu'une répétition monotone du mot : médiocre.

2** Les équilibrés-supérieurs, — Nous passons du groupe précédent à celui-ci par toute une série de degrés intermédiaires sur lesquels je n'ai pas à insister : une classification ne doit pas s'arrêter aux cas douteux ou ambigus, aux formes transitoires, mais dégager plutôt les formes nettes et fortement différenciées. — Chez les équilibrés-supérieurs, l'harmonie se concilie avec la plénitude et la richesse de la vie psychologique dans toutes ses fonctions : c'est la modération dans la force. La sensibilité peut être fine et douée d'une certaine impressionnabilité forte et même d'une certaine ardeur ; mais elle ne s'épanche pas avec brusquerie et violence ; accessible à un très grand nombre de sentiments, elle trouve dans son étendue même et son éleva-

lion les conditions de son équilibre. L'intelligence est souple et varice, capable de s'intéresser à une foule de choses ; de la promptitude et de la netteté ; de la sûreté et un grand amour de la clarté ; beaucoup de modération plutôt encore que de force dans la pensée. Activité persévérante et réglée, de la patience et du calme, une énergie tranquille et éclairée, bien consciente de ses ressources, sans impétuosité fiévreuse, sans vibrance exagérée, mais puissante, nette dans ses déterminations, bien arrêtée dans ses fins et dans ses motifs.

Avec des nuances différentes et une légère prépondérance peut-être tantôt de la sensibilité, tantôt de rintelligence, tantôt de l'activité, je retrouve cette forme de caractère chez Raphaël et chez Gœthe, chez Descartes et Montesquieu, chez Buffon et chez Michel de THospital ou Hampden.

Tel, par exemple, Buffon dont M. Faguet nous donne le portrait que voici : « Le fond de ce tempérament, c'est Ténergie tranquille, la patience, la lucidité et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité... La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain vrai des critiques est quelque chose d'admirable. Il n'a pas fait attention même aux louanges; car, une fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que d'en retrancher... Une chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Il a trouvé la vie admirablement bonne... On définit avec netteté par les contraires. Songez à Pascal pour comprendre

Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, Téternel inquiet et Téternel effrayé. Là le parfait équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme * ».

F. — Les Volontaires. — Il y a des hommes enfin chez qui ce qui est dominateur, c'est la volonté même. Elle y apparaît, non plus comme un pouvoir subordonné, comme un élément conditionné, mais comme le principe supérieur, le ressort capital auquel tout le reste^e soumet plus ou moins complètement, duquel tout le reste dépend et reçoit son impulsion et sa direction. Ce sont proprement les volontaires, qui se présentent eux-mêmes sous deux aspects principaux, selon que la volonté s'y manifeste plutôt sous sa forme inhibitrice, ou sous sa forme agissante; d'où nos deux variétés : les Maîtres de soi, les Hommes d'Action. Il va de soi d'ailleurs que ces deux éléments constitutifs de la volonté ne sont jamais séparés l'un de l'autre et c'est pourquoi je distingue l'homme d'action de l'actif proprement dit. C'est pourquoi aussi il y a un certain nombre d'hommes qui sont à la fois de grands hommes d'action et des maîtres de soi, Wellington par exemple, pour ne citer que celui-là. 11 est inutile enfin de faire observer que leur nature primitive peut être très diversement riche et puissante. Il y a, de Tune et l'autre de ces deux catégories, des représentants assez effacés, d'autres très supérieurs.

1*" Les Maîtres de soi sont ceux qui emploient plus particulièrement leur énergie à se dominer, à se surveiller, à acquérir sur leurs passions un empire toujours plus complet. Si la sensibilité est naturellement ardente, ce gouvernement de soi suppose une lutte qui peut être sans cesse renaissante : aussi sent-on chez eux comme un constant effort, quelque chose de contenu, le souci constant de se réfréner ; d'oîi

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