E. Faguet. XVIlb siècle ^ études littéraires
Malapert. V^
parfois comme une sorte d'angoisse, une réserve un peu froide, de la défiance, une fierté un peu ombrageuse, quelque chose de hautain, mais avec cette nuance particulière qui ne se rencontre que dans les âmes hautes. Ils peuvent d ailleurs, si la nature était moins rebelle, ou si la victoire a été plus définitive, arriver à un équilibre d'une nature spéciale que j'appellerais volontiers la pondération acquise ou voulue.
Gomme exemples je puis citer J. Reynaud et J. de Maistre, comme aussi M'"*" Swetchine et P. Mérimée ou encore Epictète et Wellington.
Ce qui frappe le plus dans le caractère de J. de Maistre, tel qu'il se révèle surtout par ses lettres intimes, c'est une volonté constante de se surveiller, de se soumettre à de certains principes qu'il s'est faits ou qu'il a acceptés, mais qu'il veut immuables. Sa nature n'est pas de même espèce que son caractère. Il a une sensibilité vive, ardente et emportée même, impressionnable et irritable ; le cœur est chaud, l'affection énergique, et on sent qu'il surveille son cœur. « Allez bravement votre chemin, mon cher Rodolphe, écrit-il à son fils. Vive la conscience et l'honneur! Jamais vous ne trouverez dans mes lettres ni craintes ni lamentations. Tout cela sans préjudice de ce qui se passe dans mon cœur. » — « Il est toujours bon de se surveiller », écrit-il ailleurs ; et encore : « Je fais consister la prudence, ou ma prudence bien moins dans Tart de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. » — C'est là ce qui nous explique que son intelligence paraisse au premier abord en contradiction presque avec son cœur. « 11 était très bon, a-t-on dit, et il a fait un système méchant. » C'est qu'il s'attache à des principes et que, dans le domaine des principes, il va jusqu'au bout, en tire avec une rigueur étrange toutes les conséquences
qui lui semblent en découler; et en théorie il est intransigeant, outrancier, violent même, car il y voyait un devoir impérieux, il y mettait son honneur et sa fierté. « Je continuerai toujours à dire ce qui me paraît bon et juste, sans me gêner le moins du monde. C'est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. »
Cette volonté très ferme et très réfléchie, il l'appliquait surtout à se dominer. L'action proprement dite en souffre même d'une façon assez frappante. D'une prudence très calculatrice dans la préparation, d'une volonté très arrêtée, très hardie dans les décisions de principe, capable d'une très grande persévérance, il reste souvent hésitant dans l'action, irrésolu même, dans les petites circonstances de la vie pratique, lorsque son devoir, tel qu'il le conçoit, n'est pas en jeu. Et c'est en ce sens, je crois, qu'il faut prendre des passages de sa correspondance comme ceux-ci : « L'action me manque... Je voudrais vouloir, mais je finis toujours par penser... Je ne sais pas agir, je passe mon temps à contempler*. »
Dans la même catégorie, plus particuHèrement comme type de ceux qu'on pourrait nommer les pondérés^ voici un homme dont je voudrais très brièvement esquisser la physionomie morale.
(Portrait XIV). — Sensibilité -vive et expansive, modérée par l'intervention habituelle de la réflexion et des tendances morales; altruisme et générosité, bienveillance et bonté, goûts esthétiques et moraux délicats ; droiture et sincérité ; de la fierté sans vanité et sans hauteur. — Intelligence naturellement fine, souple et ingénieuse, ouverte et. franche, amoureuse de netteté, voyant les difficultés et les objections, très modérée et très réfléchie, avec plus de charme
1. Lettres et opuscules inédits du comte J. Èe Maistre, publiés par son fils le comte Rodolphe de Maistre, 2 vol. — Cf. Paulhan. J. de Maistre et sa philosophie.
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et de grâce que de profondeur, remarquable surtout par un souci constant de mesure, de justesse et de justice.
L*activitc naturelle et physique est plutôt médiocre : le tempérament est maladif. Mais Ténergie morale est grande; la volonté est ferme, persévérante, bien déterminée par de» motifs attentivement pesé? et appréciés, sans emballements ni entêtements irréfléchis, capable toutefois d'aller au but fixé malgré qu'il en coûte et de sacrifier ses intérêts à sa dignité et à ses convictions. Plus disposé d'ailleurs à réaliser en soi un certain idéal moral, d harmonie autant que de force, à acquérir la sérénité du sage, que tourné vers lactivité extérieure, individuelle ou sociale.
2** Les Hommes d'action, — Je les ai caractérisés, en somme, en en distinguant ceux que j'ai désignés sous le nom de maîtres de soi et de pondérés. C'est dans cette classe que nous devrons faire entrer tous les individus qui ont su poursuivre sans défaillance et avec une énergie tranquille le but qu'ils s'étaient fixé. Ils peuvent être, sans doute, plus ou moins intelligents, par là même s'être proposé des fins plus ou moins hautes ; ils peuvent avoir restreint leur activité et leur fermeté et leur persévérance dans les limites de leur fonction sociale assez humble ou les avoir portées dans le domaine de la vie publique ; dans tous les cas, ce sont des caractères d'une trempe supérieure, ce sont vraiment des hommes. Ils peuvent, d'ailleurs, avoir les défauts de leurs qualités, être de caractère rude et impérieux, autoritaires et sévères aux autres, d'honnêteté obstinée et non sans sécheresse et sans dureté, avoir ainsi de la raideur et je ne sais quoi d'étroit; ils peuvent ne pas inspirer la tendresse, ne pas se faire aimer, mais ils commandent le respect ; on sent qu'on peut compter sur eux et qu'on doit compter avec eux. Je me borne à en citer quelques-uns et juste assez pour fixer les idées : Bernard Palissy et Washington, ou encore Harrisson et Guizot.
Cette classification paraîtra sans doute à quelques-uns trop conapliquée, à d'autres trop simplifiée et n'enserrant pas dans ses cadres l'infinie complexitée de la nature. Elle serait assez large et assez restreinte à la fois, si tous les divers caractères que l'observation permet de constater pouvaient, en somme, entrer dans quelqu'une de ces divisions et subdivisions, et si chacun des types que nous avons décrits paraissait assez nettement différencié de tous les autres. — Pour permettre de l'embrasser pjus aisément d'un seul coup d'œil, nous devons la présenter en un tableau schématique, où nous indiquons les genres, les espèces et seulement les variétés essentielles.
( Apathiques-piiTs .
Les Apathiques . . . . \ Apathiques-inteUigents, les calculateurs. l Apathiques-actifs.
i Sensitifs ^ Sensitifs-passîfs.
{ Sensitifs- vifs.
... ,v».u..» w, .., ( Emotifs -mélancoli-
^ Emotifs ] ques.
( Emotifs-impulsifs, Passionnés.
[ Intellectuels-affec- ( Dilettanti. Les Intellectuels • • • î tifs ......( Passionnés.
V Spéculatifs.
^ Actifs-médiocres.
Les Actifs \ Agités.
( Grands-actifs.
Les Tempérés [ ^"^ M-l^f * a •
( Equilibrés-supérieurs.
( Maîtres de soi ^ '^^P^' ^^ ^''^^^•
Les Volontaires. ... ^^*^^'' ^' soi . . ^ Pondérés.
( Hommes d'action.
Avant de clore ce chapitre, nous devons prévenir deux objections qui semblent se présenter spontanément à l'esprit au sujet de cette classification. Il faut rappeler en premier lieu que nous avons délibérément écarté les cas nettement pathologiques et que nous n'avons voulu décrire et classer que. les caractères normaux \ Ensuite il apparaît manifes-
4. Voyez une très intéressante classification des caractères anormaux et morbides dans Ribot : La Psychologie des Sentiments, II« partie, eh. xiii.
tement que le dernier genre que nous avons compté, n*est pas naturel au môme sens el au môme titre que les autres. Chez les Volontaires, le caractère n'est pas primitif et inné comme chez les Apathiques ou les ÂETectifs par exemple ; il est quelque chose d acquis. Mais nous devions examiner les hommes tels qu'en fait ils se présentent à nous, sans rechercher quelles causes ont contribué à les rendre ce qu'ils sont. Nous voulions seulement montrer comment, sous Taction des lois que nous avions essayé de dégager, les divers éléments du caractère peuvent, en se combinant et se subordonnant selon des relations définies, donner naissance à un certain nombre de types suffisamment généraux et caractéristiques.
C'est maintenant seulement que nous pouvons aborder la question de savoir si le caractère est toujours un don de la nature ou s'il ne peut être une création personnelle, si, en vertu de ces mêmes lois de réaction mutuelle, sa destinée interne n'est pas de se transformer et d'évoluer, si enfin la volonté ne constitue pas une force capable d'opérer cette transformation, la force souveraine qui du caractère psychologique fait sortir le caractère moral. Ce sera là l'objet de notre troisième partie.
— Cf. Bourdet, Les maladies du Caractère. — F. Queyrat. Les Caractères et l'éducation morale, ch. v et vi.