CHAPITRE PREMIER L'ÉVOLUTION DU CARACTÈRE
L'essence même du caractère c'est de se transformer. A cette formule : tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci : tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d'évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique : nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. 11 est peu de vérités dont l'importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. Nous ne demeurons pasj nous devenons. Nous parcourons une série de stades et revêtons une pluralité d'aspects si singulièrement différents parfois^ que nous avons peine à nous reconnaître nous-mêmes dans Têtre psychologique et moral que nous étions dix ou quinze ans auparavant. Les événements de notre passé, les passions qui nous agitaient alors, nos désirs, nos espoirs, nos craintes, nos croyances, nos efforts, nos découragements, tout cela nous apparaît si étranger à notre moi présent que nous avons peine à croire que c'est de nous qu'il s'agit. « La mémoire le représente, mais dans une sorte de nuage ; on dirait des songes passés. » — « Le temps, dit Pascal,
amorlil les aHeclions et les querelles, parce qu'on change el qu*on devient comme une autre personne. Ni Toffensant, ni roffensé ne sont plus les mêmes. C'est comme un peuple' qu'on aurait irrité et qu'on reverrait après deux {;énérations. Ce sont encore des Français, mais non les mômes*. » Et c'est une source profonde de mélancolie; n'est-ce pas en effet la preuve la plus éclatante de notre misère, que cette impuissance oîi nous sommes, dans le cours de notre vie éphémère, de nous maintenir quelque peu au milieu de l'universel torrent : « Le temps passe, Teau coule et le cœur oublie. »
Ces transformations, tantôt lentes au point d'être inappréciables, tantôt subites et profondes, n'atteignent pas seulement la surface mais le fond de notre être. Ce sont les tendances, les fonctions psychiques constitutives qui se développent, voient leur nature se modifier, leur prépondérance relative varier; ce sont aussi leurs relations réciproques, leur mode de groupement et de combinaison qui peuvent changer.' L'altération porte ainsi tout à la fois sur le caractère tout entier, sur sa matière et sur sa forme. A coup sûr, je ne veux pas prétendre que tous les caractères subissent nécessairement des modifications radicales; je dis seulement que tous sont altérables sous l'influence de mille causes et que tous, plus ou moins profondément, plus ou moins spontanément aussi, se transforment. Et quand, en apparence, le caractère ne fait que se cojisèrver, se maintenir,. sauvegarder en quelque sorte son intégrité en face de toutes les forces qui agissent sur lui, n'est-il pas légitime encore de dire qu'il se façonne, et que, selon leiuo^ de Descartes, la conservation est ici une sorte de création continuée.
Quoi qu'il en soit à ce dernier égard, l'immutabilité est