Pascal. Pensées, cdit. Havel, art. IX, XLV
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si peu la marque essentielle du caractère qu'on pourrait se demander si les types naturels de caractères ne sont pas peut-être des « types d'évolution ». Je veux dire que les différentes espèces de caractères seraient constituées, moins par une combinaison stable et permanente d'éléments permanents et stables aussi, que par une sorte de loi interne de développement en vertu de laquelle se succéderaient un certain nombre de phases, de moments, déterminés dans leur nature et dans leur ordre d'apparition. Ce développement, cela va de soi, présuppose un germe dans lequel il est, en quelque manière, contenu; mais s'il y est, en un sens, préformé, il n'y est pas formé, il n'est pas entièremeat expliqué par lui; la série des manifestations ne découle pas du caractère inné et pour ainsi dire embryonnaire, de la même façon que les conséquences dérivent du principe qui les enveloppe.
Cette évolution du caractère résulte d'une pluralité de causes qu'il est nécessaire de distinguer. On les pourrait tout naturellement diviser en causes physiques ou organiques, causes proprement psychologiques et causes sociales. Nous préférons cependant nous placer à un autre point de vue. Certaines de ces causes sont constantes, inhérentes pour ainsi dire à l'être même, opérant dans un sens qu'on peut considérer comme uniforme, réalisant ou tout au moins tendant à réaliser des effets qui sont, d'une façon très générale, de même espèce pour tous les individus : en un mot il y a là une évolution naturelle, continue, qui a sa loi, et qui apparaît elle-même sous un double aspect : évolution physiologique, évolution psychologique. — D'un autre côté, il y a des causes dont la présence est ou passagère, ou accidentelle, dont les effets par conséquent sont variables et dans une large mesure imprévisibles. Nous avoiïs donc affaire ici à des circonstances, très diverses d'ailleurs, qui agissent en provoquant des crises plus ou moins normales
OU anormales, plus ou moins lentes ou subites, plus ou moins superficielles ou profondes, plus ou moins passagères ou durables. — Ajoutons enfin que» parmi ces agents de txansformalion du caractère, il en est un qui, par sa nature et son importance, mérite d'être distingué de tous les autres, et auquel nous consacrerons une étude spéciale : c'est la volonté. Nous nous bornerons, en conséquence, dans le présent chapitre, à rechercher le sens général de révolution naturelle que suit tout caractère normal, et à indiquer les principales crises qu'il peut traverser.
I. — L'Évolution normale. — De la naissance à la mort, Têtre humain décrit une courbe qui, au point de vue psychologique aussi bien qu'au point de vue physiologique, présente une régularité assez remarquable pour qu'on y voie l'expression de lois constantes et suffisamment générales.
a. Évolution organique. — Il y a d'abord une évolution organique qui, bien qu'elle doive être envisagée surtout au point de vue de ses manifestations psychiques, ne peut être passée sous silence.
L'individu normal parcourt une série de périodes qu'on réduit d'ordinaire à quatre principales : enfance, jeunesse, âge viril, vieillesse. Dans chacune d'elles, on pourrait d'ailleurs établir un certain nombre de subdivisions. Les physiologistes distinguent volontiers la première enfance, qui va de la naissance à la première dentition (de 7 à 8 mois), et la seconde enfance qui va jusqu'à la seconde dentition (7 ans environ). Dans la jeunesse, on pourrait distinguer la jeunesse proprement dite (allant jusqu'à la puberté, environ n ans), et l'adolescence (depuis la puberté jusqu'à 25 ans à peu près). L'âge viril (de 25 à 60 ans) comporterait trois stades : un stade d'augment (25 à 35), une période oîi l'individu ayant atteint son maximum de développement s'y maintiendrait à peu près (période de statu quo^ de 35 à 43),
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enfin un stade de décroissance lente. La vieillesse enfin, ou phase de dissolution, est une préparation et comme une anticipation de la mort. — Il est à peine besoin d'observer que les chiffres indiqués ici n'ont qu'une valeur très relative, qu'ils varient fort d'un sexe à l'autre*, d'une race à une autre race, et d'individu à individu; ils ne sont que des moyennes et ne sont donnés qu'à titre d'approximation et toutes réserves faites.
Essayjons d'esquisser à grands traits les principaux caractères de ces diverses périodes, au point de vue physiologique.
Pendant Tenfance, c'est la fonction de nutrition qui prédomine presque exclusivement ; c'est essentiellement une période d'accroissement où l'assimilation l'emporte sur la désassimilation. Toutes les fonctions de la vie végétative sont particulièrement actives : l'activité digestive est incessante ; la circulation est plus rapide, la respiration plus accélérée qu'elles ne seront chez l'adulte; la production de chaleur est par là même plus grande. Les tissus primitivement très mous deviennent plus consistants et plus résistants ; le système osseux se solidifie.
Pendant la période suivante, ce progrès se poursuit, mais avec une moindre énergie; les manifestations de la vie animale, qui primitivement étaient élémentaires, n'avaient pour ainsi dire ni persistance, ni résistance, se développent d'une façon remarquable ; les différents organes qui se sont accrus et différenciés tendent à jouer d'une façon plus indépendante ; mais tout effort exige encore prompte réparation et repos : d'où à la fois le besoin d'agitation et la mobilité de la vie sensible.
Avec l'adolescence, un changement d'orientation se manifeste ; le centre de gravité se déplace. Un fait capital se
1. Ceux que nous donnons conviennent à riionimc plutôt qu'à la i'emuie.
produit : raffirmalion des sexes. La fonction sexuelle, la vie sexuelle prennent la place prépondérante qu'avaient occupée la vie nutritive et la vie scnsitive.
Vers Tàge de vingt-cinq ans le développement extrême est réalisé ; Tcquilibre s'établit entre les fonctions d'assimilation et les fonctions de sécrétion ; le maximum d'énergie active et motrice semble atteint ; il y a équilibre entre le sang, les muscles et les nerfs, — avec prépondérance variable, suivant les individus, de la vie active ou de la vie cérébrale. Les facultés intellectuelles vont en effet arrivera leur complet épanouissement. C'est la période de conservation, qui va bientôt être suivie d'une période de dépression lente et continue.
EnGn arrive la vieillesse, caractérisée par la diminution d'énergie des diverses fonctions ; les tissus deviennent plus mous, excepté les tissus fibreux qui tendent à s'ossifier ; les os deviennent plus denses et plus fragiles ; la digestion est plus pénible et moins complète, la circulation se ralentit, les muscles se contractent plus lentement et moins facilement ; le système nerveux perd de son irritabilité, les organes des sens s'affaiblissent, les fonctions cérébrales s'altèrent. D'une manière générale, il y a désharmonisatîon fonctionnelle, « l'homme est tout entier occupé à maintenir entre ses énergies restantes un difficile équilibre ».
Il y a ainsi évolution, puis régression ; cette évolution consiste vraisemblablement en un passage vers une différenciation plus nette des diverses fonctions, dont chacune acquiert une vitalité plus énergique — et successivement prépondérante d'ailleurs ; en même temps, il y a passage vers une coordination, un équilibre mieux définis et plus exacts. La période de régression, à l'inverse, est un passage vers une moindre activité de chaque fonction, dont certaines même disparaissent plus ou moins complètement, en même temps que vers une incoordination crois-
sanle, une rupture de l'équilibre lentement acquis.
Au point de vue psychologique, on pourrait dire peut-être que cette évolution organique a pour conséquence, ou du moins pour correspondant, un passage progressif de Tactivité organico-motrice à l'activité sensitivo-motrice et enfin à l'activité idéo-motrice, avec retour à une activité organicomotrice pénible et affaiblie.
Il ne s'agit ici, bien entendu, que du développement normal et moyen de l'être humain. Les arrêts de développement, la dégénérescence empêchent une foule d'individus de parcourir ces divers stades ; mais il semble bien que c'est là leur ordre naturel et constant d'apparition. Il est évident, d'autre part, que le passage de l'un de ces états organiques à un autre (états si différents qu'on a voulu en faire des tempéraments successifs : tempérament colloïde, tempérament erotique, tempérament adulte, tempérament asexuel ou de conservation *), il est évident, dis-je, que cette succession d'états physiologiques a sur le caractère une influence considérable et par conséquent donne naissance à une évolution concordante de la vie mentale, de sorte que l'on pourrait presque soutenir que l'homme passe par un certain nombre de caractères déterminés, dont l'ordre de succession est lui-même défini et constant.
L'évolution organique nous semble donc la base de l'évolution psychologique ; mais celle-ci mérite d'être décrite pour elle-même et plus attentivement.
b. Évolution psychologique, — Par là j'entends l'évolution naturelle *et normale des diverses fonctions de la vie mentale, telle qu'elle se poursuit sous l'influence de lois psychologiques très générales et abstraction faite, autant que possible, de toutes les actions perturbatrices accidentelles et intercurrentes. Ici encore il y a développement et
1. Cf. Nouveau Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie de Jaccoud, article : Tempérament.
régression, el ce double mouvement peut ôtre poursuivi dans chacune des grandes fonctions psychiques.
Dans son savant ouvrage sur la Psychologie des Sentiments^ M. Ribol nous fournit une précieuse contribution à l'étude de cette double loi d'évolution et de dissolution dans la sphère de la sensibilité, bien qu il s'occupe à peu près exclusivement de Tordre d'apparition et dé disparition des phénomènes ou des tendances sensibles, sentiments, émotions, instincts, inclinations. L'évolution va du simple au complexe, de Tinférieur au supérieur, du stable à Tinstable; des émotions égoïstes aux égo-altruistes, aux altruistes, enfin aux émotions désintéressées ; la loi de dissolution suit Tordre inverse : « Les manifestations qui sont les dernières en date dans Tévolution disparaissent les premières ; celles qui ont apparu les premières disparaissent les dernières... La dissolution va du supérieur à Tinférieur, de Tadaptation complexe à Tadaptation simple, en rétrécissant peu à peu le champ de la vie affective * ».
Si nous considérions, non plus la matière pour ainsi dire, mais la forme de la vie affective, les divers modes de la sensibilité, nous verrions /]uelque chose d analogue. A la sensibilité mobile, superficielle, éphémère et capricieuse de Tenfance, succède une phase où Timpulsivité devient plus ardente, plus impétueuse, caractérisée par la vivacité et la durée plus grandes des émotions et des passions. Puis s'opère une sorte de tassement, ou plus exactement un équilibre supérieur entre les diverses sortes d'émotions et d'inclinations qui s'opposent et surtout s'organisent, forment des synthèses plus complexes, se hiérarchisent, d'où résulte une moindre impulsivité, Timpulsivité étant toujours un signe de désorganisation, de rupture d'équilibre. A ce moment, d'ailleurs, le développement des facultés proprement