‹ Les éléments du caractère et leurs lois de combinaisonChapitre 8 sur 92 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

réthologie à rechercher quelles sont les plus régulières, les plus communes, les plus stables de toutes ces corrélations, celles qui tranchent le plus fortement sur le caractère accidentel ou du moins purement individuel des autres ?

Mais, dit-on, elles n'ont rien d'absolu, elles ne présentent jamais le degré de généralité, de constance qui serait nécessaire pour leur mériter le nom de lois. — Ici la question change un peu d'aspect. La discussion porte sur le sens qu'il convient de donner en psychologie au mot loï. Je dis : en psychologie ; car les lois qu'énoncent les diverses sciences n'ont pas toutes une égale rigueur. Celles de la biologie ne sont pas universelles et paraissent peu rigoureures comparées à celles de la mécanique ; ce sont des lois néanmoiiis. Peut-être faut-il convenir avec M. Ribot que « la psychologie se contente de lois empiriques qui embrassent la généralité, jamais la totalité des cas ». Si même, avec St. Mill, on distingue des lois empiriques, qui ne sont que « des généralisations approximatives », les lois causales, qui expliquent les premières et seules sont proprement scientifiques, encore faut-il, comme il le dit, reconnaître que ces dernières, dans tous les cas oîi il s'agit de phénomènes complexes, a ne sont exactes qu'à la condition de n'affirmer que des tendances, non des faits ; elles ne doivent pas affirmer que telle chose se produira toujours ni sûrement, mais seulement que tels et tels seront les effets d'une cause donnée, dans la mesure où elle agit sans être contrariée* ». Or, quand il s'agit du caractère, la complexité des éléments

1. st. Mill. Système de Logique indue live et déductive, livre VI, chap. v, trad. fr., Paris» Félix Âlcan.

XII LES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE

et (les facteurs en présence est telle qu'on ne peut jamais affirmer que telle modalité s'accompagnera certainement et constamment de telle autre, mais qu'elle tend ù la produire, qu elle la produira à moins qu'un ensemble de circonstances ne vienne contrarier ou modifier le résultat. C'est en ce sens, et j'y ai insisté à plusieurs reprises, que j'ai entendu parler de lois de corrélation. Aussi bien une distinction me semble ici nécessaire. Parmi les divers traits de caractère, il en est de très composés et dérivés. Or, comme le remarque très justement M. Paulhan, a une qualité mentale complexe peut être obtenue par des associations d'éléments très divers » ; et plus la propriété considérée est composée, plus il y a de chances pour qu'elle soit susceptible d'être la résultante de plusieurs systèmes de conditions. Mais n'est-ce pas surtout de ces qualités mentales très complexes que l'on tire argument contre les lois de corrélation? C'est « la disposition à la jalousie », (( l'ambition », « la tendance au mensonge », « la susceptibilité », ou ce quelque chose d'étrangement dérivé et composé encore, « un tempérament de poète ». N'y a-t'il donc pas des traits de caractère, des propriétés psychologiques plus simples, plus élémentaires, entre lesquels les corrélations seraient alors plus constantes et plus stables ? C'est là une vérité d'une portée très générale, presque universelle, en psychologie, comme dans toutes les sciences au surplus. Les émotions primitives se présentent sous des formes beaucoup plus régulières, beaucoup plus homogènes que les émotions dérivées. Les lois des sensations sont beaucoup plus fixes que celles qui régissent les images et les combinaisons d'images.

PHÉFACE XIII

x\u fond, le désaccord entre M. Paulhan et moi me semble consister surtout en ce que nous n^entendons pas exactement la même chose par cette expression : les éléments du caractère. Pour lui il s'agit, outre les formes générales d'organisation des phénomènes psychologiques, des « tendances » et des « produits secondaires de l'activité des tendances », — ces tendances étant surtout définies par leur objet (gloutonnerie, goût des odeurs, des couleurs, amour du beau, de l'humanité, de Dieu, etc.), et ces produits de l'activité des tendances étant précisément ces qualités complexes, de caractère moral et social autant et plus que proprement psychologique, dont nous parlions tout à l'heure et qui ne sont jamais identiques chez les divers individus en qui elles se rencontrent. Et, sans revenir sur ce que j'ai dit déjà sur ce dernier point, il me semble bien qu'en effet il n'y a pas de relations constantes entre les formes générales de l'activité mentale et les diverses tendances ; on peut être inquiet ou équilibré, unifié ou étourdi et en même temps gourmand ou sobre, avare ou économe, bon ou mauvais père de famille, architecte ou musicien. Mais en va-t-il nécessairement de même si par éléments du caractère on entend autre chose, à savoir ce que j'ai appelé les modes ou formes spécifiques des diverses fonctions psychiques. A cette conception est liée intimement la question de l'existence et de la portée des lois de combinaison.

De là également dérive tout naturellement la méthode de classification que j'ai employée, méthode synthétique de détermination de types concrets. La méthode analytique à laquelle tient M. Paulhan consiste à préciser le caractère d'un individu en le rangeant

XIV LES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE

dans un nombre toujours assez considérable de groupes, dont chacun exprime un certain ordre de qualités. Nous avons affaire à une classification des qualités ou traits de caractère, rangés sous quatre chefs principaux, mais non à une classification des caractères^ ni à une distribution méthodique des divers types en genres et en espèces. Une table des catégories n'est pas une classification des objets ou des êtres : c'est une table des catégories qu'a dressée M. Paulhan. Et ces catégories ne se combinent pas entre elles selon des modes fixes, ou, comme le lui objectait M. Georges Dumas, les différents cercles qu'il trace « peuvent s'entrecouper et non s'engendrer ».

« Musset, écrit M. Paulhan, est un sensitif. Mais si nous nous bornons à le considérer et à le classer comme tel, nous ne le connaissons pas assez. Nous pourrions aussi bien dire qu'il est un type de contraste, ou qu'il est un amoureux, ou encore qu'il est un poète, et nous l'aurions chaque fois caractérisé aussi bien ou presque aussi bien. » — Presque aussi bien ! Mais n'estce pas là toute la question ? Musset, par son caractère^ ressemble-t-il plus à un prosateur comme J.-J. Rousseau, à un musicien comme Mozart, qui sont aussi des sensitifs, ou à d'autres poètes qui ne seraient pas des sensitifs, comme Goethe par exemple? Sans aucun doute on n a pas suffisamment caractérisé un homme quand on a dit de lui qu'il est un sensitif, comme on n'a pas suffisamment caractérisé un chien quand on a dit qu'il est un Carnivore : il faudra indiquer encore la famille, le genre, l'espèce, la variété, la race auxquels il appartient, et bien d'autres caractères encore. Mais enfin on aura dit de lui quelque chose de plus important que si on

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