Amiel. Journal intime, t. 1, p
réfracte en mille rayons lorsqu'il traverse les consciences individuelles. Ce qui existe, en réalité, c'est Tinfinie complexité des obligations particulières ; la moralité concrète, si j'ose dire, c'est la série des actes par lesquels je satisfais à ces diverses obligations. Et comme elles dépendent des circonstances au milieu desquelles l'agent moral se trouve placé, de même elles dépendent de la nature même de cet agent, de ses aptitudes, de ses énergies, de sa conscience, de son caractère. Tout homme n'est pas capable d'exprimer de la môme manière, sous le même biais, le « modèle idéal de la nature humaine » dont parle Spinoza ; il ne peut non plus y employer les mêmes moyens. Pourrait-il y être obligé? Sans vouloir soutenir ce paradoxe qu'il y a une morale particulière aux grands hommes, que Thomme de génie est en dehors et au-dessus des règles de la morale commune, je suis convaincu que le devoir de l'homme de génie n'est pas identique à celui de Thomme du commun, en ce sens d'abord que le premier a plus d'obligations, en ce sens aussi qu'il a des obligations autres. Qu'on entende bien au reste notre pensée. Nous ne voulons pas accepter cette proposition d'un sociologue contemporain : « L'impératif de la conscience morale est en train de prendre la forme suivante : « Mets-toi en état de remplir utilement une fonction déterminée * », — si par là on entend exclusivement une fonction sociale. Nous y souscrivons entièrement, si l'on veut bien admettre qu'il peut y avoir aussi pour chacun une fonction morale particulière. Car chacun de nous est plus spécialement apte à jouer tel ou tel rôle au point de vue moral, comme au point de vue intellectuel ou social. Chaque homme, à sa manière et en un sens déterminé, doit faire effort pour apprendre et jouer ce rôle ; — d'une part, parce qu'il doit éviter de tomber du côté où il
1. Durkheim. De la division du travail social^ p. 40. Paris. Félix. ôAs»»..
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penclio. de wrsor dans les défauts auxquels il est plus sponlan<M»<»nt mvilé et comme; incliné (le devoir d'un Fontenellc n'est pas le même que celui d'un Rousseau) ; — d'autre part, parce qu il doit tendre à faire produire à sa nature tout lo bien dont elle est capable, à en tirer la plus grande somme possible d'utilité morale, si je puis dire : le devoir d'un Spinoza n'est pas celui d'un Léonidas ; un saint Vincent de Paul, en suivant sa voie, remplit sa fonction et donne an monde un grand exemple moral, comme aussi un Kpictète, qui n'eût été sans doute qu'un médiocre Vincent de Paul. La perfection morale de l'un n'est pas identique à celle de l'autre. Le devoir c'est de se perfectionner, et la perfection, pour chacun, c'est le plus haut degré de développement, Je maturité, d'énergie harmonieuse et réglée que comportent ses facultés, c'est la réalisation libre et complète de son être.
Aussi nous arrivons à cette formule : le devoir pour chacun c'est d'avoir du caractère. Avoir du caractère, en effet, c'est, nous l'avons vu, réaliser en soi l'ordre et l'unité, c'est substituer au jeu discordant, passager et fatal des impulsions, l'harmonie des tendances, leur coordination, c'est obéir à un principe conscient, raisonnable, permanent : c'est en somme s'approcher de Tidéal de sapropœ nature. Du même coup, c'est travailler à la réalisation de l'idéal de la nature humaine.
Je vois bien l'objection, sans doute. C'est qu'on peut avoir du caractère sans être pour cela moralement bon ; c'est qu'une volonté forte peut être en même temps une volonté immorale et antisociale. Cela est vrai, mais d une vérité très particulière et pour ainsi parler accidentelle. Le ^^ caractère, en effet, s'il est bien la tendance à l'harmonie et ■^*^sà,^ l'unité sous la loi d'une idée, contient nécessairement en soi^'Bn élément de beauté et de moralité. « On peut affirmer que les bommes qui ont le plus de volonté sont en général
ceux qui ont la volonté la meilleure ; que les vies les mieux coordonnées sont les plus morales; qu'il suffit de pouvoir établir en soi une autorité et une subordination quelconques pour y établir plus ou moins partiellement le règne de la moralité ^ » Par là même le point de vue de la moralité individuelle et celui de Futilité sociale coïncident.
Rien n'est plus utile à la société que des hommes de caractère. Car un caractère, ce ne peut être seulement un homme qui, dans ses pensées, dans ses intentions, ses volitions, obéit à des principes stables et généraux ; cette harmonie et cette unité il est naturellement amené à les vouloir hors de soi aussi bien qu'en soi. Le moi, en s'organisant, s'élargit et cherche à embrasser Tunivers, à le soumettre à la loi même à laquelle il se soumet. Pour être soi, il ne faut pas s'enfermer jalousement en soi-même ; se trouver, c'est en somme se retrouver dans les autres et, par là même, c'est se donner. Accroître dans sa propre personne, autant qu'il est possible, le pouvoir et l'autonomie de la volonté, c'est mieux concevoir ses rapports avec le milieu dans lequel on est placé, mieux connaître sa force et en même temps son rôle, sa place dans le tout et sa solidarité avec le tout. Le caractère le plus libre et le plus raisonnable, c'est celui pour qui se concentrer c'est du même coup se répandre, puisqu'il doit traduire moins l'individu que l'humanité, ou mieux puisqu'il exprime l'indissoluble union de l'individu et de l'humanité.
Voilà pourquoi le vrai moyen de former le caractère, c'est l'action. Car elle a des vertus merveilleuses pour nous guérir de Tégoïsme sous toutes ses formes, de 1 egoïsme mesquin ou de l'égoïsme subtil. Elle nous détache de nousmêmes, et dans son énergie féconde accroît la conscience de notre valeur comme êtres intelligents et volontaires.