CHAPITRE IV
LES MODES DE L’INTELLIGENCE
L’élaboration intellectuelle qui s’intercale entre le sentir et l’agir n’est pas évidemment sans exercer quelque influence sur la conduite de l’individu ; le développement et la nature de l’intelligence semblent bien être pour quelque chose dans le caractère des hommes. On a soutenu cependant que, loin d’être un facteur essentiel du caractère, l’intelligence n’est qu’un élément secondaire et surajouté, n’exprimant nullement notre nature intime. Son développement serait même nettement opposé à celui du caractère, ce Ce ne sont pas précisément les grands esprits, dit-on, qui fournissent à l’histoire ses caractères w ; a le génie est franchement contraire à l’énergie du caractère ». On reconnaît ici la thèse que Schopenhauer a complaisamment développée et qui a été reprise, bien qu’en un sens assez différent, par M. Ribot. Prise à la rigueur, elle apparaît manifestement comme excessive. Car s’il est bien certain qu’il peut exister une certaine direction de la pensée, une certaine forme de génie, exclusives de l’activité extérieure énergique ou de la passion tumultueuse et dévorante, en faut-il donc conclure que l’intelligence et le caractère soient antagonistes ou même indépendants ?
Cette théorie est susceptible d’une double interprétation.
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de même que le mot caractère a une double signification. Tl n’est donc pas inutile ici de distinguer. Entendra-t-on par caractère la vigueur de l’initiative, la volonté forte et persévérante, la dignité et la fierté de l’ame, je ne méconnais pas que ces qualités peuvent faire défaut à des esprits très éminents et se rencontrer par contre chez des hommes d’assez médiocre intelligence. Cette disproportion possible constitue-t-elle une antinomie nécessaire ? Une intelligence large et haute ne contribue-t-elle pas h la constitution d’un grand caractère? Une volonté à la fols puissante et réglée ne suppose-t-elle pas une intelligence supérieure? L’énergie du caractère ce n’est pas seulement la violence de l’action, c’est sa continuité, sa pondération, sa rectitude ; la pensée y estelle absolument inutile? — Les grands hommes dont s’honore l’histoire ont été quelquefois, j’imagine, de grands esprits. Et le caractère ne se manifeste pas seulement au reste par l’action extérieure, l’influence exercée sur les autres hommes ; il consiste aussi bien dans la maîtrise de soi. Un Spinoza est un caractère aussi bien, sans doute, qu’un Cromwell.
Mais si l’intelligence ne peut être considérée comme destructive du caractère ainsi entendu, ne doit-elle pas, d’autre part, être envisagée comme élément du caractère, si par là on veut désigner la marque distinctive d’un individu moral. Les raisons que fait valoir M. Ribot à l’appui de sa thèse se ramènent en somme aux deux suivantes : l’intelligence
(( éclaire et n’agit pas » ; elle est essentiellement objective et tend à l’impersonnel, tandis que le caractère est ce qu’il y a en nous de plus subjectif, de plus intérieur, de plus individuel. Peut-être n’y a-t-il là qu’une question de mots. Nous retrouvons ici la théorie de la conscience-reflet, de la
conscience « témoin parfois, jamais agent de ce qui se passe en nous )>. Mais M. Ribot a lui-même critiqué ces formules de Maudsley et montré qu’en somme tout ne se passe pas en nous de même façon suivant que cette lueur brille ou s’éteint. 11 n’est pas indifférent d’être ou non éclairé. Que la conscience et la pensée ne soient en dernière analyse qu’une combinaison et une complication supérieure de tendances sensitivo-motrices, une systématisation d’actes réflexes élémentaires, de telle sorte que la réaction ultime soit différée, — peu importe ; — il n’en reste pas moins qu’(c arrêter le terme final de l’action réflexe », coordonner en un tout cohérent, en vue d’un but unique prévu et préalablement apprécié, des impulsions qui n’agissent plus isolément et aveuglément, savoir ce qu’on fait et pourquoi on le fait, ce qu’on sent et pourquoi on le sent, c’est, après tout, la caractéristique de l’être humain et de la conduite humaine. Et suivant que cette élaboration intellectuelle se poursuit dans deux hommes de telle ou de telle autre manière, ils différeront entre eux. — D’autre part, la direction de la pensée est-elle uniquement objective? Le progrès, l’épanouissement de l’intelligence, cela est quelque chose d’intérieur au même titre que l’évolution de la vie affective. A coup sûr cette lumière peut se diriger vers le dehors ; mais elle peut aussi se tourner vers le dedans et nous révéler à nous-mêmes les profondeurs de notre être ; et dans tous les cas, elle vient de nous, elle est nous, au même titre que notre activité, qui se déverse aussi dans le monde extérieur, tout en ayant sa source dans l’intimité de l’individu. Enfin la pathologie mentale est là pour nous apprendre que toute lésion de l’entendement s’accompagne de troubles correspondants dans les sentiments et dans la conduite ; et de la sorte on est en droit d’estimer que
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l’intelligence, loin d’être indépendante et inefïîcace, est liée étroitement à la sensibilité et à l’activité et, dans une large mesure, peut réagir sur celles-ci. Au même titre que les autres fonctions psychiques elle contribue à constituer notre nature propre. Chez certains hommes, elle se développe au point d’effacer la sensibilité et l’activité, de devenir prédominante et exclusive, donnant naissance au type des Intellectuels, aussi caractéristique que celui des sensitifs ou des actifs ; — chez tous elle apparaît comme diversifiant les individus et méritant d’être comptée au nombre des éléments dont l’ensemble forme la physionomie morale de chacun. — M. Fouillée nous semble avoir très solidement établi contre M. Ribot que faire abstraction de la pensée et de la conscience quand il s’agit de l’homme, c’est mettre de côté la marque propre du caractère humain, que les idées sont autre chose que des simulacres, qu’elles expriment notre nature autant que la nature des choses étrangères, qu’elles sont des forces au même titre, quoique d’une autre manière, que les sensations ou les désirs, que la vitalité intellectuelle est aussi importante que l’activité musculaire, que l’esprit est un foyer de chaleur autant que de lumière, et qu’en dernière analyse, les qualités de l’esprit, nos façons de penser, sont des qualités humaines par excellence, facteurs essentiels du caractère. Il nous faut donc essayer de distinguer, comme nous l’avons tenté pour la sensibilité, les formes essentielles que peut revêtir l’intelligence chez les différents individus.
I. — L’intelligence se diversifie tout ensemble par les matériaux qu’elle emploie de préférence et par la façon particulière dont elle les organise et en dispose. Le second de ces points de vue nous paraît le plus important de beaucoup;
mais il convient cependant de ne pas négliger entièrement le premier.
S’il est un fait qu’ait solidement établi la psychologie contemporaine, c’est que la mémoire est un faisceau de mémoires et que, suivant les individus, c’est tantôt telle catégorie d’images, tantôt telle autre qui joue le rôle prépondérant. L’étude de l’aphasie a bien montré par exemple que le souvenir d’un mot, en tant que mot, est un système complexe de souvenirs, qu’il se compose de résidus moteurs, auditifs, visuels, et que, d’un homme à l’autre, l’importance de ces éléments dans la pensée est extrêmement variable. D’où la classification, devenue classique depuis Charcot, en types auditifs, moteurs et visuels. Mais ce ne sont là que des variétés et peut-être serait-il possible de trouver des genres véritables.
Je laisse de côté, bien entendu, les gens, et ils sont nombreux, chez qui l’intelligence ne se dégage jamais suffisamment des besoins, des tendances de la vie végétative, pour se constituer en fonction relativement indépendante. C’est le cas non seulement pour l’idiot, pour le débile, mais encore pour une foule d’hommes dont l’intelligence reste presque entièrement soumise à l’influence prédominante des instincts, et semble éternellement « captive au sein de la matière ». La vie intellectuelle ne s’y fait pas vraiment jour. Je ne parle donc ici que de ceux chez qui les images, les idées, la pensée tendent tout au moins à vivre d’une existence propre. Or, il est assez facile de remarquer que, parmi ceux-là, un petit nombre, relativement, s’élève jusqu’à la pensée abstraite et scientifique. Les enquêtes de Galton sont singulièrement instructives à cet égard. Voici donc une première catégoiie qu’il convient de distinguer: c’est ce que
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j’appellerai ici, faute d’un terme meilleur, le type intellectuel, entendant par là la classe des esprits qui ont une particulière aptitude à penser avec des idées, à retenir des rapports abstraits, à évoquer, à enchainer des concepts, suivant des relations et d’après des lois logiques. D’autre part, il existe une classe très nombreuse d’intelligences où prédominent les représentations, les images, au détriment de, la connaissance abstraite. La pensée s’arrête au concret, s’en dégage avec peine, y revient vite; ce qui s’éveille spontanément dans l’esprit, ce sont des formes sensibles, des sons, des couleurs, qui s’appellent, se suscitent, se combinent, s’organisent suivant des relations d’ordre représentatif aussi. Il s’agit moins ici d’ailleurs du mode particulier d’association que de la nature même des éléments associés et de l’agent de la liaison associative. L’intelligence est surtout riche en souvenirs de perceptions sensibles et ce sont là les matériaux avec lesquelles elle opère ses constructions. On pourrait donner aux individus de cette classe le nom de type imaginatif; mais nous préférons l’expression de type représentatif ou sensoriel, pour le distinguer d’un autre dont l’importance nous paraît considérable et qui en diffère d’une façon bien notable, c’est à savoir le type affectif ow émotif. Dans ses intéressantes études sur la mémoire affective philosophiciue, octobre 1894), M. Ribot a bien montré qu’il existe un « type affectif » aussi net, aussi tranché que le type visuel ou auditif. Par là il faut entendre le groupe d’hommes où prédomine la mémoire des plaisirs, douleurs, sentiments, émotions. Chez eux les plaisirs et les peines, les sentiments et les émotions réviviscents ne restent pas pales et décolorés, en quelque sorte abstraits et idéaux, mais se restaurent en tant qu’états affectifs, avec leur ton de sentiment, leur
couleur émotionnelle. Et ce sont là les objets de prédilection de la pensée, ceux qui sont plus volontiers ressuscités, qui se représentent spontanément à l’esprit. A la vue d’un objet, ce qui s’éveillera ce ne sera pas le souvenir de propriétés, de phénomènes ayant avec lui des rapports scientifiquement déterminés, d’idées, de lois, de formules, — ce ne sera pas davantage le souvenir de représentations, d’images sensibles, de formes, de couleurs plus ou moins semblables ou contrastantes, — ce sera le souvenir de sentiments, de joies ou de tristesses, et encore d’événements ayant pour ainsi dire une certaine valeur émotionnelle. C’est le sentiment encore qui sera la base ou le principe déterminant des associations. Sans doute, on a tenté récemment d’établir (Godfernaux, Le sentiment et la pensée et leurs principaux aspects physiologiques) que le jeu de l’association des idées était toujours déterminé par des états affectifs, que l’agent de la liaison associative était toujours une tendance ou émotion. Mais, sans compter qu’on est alors conduit à étendre outre mesure le sens de ces mots, on considère surtout le mode d’apparition et de liaison des éléments associés, c’est-à-dire la rapidité ou la lenteur, la cohérence ou l’incohérence des associations. Tout autre est le point de vue auquel nous nous plaçons ici. Nous voulons dire que, suivant les personnes, l’association est dirigée tantôt par des rapports intellectuels, tantôt par des relations d’ordre représentatif, tantôt enfin par des relations d’ordre affectif. « Quand une émotion, écrit Bain, possède l’esprit puissamment, rien de ce qui est en désaccord avec elle n’y trouve place, tandis que le lien le plus faible suffit à rappeler les circonstances qui sont en harmonie avec l’état dominant. Par suite, dans les esprits très portés à l’émotion, les liens d’association plus pure-
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ment intellectuels se combinent et se modifient perpétuellement sous l’influence du sentiment. Le courant entier des pensées et des souvenirs reçoit une empreinte qu’il doit à l’émotion. )) [Sens et intell. , tr. fr., p. 514.) Ainsi, sous la trame même de l’association des idées, se retrouvent non seulement les aptitudes mentales, mais la marque du caractère et du tempérament même de chacun, a II n’existe pas seulement, écrit M. Ribot dans l’article cité, un type affectif général; ce type comporte des variétés et même il est probable que les types partiels sont les plus fréquents... Il est certain qu’ils existent : que pour l’un la réviviscence nette et fréquente n’a lieu que pour les représentations joyeuses, chez un autre pour les images tristes ou érotiques... Je n’ai pas besoin de faire remarquer que ces différences individuelles dans la réviviscence des états affectifs jouent un rôle dans la constitution des diverses formes de caractères. » — Nous avons pris cette expression de « type affectif » dans un sens bien plus étendu que celui que lui donne M. Ribot, et pour nous il désigne non seulement une aptitude de la mémoire, mais un système de dispositions mentales (imagination, association, attention et même jugement) étroitement liées entre elles. Aussi les observations précédentes nous semblent-elles y convenir plus expressément encore. Et on en pourrait faire de tout analogues à propos des divers autres types que nous avons essayé de démêler. Si le caractère, en effet, est bien la résultante de toutes les fonctions psychiques dans un individu donné, il est important de noter s’il appartient à l’un de ces quatre types : instinctif, sensoriel, affectif o\\ intellectuel .
Toutefois, ce ne seraient là que des indications bien superficielles et insuffisantes encore; car il faut par-dessus
tout tenir compte de la façon particulière dont sont organisés et élaborés ces éléments mentaux. Et cette nouvelle étude — où les résultats précédemment obtenus trouveront place d’ailleurs — est surtout capable de nous révéler les principales formes d’intelligence qu’il importe à notre sujetspécial de distinguer et de classer.
II. — M. Ch. Richet avait émis, il y a déjà longtemps, cette idée féconde que, à coté de l’automatisme somatique, il existe un véritable automatisme intellectuel. « Dans le somnambulisme, écrivait-il, l’intelligence n’est pas annihilée, elle est devenue automatique. Ce rouage merveilleux fonctionne encore ; mais ce n’est plus qu’un pur mécanisme, et aucune spontanéité ne vient modifier le cours fatal de ses mouvements. » [L’homme et l’intelligence, p. 231.) De nombreuses études sont venues depuis déterminer avec plus de précision la nature de cet automatisme psychologique auquel notamment M. Pierre Janet a consacré un remarquable ouvrage. On l’a analvsétout spécialement dans les cas pathologiques où il apparaît en grossissement ; mais il ne se produit pas seulement dans le somnambulisme naturel ou provoqué, dans l’hystérie ou certaines autres névroses plus ou moins analogues : il se rencontre, et très fréquemment, dans l’élat normal. Ce qui le caractérise, c’est d’une part la dissociation des éléments psychologiques dont chacun se sépare en quelque sorte des autres, pour vivre, se développer et se manifester isolément, sans une coordination, une systématisation suffisantes, — et d’autre part c’est l’évocation, la restauration, l’enchaînement mécanique de ces éléments. Des séries d’images, de représentations, d’idées s’appellent les unes les autres dans le sens de la plus grande attraction ou
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de la plus faible résistance, des systèmes antérieurement formés se renouvellent de la même manière, dans le même ordre : c’est un recommencement fidèle, sans addition, sans retranchement, sans adaptation originale aux conditions nouvelles. La réflexion personnelle, l’activité propre du sujet n’interviennent pas pour corriger, transformer, coordonner suivant un plan nouveau les matériaux employés. Ce mécanisme mental, bien que l’intelligence véritable en soit en réalité absente, peut être parfois si régulier, si précis, si exactement ajusté, qu’il a fait illusion. On a cru pouvoir soutenir c^ue souvent chez l’hypnotisé par exemple, le jugement est plus droit, le raisonnement plus correct que dans l’état de veille. (V. Beaunis, Le soninambulisine provo- (jiié, p. 210-212). On a même, poussant par une logique outrancière jusqu’à leurs conséquences extrêmes les théories de Carpenter, de Spencer, de Maudsley, on a dit que l’évolution devait avoir pour résultat de transformer toutes les opérations mentales en réflexes intellectuels, et que là était la perfection de l’intelligence. « Supposer à l’homme le degré de perfection le plus élevé que nous puissions imaginer, c’est le supposer arrivé à un état complet d’automatisme, les actes intellectuels et les sentiments étant réduits à des réflexes de plus en plus complexes et automatiques à la fois. Tout fait de conscience, toute pensée, tout sentiment suppose une imperfection, un retard, un arrêt, un défaut d’organisation; si donc nous prenons pour former le type de l’homme idéal cette qualité que toutes les autres supposent et qui ne suppose pas les autres, l’organisation, et si nous l’élevons par la pensée au plus haut degré possible, notre idéal de l’homme est un automate inconscient, merveilleusement compliqué et unifié. » (Paulhan ; Le Devoir et la Science
morale, in Re^. PhiL, déc. 1886.) Conclusion paradoxale h coup sûr, mais qui peut laisser subsister cette vérité capitale que la conscience, la pensée, l’activité intellectuelle proprement dite, sont les agents véritables de ce progrès. Cette prétendue perfection de l’intelligence ne se pourrait en effet réaliser que si le milieu auquel l’homme doit être adapté se trouvait figé en une immuable rigidité, et l’idéal qu’on nous convie à admirer ce serait, en dernière analyse, une pensée morte, en présence d’un univers mort. Or, tant que les choses autour de nous seront multiples et variables, continueront à se transformer et à évoluer, la pensée devra se maintenir vivante, souple et flexible, susceptible de se renouveler elle-même par la mue intérieure, de se modifier, de prévoir les changements que doit réaliser l’évolution du monde, pour s’y prêter et pour y collaborer. Car en ordonnant en des systèmes nouveaux plus complexes et plus solides, les images qui lui viennent de la nature extérieure, la pensée seule permet h l’homme d’agencer les forces naturelles en vue de fins plus hautes. Et ainsi la perfection de la pensée, au moins dans ce monde que nous connaissons et où nous vivons, c’est, comme on l’a bien dit, non l’adaptation une fois pour toutes, mais la facilité croissante à se réadapter.
Toujours est-il qu’il est des esprits dominés par cet automatisme intellectuel, qui sont, comme disait Pascal, « machines en tout)), — et que d’autres sont capables de réfléchir et de jnger pour leur propre compte, d’une façon personnelle, capables de créer et de renouveler leurs idées, de penser vraiment, et chez ceux-là seulement se remarque l’activité intellectuelle proprement dite.
Maintenant, qu’il s’agisse de l’automatisme ou de l’activité mentale, les opérations intellectuelles consistent toutes plus
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OU moins en un double mouvement de dissociation et de combinaison. Nous l’avons signalé à propos de l’automatisme; il se retrouve dans les fonctions les plus élevées de la vie mentale, dans celles où se manifeste le plus expressément l’activité propre de l’esprit. Penser, à proprement parler, c’est juger. Le jugement est en somme le type de toute synthèse intellectuelle, puisqu’il consiste à lier selon des rapports abstractivement conçus par l’esprit des éléments idéaux qui n’avaient pas encore été combinés de la même manière. Mais cette reconstruction ultérieure présuppose une analyse préalable. Dans le jugement, la pensée n’est pas, comme s’exprime Wundt, « gouvernée d’une manière univoque par les représentations élevées associativement » ; elle choisit, au sein de plusieurs systèmes les images, les idées appropriées, brise les liens qui les unissaient, les divise et les distingue, avant de les coordonner à nouveau sous la loi de certains concepts directeurs. — Ces deux opérations d’analyse et de synthèse, de dissociation et d’association, bien que toujours et partout présentes, peuvent néanmoins acquérir une prépondérance relative dans les divers esprits; et c’est là pour la classification que nous essayons un principe dont on doit pressentir toute l’importance.
Suivant que, dans un esprit, ce qui prédomine c’est l’automatisme ou l’activité intellectuelle, et que dans l’un ou l’autre cas, ce qui l’emporte c’est la dissociation ou l’association, on voit toutes les fonctions mentales particulières, — mémoire, imagination, association des idées, attention, jugement, raisonnement, — revêtir un aspect particulier. Ainsi se dégagent de plus en plus nettement un certain nombre de types d’intelligence suffisamment généraux et caractéristiques tout ensemble. Il nous faut les passer en revue, en
notant une fois pour tontes que, bien évidemment, ni Tautomatisme ni l’activité mentale ne se rencontrent à l’état absolument pur et permanent, et qu’il ne s’agit ici que de degrés, d’une prépondérance relative, nullement d’une exclusion radicale.
111. — A. — Une première catégorie d’esprits où prédo- ' mine d’une façon remarquable ce qu’on pourrait appeler la dissociation mentale, c’est celle des incohérents, des divisés, des déséquilibrés, des dissipés, des éparpillés. Ce qui domine la situation mentale des individus se rattachant à ce groupe, c’est cette a perpétuelle désorientation du cours des représentations » qu’on remarque à un degré extrême chez le maniaque. Le malade pérore, parle au hasard, passe d’une idée à une autre, s’interrompt au milieu d’une phrase pour en commencer une autre qu’il n’achève pas davantage, finit par ne plus prononcer que des mots sans suite: l’incohérence de la pensée semble à son comble. {Magnan, Leçons cliniques.) Une foule de gens considérés comme normaux se rapprochent singulièrement de ce type morbide. La mémoire chez eux n’est pas compromise comme chez l’idiot, en ce sens que l’acquisition se fait, souvent même avec une grande facilité; mais son imperfection consiste surtout dans une altération de la reproduction: le mécanisme du rappel est faussé; ou plutôt il y a là le signe évident d’un défaut d’organisation. Les souvenirs ne forment pas des systèmes logiquement enchaînés; ils s’appellent au hasard, souvent avec une excessive rapidité, l’association par contiguïté ou ressemblance se trouvant démesurément surexcitée aux dépens des facultés de réflexion et de jugement. L’imagination, qui peut être développée, est d’une espèce particulière
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qu’on pourrait appeler: imagination par confusion. Les images se confondent, se mêlent, s’anastomosent, se transforment les unes dans les autres : c’est ce qui a lieu fréquemment chez l’enfant, qui mêle le passé et le présent, ne distingue pas nettement les personnes, les événements, les lieux, les temps. L’esprit est à la merci des premières impressions; l’attention est toute passive, sollicitée en tous sens, instable et dispersée, incapable de continuité. C’est la dissipation qu’on rencontre chez l’hystérique, chez le choréique, « dont les pensées bondissent comme les muscles » (Steiner), chez l’enfant dont le cerveau, assailli par mille représentations successives, est semblable à un kaléidoscope perpétuellement agité. C’est le type des distraitsdissipés. La rectitude du jugement se trouve du coup singulièrement compromise. Les esprits légers, impatients, se contentent aisément: la première opinion venue, une comparaison par à peu près, un simple jeu de mots leur suffisent; ils n’ont ni le désir, ni le temps, ni le })Ouvoir de réfléchir, de redresser la première appréciation superficielle par des jugements nouveaux, par une analyse plus scrupuleuse, une comparaison plus attentive. Par là même ce sont presque nécessairement des esprits faux : ils ne distinguent pas les choses et les idées avec assez de soin, ne saisissent pas sous les similitudes de surface les différences cachées, ne confrontent pas leurs opinions, manquent d’idées directrices et régulatrices, ne systématisent pas tous ces éléments intellectuels dont les discordances, les contradictions ne les gênent pas, parce qu’ils ne les aperçoivent pas: a les idées ne se heurtent même pas, parce que, à vrai dire, elles ne se touchent point ». Ce sont des esprits illogiques au premier chef. Du même coup ils sont singulièrement exposés à ce
double défaut: la crédulité sotte et le doute déraisonnable. Leur inhabileté coutumière k confronter, à corriger les unes par les autres, les théories, à les juger par eux-mêmes, les engage k accepter n’importe quelle affirmation, uniquement parce qu’elle leur est proposée, n’importe quelle croyance, uniquement parce qu’elle a surgi inopinément dans leur esprit. Et, d’autre part, la multiplicité des idées successivement adoptées, l’impuissance k en dégager la relative vérité pour aboutir k un système stable, voilk qui empêche d’arriver k des convictions solides et durables, mais non pas d’éviter les entêtements ridicules. Crédulité et incrédulité excessives sont ainsi le double effet d’une même cause profonde: un défaut d’activité mentale personnelle et indépendante ; de Ik tout k la fois incapacité de se faire par soi-même une opinion raisonnée, et incapacité de résister aux suggestions des événements ou des hommes. Aussi n’est-il pas étonnant de les rencontrer dans le même individu, témoin, entre autres, la folie du doute, qui coexiste fréquemment avec une extraordinaire crédulité, témoin l’enfant, k la fois suggestible et aveuglément entêté.
Il s’en faut d’ailleurs que tous ces défauts soient toujours aussi fortement accusés et restent sans compensation aucune. Nous avons considéré les cas extrêmes et étudié les représentants les plus défectueux du groupe. Mais il y aurait bien des subdivisions et bien des degrés k établir. Indiquons-les brièvement, en allant des formes inférieures aux plus élevées.
Au plus bas degré, nous trouvons les individus qui, bien que déjk normaux, ne s’éloignent pas beaucoup du type mental dont le paralytique général, le dément sénile, sont les expressions pathologiques. Ce sont les purs incohérents.
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condamnés à un état permanent de dispersion mentale, dont l’esprit est le lieu de passage d’une série de représentations perpétuellement chassées les unes par les autres, qui se succèdent sans liaison logique, qui ne s’organisent pas, dont l’individu ne dispose pas, qu’il subit et laisse surgir en une confuse agitation.
Au-dessus, les esprits puérils, frwoles, légers, ne s’élevant guère aux idées abstraites, se livrant sans contrôle à la sensation actuelle, ne vivant pour ainsi dire que dans le présent, ne voyant que la surface des choses, incapables de suivre un long raisonnement ; l’attention est rare et morcelée ; le contrôle mental fait défaut.
Plus haut encore, les esprits hrouillons, distraits, étourdis, où l’activité mentale s’élève à un certain niveau, mais où la coordination reste fort incomplète. La mémoire est facile, mais peu tenace, l’imagination assez riche, l’esprit ne manque pas de vivacité, mais procède par poussées subites en tous sens. Les meilleurs peuvent être brillants, primesautiers, curieux, abondant en rapprochements imprévus, en saillies spirituelles, causeurs pittoresques et amusants ; — mais tous manquent de pondération, de mesure et d’ordre, de méthode et de réflexion, de cette harmonieuse coordination qui seule fait les esprits supérieurs.
Enfin nous rencontrons des esprits qui, bien que capables déjà de jugement et de raisonnement, demeurent encore trop incomplètement organisés. L’intelligence chez eux, pourrait-on dire, est multiple. Plusieurs systèmes, dont chacun pris à part est suffisamment cohérent, y coexistent sans s’unir et se pondérer, se corriger, se contrôler mutuellement : ce sont des parties d’esprit qui peuvent être excellentes, et qui ne font pas un bon esprit, car il y manque Mat.apert. 5
l’équilibre et l’unité. — Dans ce groupe pourraient entrer des individus illustres, ayant laissé des traces durables dans le domaine de la littérature ou de l’art, voire de la science et de la philosophie, mais qui n’en sont pas moins, à tout prendre, des esprits diffus et confus, morcelés et divisés, des esprits faux en un mot.
B. — Voici un second genre qui se rapproche à certains égards de celui que nous venons d’étudier, mais qui mérite d’en être distingué parce qu’il est caractérisé par la prédominance singulière de l’imagination, et que de là résulte un ensemble de traits particuliers suffisant à lui donner une physionomie propre.
Sur les effets de l’imagination, ses dangers et ses bienfaits, tout a été dit. Elle a eu ses apologistes et ses détracteurs, ceux-ci plus ardents et plus radicaux que ceux-là. Il n’en pouvait être autrement, car elle est tout à la fois la messagère inspirée et divine, et une folle qui se plaît à faire la folle, prophétesse et visionnaire, créatrice de l’idéal et de la chimère, évocatrice des fictions qui enchantent et de celles qui désolent. Elle illumine les esprits, enflamme les cœurs, suscite les enthousiasmes féconds, les héroïsmes triomphaux, — et aussi, elle aveugle, donne le vertige, corcompt la conscience, entraîne aux abîmes. Cette puissance singulière est au reste un don, un privilège. Il est des hommes et des races chez qui l’imagination reste éternellement pauvre, terne, étriquée, languissante; chez d’autres elle est naturellement féconde, puissante, colorée, fougueuse. Quand elle devient prépondérante dans un esprit, elle s’y développe toujours au préjudice de la réflexion prudente et patiente, de la connaissance abstraite et rigoureusement
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scientifique ; elle s’astreint malaisément à l’observation scrupuleuse et précise, invente et transforme plutôt qu’elle ne constate, se montre impatiente de tout contrôle froidement logique, substitue volontiers à la réalité ses propres visions. Fdle tend à rendre inutile l’expérience, à afFaiblir l’esprit pratique et critique ; elle rend moins capable de compter avec les lois nécessaires qui régissent les choses, moins sensible à la disproportion qui existe entre le réel et l’idéal. Elle suppose donc une mémoire plus riche que fidèle. Elle suppose aussi une prédominance de l’association par ressemblance, qui favorise l’invention plutôt que la discrimination nette. Cette association par similarité est en effet la créatrice des métaphores, des comparaisons, des analogies éloignées. Comme, d’autre part, l’imagination, par sa nature même, laisse une certaine indépendance aux éléments représentatifs, aux images, qu’elle conserve toujours une allure libre et même capricieuse et flottante, qu’elle suscite les idées suivant des lois qui ne sont pas celles de la logique, qu’elle se soustrait h la domination des principes ou des idées directrices générales et abstraites, qu’elle impose à la pensée ses fantaisies avec une vivacité extrême, elle rend facilement dupes de ses fictions ceux chez qui elle s’exalte. L’attention manque de liberté ; elle ne s’accorde pas ou ne se détache pas à son gré ; elle est attirée et retenue ou détournée par la vivacité propre des représentations que s’imposent fatalement à l’esprit et l’obsèdent. Enfin l’homme d’imagination est peu capable de coordonner correctement ses idées, de raisonner d’une façon rigoureuse, ou plutôt le raisonnement ne se développe pas avec continuité, il s’égare et se brise. Les convictions alors résultent rarement d’une méditation sévère ; et c’est dans cette classe que
se rangent les hommes pour qui le développement littéraire, les figures de rhétorique, les métaphores tiennent lieu de dialectique et remplacent les arguments ou les faits.
Dans ce genre, plusieurs espèces doivent être distinguées. Tout d’abord je compterais ceux chez qui l’imagination plus mobile et plus capricieuse emploie de préférence comme matériaux des sentiments et des émotions. C"est là une combinaison du type affectif et du type imaginatif : ce sont les rêveurs sentimentaux et romanesques.
Ensuite il existe une sorte d’imagination plus fougueuse mais en même temps plus systématisée, qui se porte tout entière dans une certaine direction définie, qui lui est imposée par la toute puissance d’une tendance, d’un désir, d’une passion. Nous en voyons l’exagération dans le délire systématisé. C’est là l’espèce de ceux qu’on pourrait nommer les imaginatifs passionnés.
Enfin l’imagination peut jouer pour elle-même en quelque sorte, pour la joie de combiner en systèmes grandioses des images brillantes. Les objets ici ce sont des formes, des couleurs ou des sons ; ce peuvent être aussi des éléments idéaux. C’est le type des grands imaginatifs, où la coordination, bien qu’elle ne vienne pas de la raison, peut se trouver relativement d’accord avec elle. Ce sont les artistes, les poètes, certaine espèce de savants et de philosophes aussi, plus inventeurs et constructeurs que logiciens ou expérimentateurs.
C. — Jusqu’à présent nous avons passé en revue les formes d’intelligence où semblait prédominer la dissociation automatique des éléments mentaux; nous passons à celles où ce qui est le plus apparent c’est au contraire l’association
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automatique. Ici le jeu des éléments psychiques, au lieu de pécher par excès d’indépendance, pèche par excès de cohésion ; la trame, fixée une fois pour toutes, manque de souplesse et ne se prête à aucune modification ; les systèmes qui se sont formés se restaurent tels quels et opposent une résistance singulière à l’entrée d’éléments nouveaux et rénovateurs. La machine est montée et marche avec régularité, mais accomplit toujours le même travail.
La mémoire peut être développée ; en général elle manque de facilité dans l’acquisition et de promptitude dans le rappel ; mais elle est susceptible d’ampleur et de ténacité : sa fidélité constitue même son défaut principal. Les souvenirs en effet forment comme une masse homogène, de laquelle rien ne peut être distrait, et chacun ne s’éveille qu’avec le tout dont il a fait partie. C’est la mémoire mécanique de Wundt (qu’il oppose à la mémoire logique), la mémoire brute, qu’on a ingénieusement opposée à la mémoire organisée (V. Dugas, Rev. Philos., nov. 1894). Elle se forme, se maintient et s’exerce sans effort mental, sans intervention de l’activité de l’esprit, elle reste incapable de choix et de discernement, n’est pas le produit d’une élaboration intelligente, n’implique pas interprétation et jugement; elle est comparable non à un système d’associations dynamiques organisées par l’esprit et dont il dispose à volonté, mais aune collection d’empreintes déposées au hasard.
L’imagination est terne, languissante, tout au plus représentative, presque jamais inventive et créatrice.
L’association par contiguïté est dominante, et cela nuit à la compréhension, bien que ce soit d’ailleurs une condition favorable à l’acquisition et à la restauration. Les souvenirs s’ordonnent en séries stables qui résistent h la dissociation
LES ÉLÉxMENTS DU CARACTÈRE.
impliquée par le jugement. C’est ce qui arrive chez l’imbécile qui récite les choses dans Tordre où il les a apprises, et ne les comprend pas. Le temps d’association, si variable d’un individu à l’autre, est ici singulièrement allongé : Tidiot en est un frappant exemple. La pensée ne se développe qu’avec une lenteur, une lourdeur caractéristiques, à ce point que les idées utiles, les considérations opportunes n’arrivent que trop tard. Au cas d’ailleurs où elle n’est pas exagérée, cette lenteur peut être favorable à une certaine rectitude d’esprit, la pensée gagnant en régularité ce qu’elle perd en vivacité et en originalité.
L’attention, chez les représentants de ce genre, présente des défauts et des qualités de même nature. Elle peut être forte, si par force d’attention on entend la concentration, la convergence vers un point donné des facultés cognitives ; elle peut être ferme, si par là on entend la durée, la persistance de cet état d’application ; mais elle est peu facile et peu souple : j’entends par là que la fixation de l’esprit n’est pas obtenue d’emblée, qu’elle ne se produit qu’après un certain temps, qu’elle a besoin d’être réalisée progressivement, et qu’enfin elle ne se détache pas, ne se manie pas aisément. Ici donc apparaît une forme originale de distraction : car s’il y a des distraits-dissipés, comme nous avons vu, il y a des distraits-absorbés ; les premiers suivent toute idée qui passe et ne s’arrêtent à aucune, les seconds laissent passer une foule d’idées sans les arrêter, parce qu’ils étaient occupés ailleurs, et manquent de la vivacité nécessaire pour les saisir au moment où elles se présentent.
Le jugement et le raisonnement enfin font souvent défaut, remplacés qu’ils sont par cet automatisme que nous avons décrit, S’ils se produisent, ils demeurent sans originalité ;
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c’est le bon sens un peu vulgaire et terre à terre des gens qui ont reçu ou se sont formé un petit nombre de jugements, de théories et s’y tiennent; qui ont appris à formuler certains raisonnements et les recommencent à propos de n’importe quel problème. Sans curiosité, sans fécondité, sans vigueur personnelle, ils ne savent pas s’enrichir et se renouveler, multiplier les points de vue, élargir leur horizon.
On peut maintenant caractériser d’un mot les variétés principales qu’il faut distinguer ici.
Ce seront, en premier lieu, les débiles, les faibles d’esprit, les bêtas. L’esprit semble plongé dans une sorte d’hébétude permanente. L’étude de \ amnésie antérograde de consei'^ation pourrait ici nous fournir d’utiles indications. Elle est ordinairement consécutive, comme on sait, à un choc soit physique soit moral qui détermine une sorte de a névrose traumatique, » (Charcot) que Trousseau désignait du nom significatif d’(( étonnement cérébral ». C’est une sorte d’évanouissement des cellules nerveuses qui, ne sentant plus que confusément, ne retiennent plus, ne fonctionnent plus qu’avec une extrême lenteur. Cette diathèse, primitive et permanente, domine, semble-t-il, la condition mentale de l’idiot. C’est elle aussi, très vraisemblablement, qui, dans la vieillesse, empêche les acquisitions nouvelles et amène l’individu h ne vivre que sur son fonds intellectuel anciennement acquis. Beaucoup de gens réputés normaux sont ainsi bien voisins de l’idiot (au sens médical du mot). Ils sont plongés dans une véritable torpeur intellectuelle dont ils ne sortent que pour accomplir les médiocres besognes accoutumées.
En deuxième lieu, les esprits bornés, routiniers ; ils ne manquent pas de bons sens, mais restent pesants et lourds; confinés dans un cercle restreint, imitateurs d’autrui et
d’eux-mêmes, indifFérenls aux choses de l’esprit, ils n’ont pas d’imagination et se trouvent désorientés si on les fait sortir de leur fonction habituelle, qu’ils savent remplir au reste avec conscience et régularité.
Enfin les esprits étroits ; ils s’élèvent déjà à la vie intellectuelle (formant ainsi transition avec certains des groupes supérieurs que nous trouverons plus loin), mais à une vie intellectuelle incomplète. Ils peuvent raisonner, organiser leurs idées en systèmes; mais ils sont systématiques à outrance, ne sortent pas de leurs théories, raisonnent mal parce qu’ils appliquent indistinctement le même mode de raisonnement, sont exclusifs et entêtés. La raideur de leur esprit gâte les qualités qu’ils peuvent avoir et qu’ils ont, au demeurant, le tort d’exagérer. Certains spécialistes, enfermés jalousement dans leur spécialité, bon nombre de mathématiciens, représenteraient les échantillons les plus élevés de cette classe.
IV. — Nous voici arrivés à la famille des intelligences qui méritent d’être proprement appelées actives et personnelles. Ce sont les hommes qui pensent par eux-mêmes. L’équilibre mental, l’harmonie intellectuelle y sont plus ou moins instinctifs et naturels, ou au contraire acquis, voulus, maintenus par principe; mais ils suffisent toujours h les différencier des types précédents. La pensée sans doute y est très diversement puissante, élevée et féconde ; certains ne sont pas de grands intellectuels mais tous sont des intelligents. La mémoire est plus ou moins riche, mais généralement nette ; l’individu en connaît véritablement l’usage ; c’est a une fortune qu’il sait administrer parce qu’elle ne lui est pas tombée du ciel ». L’imagination, diversement puissante, est pondérée.
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dirigée et réglée par Tattention, la réflexion. L’évocation des idées se fait selon des rapports logiques. L’attention n’est plus passive, mais active et volontaire : elle est devenue une sorte d’instrument dont on se sert habituellement et librement, dont on dispose non pour un usage unique et déterminé, mais pour toutes sortes d’ouvrages et selon les besoins. Elle se trouve être alors un principe de liberté, une admirable source d’énergie intellectuelle. Grâce à la réflexion, habituelle et continue, la pensée acquiert une précieuse indépendance, une solidité et une fermeté qui ne peuvent manquer de modifier profondément le caractère. Nos idées ne sont pas des choses inertes, et notre intelligence ne doit pas être une pure capacité réceptive. Les idées sont des germes vivants qui veulent être fécondés. Elles sollicitent de nous la chaleur qui leur permettra de déployer leurs secrètes énergies. Beaucoup d’entre elles, dit excellemment M. Bergson, « flottent à la surface de notre conscience comme des feuilles mortes sur l’eau d’un étang )), parce que nous les avons reçues toutes faites du dehors, ou parce que nous les avons délaissées et négligées. D’autres s’incorporent à notre moi d’une façon si intime qu’elles vivent vraiment en nous et que nous vivons par elles ; elles ne demeurent pas isolées, elles s’organisent, pénètrent notre propre substance, parce que nous les avons accueillies, aimées et animées, parce que nous les avons appréciées, choisies, voulues: elle ne sont plus seulement en nous, mais elles sont nous-mêmes ; alors seulement elles peuvent devenir un principe actif et durable de conduite intellectuelle et morale. Nous y tenons, parce que nous les avons jugées à leur valeur ; elles ne se sont pas aveuglément imposées à l’esprit. Et c’est précisément pour avoir vu clair dans ses opi-
nions, pour en avoir scrupuleusement vérifié l’origine et le prix, qu’on y croit plus pleinement. C’est par l’esprit critique, l’analyse, le doute vraiment philosophique qu’on arrive à cette fermeté raisonnée de l’affirmation qui est une force et une vertu, et constitue en grande partie le secret de l’autorité que quelques-uns sont en possession d’exercer.
Ce signalement trop général, et trop flatteur aussi peutêtre, convient pourtant en somme à un certain nombre de types d’intelligences que nous avons maintenant à distinguer et à classer. Toutes les analyses précédentes nous autorisent d’ailleurs à être ici beaucoup plus bref.
A. — Nous avons remarqué déjà que l’activité mentale implique une tendance à l’analyse et une tendance à la synthèse et que la prépondérance relative de l’une ou de l’autre servait à caractériser la nature d’un esprit. Il est donc possible de signaler en commençant les penseurs qui sont plutôt portés à l’analyse, qui excellent à distinguer des nuances, à différencier les choses, à décomposer une théorie, à entrer dans le détail des questions ; ils sont plus aptes à pénétrer, à s’assimiler qu’à construire et à créer. Ce sont des analystes, péchant volontiers par excès de subtilité, n’ayant pas toujours toute la vigueur nécessaire pour dégager une conception d’ensemble, à la fois compréhensive et une. Très sensibles au conflit, à la contradiction des idées, ils sont parfois douteurs et inquiets, portés au scepticisme.
B. — Lorsque ces dernières tendances s’exagèrent et que d’autre part on aperçoit une prépondérance de l’association par contraste, un type assez différent se manifeste. Ce sont les esprits critiques, discuteurs, ayant une disposition singulière à se représenter les difficultés, les objections : d’où la
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tendance à la contradiction, à la combativité intellectuelle, avec quelque excès de raisonnement : non pas qu’on raisonne jamais trop ni trop bien, mais on peut être raisonneur inutilement et un peu h côté.
C. — Voici maintenant ceux qui, sans être nécessairement d’une puissance et d’une richesse intellectuelles hors du commun, voient plutôt les choses dans leurs relations, dans leur ensemble, d’une vue nette et ferme. S’ils mettent ces qualités au service de leurs affaires, de leur conduite, ce seront des réfléchis, des pondérés, des esprits droits et pratiques. Attentifs et précis, avec de la justesse et de la rigueur, quelquefois un peu trop positifs et manquant d’envolée, d’enthousiasme et d’emballement ; un peu timides par là même et résistant, non sans quelque excès, aux idées nouvelles ; conservateurs plutôt que précurseurs.
D. — Enfin, si l’esprit est tourné plus volontiers vers les choses de la pensée, nous avons spéculatifs, esprits larges et constructifs, — déductifs ou inductifs, aptes aux vastes généralisations ou aux longs enchaînements de raisonnements, — appliquant leurs facultés soit au monde des phénomènes et des êtres extérieurs, soit au monde des idées, des sentiments; — logiciens, savants et philosophes, — parfois avec un peu de raideur, trop systématiques, exagérant, outrant la valeur de leurs conceptions dominantes et s’efforçant d’y ramener coûte que coûte la réalité qu’ils sont conduits à violenter ou à mutiler.
Cette classification, à coup sûr, comporterait bien des compléments et des réserves ; mais elle est faite, il n’est pas
hors de propos de le rappeler, à un point de vue particulier, et si elle néglige bien des considérations intéressantes^, elle nous semble à peu près satisfaisante pour notre sujet. Car c’est seulement au point de vue de leur importance dans le caractère que nous avions à distinguer ici les principales formes sous lesquelles se traduit l’activité intellectuelle.
1. V. en particulier une curieuse classification des aptitudes intellectuelles dans Wundt, Psych. physiol.