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CHAPITRE VL

LES FORMES DE LA VOLONTÉ

Dans le précédent chapitre, on a examiné l’activité en son fonds primitif et on a vu combien elle est variable, d’un homme à l’autre, en puissance, en continuité, en spontanéité. Mais il est nécessaire aussi d’envisager les formes diverses qu’elle revêt suivant les causes psychologiques qui la suscitent et la dirigent. A cet égard, il y a une activité qu’on peut appeler automatique, encore qu’elle soit véritablement psychologique, et il y a une activité proprement volontaire. C’est de cette seconde qu’on va surtout traiter ; toutefois pour la mieux distinguer de la première il importe de dire d’abord quelque chose de celle-ci.

I. — L’activité automatique dont il s’agit ici, ce n’est pas l’activité presque entièrement mécanique encore du réflexe ou de l’instinct, bien que certains idiots incurables semblent réduits à cet automatisme primitif. Je veux parler d’une activité psychologique puisqu’elle est consciente et provoquée par des états de conscience, sensations ou émotions, désirs et tendances, représentations, images et parfois même idées abstraites et jugements. Et pourtant c’est bien de l’automatisme encore, de a l’automatisme psychologique », puisque les mouvements, simples ou complexes, l’acte ou la série des

actes, suivent l’événement psychologique excitateur immédiatement et fatalement, puisqu’ils s’enchaînent ou mieux se succèdent, non sans cause, à coup sûr, mais sans raisons connues, sans choix et sans réflexion, sans qu’il y ait une coordination originale actuelle des éléments psychiques qui entrent en jeu, en un mot sans cette élaboration mentale personnelle, sans cette réaction du « moi » qui, nous le verrons, constitue vraiment la Volonté. Il y a donc action, conduite, mais il n’y a pas vouloir.

PI usieurs cas sont à distinguer.

Chez ceux-ci, ce qui est remarquable, c’est une sorte d’impersonnalité, d’anonymat de l’activité. Ils sont réduits h un automatisme d’imitation. Ils font ce qu’ils voient faire, ce qu’on leur dit de faire, ce qu’on leur fait faire. Ils subissent passivement l’influence du milieu. Incapables d’initiative, impuissants à donner une impulsion, à changer spontanément de direction, sous le coup d’une émotion ou d’une passion qui leur soit vraiment propre, à se diriger pour des raisons méditées et dont ils ont reconnu le prix, ils ne commencent jamais, ils continuent; ils ne marchent pas à vrai dire, ils suivent. Ce sont les moutons de Panurge et c’est, trop souvent, le suffrage universel. Vous croiriez des hommes et vous n’avez que des marionnettes. Malléables à l’excès, ils prennent toutes les formes indifféremment, car il n’en est aucune qui leur soit personnelle; ils sont destinés à être toujours menés et on les mènera où l’on voudra. Ce sont des amorphes. — Parfois au reste ils tiennent une place et ne sont pas absolument inintelligents. Il en est même dont l’activité se rapproche de la volonté, parce qu’ils sont conduits moins par des besoins d’ordre purement pratique et inférieur, et plus par des idées, des théories, des prin-

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cipes. Mais qu’on y prenne garde : principes, théories, idées leur sont venus du dehors, ont été reçus tout faits ; ils tiennent plus ou moins fermement et pour un temps plus ou moins long à certaines opinions et leur conduite en dérive ; mais ils en ignorent l’origine, la valeur et jusqu’au sens véritable: formules ou préjugés qui sont encore un esclavage, car ils en changeront, — comme ils les ont acceptés, — si leur entourage, le public ou leur journal en changent. Ils sont ce personnage dont parle Tolstoï: « Ses opinions le quittaient d’elles-mêmes après lui être venues sans qu’il prît la peine de les choisir ; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux ou de ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une société où une certaine activité intellectuelle devient obligatoire avec l’age, ses opinions lui étaient aussi nécessaires que ses chapeaux. » — Ces gens parfois font illusion : ils peuvent avoir une certaine gravité qui vient de leur cravate blanche, un certain air d’autorité qui tient à ce qu’ils affirment sans hésitation et sont d’aecord avec le sens commun, un certain fantôme de caractère parce qu’ils marchent avec une régularité monotone. Ils ont l’air d’être une voix et sont tout au plus un écho, d’être quelqu’un et ne sont qu’une copie.

En voici d’autres qui sont moins plastiques, si j’ose dire, qui revêtent moins facilement les formes que le dehors tend à leur imprimer, qui offrent à l’action du milieu une résistance plus grande. Leur siège est fait, leur sillon creusé, leur voie tracée pour toujours. C’est la routine faite homme. Imitateurs de soi-même plutôt que d’autrui, ils sont esclaves du métier, de l’habitude. Ils tournent dans le même cercle, font les mêmes choses, n’ont ni le désir, ni le goût, ni le pouvoir de chercher du nouveau. Ils sont comme des hor-

loges qui marquent l’heure correctement parce qu’elles ont été, une fois pour toutes, montées et réglées.

Chez d’autres, enfin, ce qui frappe ce n’est plus cette absence d’originalité et d’individualité, c’est la brusquerie saccadée des actions se produisant à la manière de décharges convulsives. C’est bien la nature propre de l’individu qui se manifeste, mais les émotions, les tendances, se transforment immédiatement en acte, sans que l’individu ait pris le temps et le soin de les contrôler, de les arrêter, de les comparer, de les juger, de les coordonner, de les diriger. Ce sont des impulsifs, des emballés, et par cela même, la plupart du temps des gens dont l’activité, la conduite ont quelque chose de désordonné, d’incohérent, agissant par poussées brusques, violentes même, saccadées et en des sens divers au gré des émotions ou des circonstances. Cette impulsivité, qui témoigne d’un manque de coordination supérieure des tendances et d’une absence de volonté réfléchie et suivie, d’un défaut d’arrêt, est caractéristique des races inférieures, des enfants, et des déséquilibrés ; on la rencontre fréquemment chez les hystériques, les neurasthéniques, les choréiques, d’un mot chez la plupart des dégénérés; elle constitue une forme d’activité automatique dont l’importance est considérable au point de vue du caractère.

II. — Toute activité n’est pas automatique cependant et, dans l’automatisme même, la volonté peut, avec une puissance et une fréquence variables, intervenir pour exercer son pouvoir de contrôle. Or la volonté, nous l’avons déjà dit, est l’un des éléments les plus essentiels du caractère. Aussi l’analyse de ses diverses formes mérite-t-elle de nous arrêter plus longuement.

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Fixons bien d’abord le point de vue auquel nous avons k nous placer ici. Il ne s’agit pas de montrer comment la volonté peut transformer et même en un sens créer le caractère : ce sera l’objet d’un chapitre ultérieur. Le caractère, au sens moral et social du mot, c’est une volonté entièrement façonnée, et façonnée par soi, voilà ce qu’il ne faut pas se lasser de dire et de redire. Mais il y a des volontés qui ne sont pas achevées, qui s’abandonnent, il y en a qui ne sont que partielles ; en fait, les volontés humaines peuvent se présenter sous mille formes, avec mille aspects. Même quand on ne se fait pas sa volonté, on a une certaine volonté. Il y a plus, si haute, si personnelle, si libre qu’elle soit, elle a ses origines, son point d’appui dans la nature. On ne développe que ce que l’on possède déjà en germe ; on n’emploie que les énergies que l’on trouve en soi en quelque mesure. Cela est vrai de la volonté dont on peut dire qu’elle est en un sens héréditaire, ce qui n’est pas fait pour surprendre si l’on songe que la capacité d’agir, la force d’attention, de réflexion, la fermeté du jugement, la a faculté de contenir, de varier, de prolonger l’action idéale )), sont inégalement réparties et sont des qualités héréditaires. La nature et la puissance de notre volonté viennent donc tout à la fois de la nature, de l’éducation, de la réaction personnelle; il y faut distinguer un fonds primordial donné, et une superstructure acquise, soit subie, soit créée. Nous ne nous proposons pas de déterminer dans chaque cas ce qui vient de telle ou telle de ces sources ; nous voulons seulement, constatant qu’en fait la volonté est très différente chez les différents hommes, déterminer quelles sont les plus importantes, les plus typiques de ces formes.

A quelque doctrine métaphysique qu’on se rattache et Malapert. 7

quoi qu’on pense au sujet du libre-arbitre, on ne peut confondre les actes volontaires et les actes involontaires. La différence d’ailleurs ne saurait être cherchée dans le mécanisme physiologique en vertu duquel une contraction musculaire se produit consécutivement h un état psychique; elle ne peut être trouvée que dans la nature de cet antécédent mental lui-même. Voyons donc, — en nous rappelant qu’il ne s’agit nullement d’une explication, mais d’une simple description.

Et d’abord, pour qu’il y ait mouvement volontaire, si humble soit-il, comme le fait de prendre ce porte-plume, il faut la représentation préalable du mouvement total et aussi des divers mouvements élémentaires dont l’enchaînement et la coordination donneront lieu au résultat final. D’un mot un mouvement volontaire suppose Vidée préalable du but, et Vidée des moyens propres à l’atteindre. C’est en ce sens que Maudsley par exemple définit la volonté « l’impulsion causée par des idées », a la réaction motrice des idées ».

Cela suflfit-il ? — En tant que l’idée ou la représentation sont immédiatement suivies et pour ainsi dire linéairement prolongées par l’action, il n’y a encore, nous l’avons dit, qu’une activité automatique, dont les suggestions hypnotiques présentent de frappants exemples. La volonté n’apparaît vraiment que là où il y a une certaine coordination originale, un ajustement répondant à l’ensemble des conditions actuelles tant objectives que subjectives. « Un acte volontaire, dit très justement en ce sens M. Pierre Janet, est un acte, au moins en quelque partie nou<^eau, qui, pour s’adapter à des circonstances nouvelles, réunit, synthétise certains éléments psychologiques n’ayant pas encore été groupés exactement de cette manière. » [Etat mental des

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hystériques ; les accidents mentaux , p. 28.) La délibération proprement dite n’est donc pas toujours présente et ne se rencontre que dans les actions volontaires complexes et élevées, supposant ambiguïté de directions conçues. Mais ce qui est nécessaire, c’est cette synthèse intellectuelle que nous avons appelée un jugement. Vouloir c’est « juger pour agir ». Notre âme, disait Leibnitz, est « architectonique » dans les actions volontaires.

Il y a plus : vouloir, c’est se retenir d'agir, et c’est par là même, suivant la formule de M. Ribot, choisir pour agir. Non pas toujours choisir entre deux actes différents ou opposés, mais du moins choisir entre faire et ne pas faire. Il n’y a d’action volontaire que lorsque nous sentons qu’un autre acte eût pu s’accomplir ou du moins que l’acte eût pu ne pas s’accomplir. La volonté est tout ensemble et indissolublement pouvoir d’action et pouvoir d’arrêt. Sous sa forme pure, pour ainsi dire, sous forme de simple « je ne veux pas » le pouvoir d’arrêt est postérieur à la volonté active, et le développement du non-vouloir est plus tardif que celui du vouloir; il fait presque comyjlètement défaut dans l’enfant, dans les races inférieures et chez les êtres dont l’évolution mentale est incomplète. Mais ce qu’il faut retenir c’est que dans tout acte volontaire est impliqué un arrêt des tendances, que le « je veux » enveloppe un « je ne veux pas ». C’est qu’en effet, toute volition supposant la systématisation de plusieurs éléments psychiques, chaque tendance ne doit pas se traduire isolément, pour son propre compte; il faut qu’elle soit arrêtée pendant qu’on la compare, qu’on la juge, qu’on la combine avec d’autres. C’est là un point que M. Paulhan, notamment, a fort bien mis en lumière théoriquement, et que confirment les expériences sur les

temps de discrimination et de choix. La multiplicité des tendances et leur coordination provoque nécessairement cette inhibition au moins relative des unes par les autres L

Une conclusion générale s’impose donc : une action est d’autant plus hautement volontaire qu’elle résulte de la systématisation définie, cohérente, en vue d’une fin nettement déterminée, d’un plus grand nombre d’éléments et de tendances psychiques : sensations, sentiments, images, idées ; — qu’elle intéresse plus complètement l’individu moral, le « moi » tout entier. « La volition complète, pour reprendre les expressions de M. Ribot, a pour condition fondamentale une coordination hiérarchique, c’est-à-dire qu’il ne suffît pas que des réflexes soient coordonnés avec des réflexes, des désirs avec des désirs, des tendances rationnelles avec des tendances rationnelles; mais qu’une coordination entre ces différents groupes est nécessaire, — une coordination avec subordination, telle que tout converge vers un point unique : le but à atteindre ». [Maladies de la volonté, p. 149). C’est en ce sens que la volonté est vraiment une activité personnelle, qu’elle est la réaction propre d’un individu, qu’elle est un choix exprimant notre nature, notre caractère. Et c’est aussi pourquoi un acte volontaire est conscient et personnel d’une façon très particulière et très remarquable ; il enveloppe, comme dit Hack Tuke, (( la sensation subjective d’une force dirigeante » ; il n’est pas seulement rattaché comme un élément nouveau à

1. Bien qu’on ignore à peu près complètement la nature et le mécanisme physiologiques de ces phénomènes d’inhibition, il semble bien que, psychologiquement, la douleur, les sentiments à caractère déprimant (Ribot) constituant une série d’états de conscience correctifs, y jouent un rôle considérable et que le conflit de deux ou plusieurs tendances actives suffise à les provoquer.

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cette perception d’ensemble qui est la personnalité, il est saisi comme en dérivant, en émergeant ; il n’est plus seulement senti comme étant à nous et en nous, mais comme étant par nous, comme étant nous-mêmes. La volonté, en bref, c’est le (( moi )); c’est « l’intelligence automotrice, non point telle ou telle idée, mais la puissance de penser, d’unifier, se déterminant elle-même. » (Rauh, Revue de métaphysique et de morale ^).

III. — Rien n’est plus simple maintenant que de distinguer et de classer les diverses formes et qualités de la volonté. Laissant de côté, comme nous le faisons constamment, les états purement pathologiques où la volonté est totalement et constamment abolie, la comparaison d’une personne avec une antre nous fait manifestement découvrir divers éléments de variété dans la volonté : on peut vouloir fortement ou mollement, avec promptitude ou lenteur, être décidé ou irrésolu, persévérant ou inconstant, la volonté peut être dispersée ou unifiée.

Tel veut fortement : par là je n’entends pas précisément la même chose que la fermeté du vouloir qui est plutôt stabilité, constance, mais plus spécialement l’énergie avec laquelle tout l’être est tendu vers une fin, la puissance active des tendances, la convergence à un moment donné —

1. L’étude des maladies de la volonté, des diverses formes de V aboulie constitue une précieuse vérification des analyses précédentes. Toutes ces altérations se rattachent en somme à une même cause fondamentale : l’état d’isolement des tendances, leur anarchie, la désagrégation mentale. Cela est manifeste dans les cas où l’aboulie vient d’une incoordination ou d’un excès d’impulsion. Le défaut d impulsion lui-même témoigne d’un état de dépression, de « misère psychologique » qui est au fond incapacité de se fixer, de se concentrer ; d’où tout ensemble l’inertie et l’indifférence, car on s’intéresse aux choses dans la mesure où on les veut.

et peut-être d’ailleurs pour ce moment seulement — de toutes nos forces. Voilà qui tient donc avant tout à l’intensité même des désirs ou mieux de leur résultante actuelle. La mollesse, au contraire, c'est cette sorte d’atonie de la sensibilité et de l’activité qui nous laisse indifférent à l’acte et à ses conséquences et nous rend pénible tout effort vigoureux. Le désir est languissant, la réaction lâche, anémiée. La volonté peut bien encore se produire sans doute, mais comme ayant peine à sortir du monde des possibles pour entrer décidément dans celui du réel : il y a des velléités plutôt que des voûtions.

Voici une autre différence : chez l’un ce qui saute aux yeux, c’est la rapidité du choix et de la réaction ; cfiez l’autre c’est sa lenteur. Ici d’ailleurs une distinction évidemment s’impose. La vivacité du vouloir peut être un signe d’impulsivité, d’irréflexion ; l’acte se réalise dès qu’il est conçu, par manque de contrôle, de comparaison avec les idées réductrices qui n’ont pas eu le temps de s’éveiller, par défaut d’appréciation au nom d’un principe supérieur, d’un seul mot par légèreté. Parfois aussi la promptitude de la détermination est favorisée tout simplement par une certaine pénurie d’idées ; un entendement limité ne découvre pas toutes les qualités des choses et tous leurs rapports, ne s’embarrasse pas de la considération de tous les résultats futurs par ce qu’il est trop médiocre pour tout prévoir et pourvoir à tout ; le choix est plus rapide à cause de la diminution des points de vue, le problème est plus vite résolu par ce qu’il est simplifié et qu’on néglige un certain nombre de données: la vivacité tient à un rétrécissement, à une étroitesse, à une pauvreté de l’intelligence. Mais il peut se faire que des cerveaux puissants soient capables de saisir comme d’un seul

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coup d’œil toutes les circonstances, toutes les conséquences certaines ou probables, toutes les raisons, de les apprécier avec une sûreté et une rapidité remarquables, de porter de suite avec précision et netteté ce jugement pratique motivé qui clôt le débat : c’est là proprement la décision, la résolution, qualités éminentes, également éloignées des conclu- \

sions irréfléchies et des indécisions sans fin, et sans les- ^ quelles on n’est guère capable de grandes choses. « Ne prendre que le temps exactement nécessaire à la délibération et rien de plus, c’est faire preuve du plus haut développement possible d’intelligence et de volonté combinées. »

(A. Bain.)

Inversement la lenteur n’est pas nécessairement l’irrésolution. Elle peut être simplement réflexion plus laborieuse, je ne sais quelle pesanteur dans l’exécution du travail d’organisation intellectuelle, jointe à une moindre rapidité du courant centrifuge ; elle se concilie fort bien alors avec des qualités estimables, de la gravité, du sérieux moral, et aussi de la force, de la fermeté. L’irrésolution, l’indécision, qui n’est nullement l’indifférence et l’inertie, consiste dans une prolongation indéfinie de la délibération qui se poursuit, non sans angoisse en bien des cas, mais sans conclusion. Ce n’est pas l’immobilité de la volonté, c’en est l’oseillation perpétuelle, sans rupture définitive d’équilibre. Elle tient à une perspicacité intellectuelle trop aiguisée, trop difficile à satisfaire, à une surabondance d’idées, d’objections, de raisons de douter, de motifs d’abstention, de telle sorte qu’on étudie encore les éléments du procès alors que la sentence devrait être depuis longtemps exécutée. C’est aussi le manque d’audace, et si j’ose dire d’imprévoyance, nécessaire pour accepter un parti, assumer des responsabilités,

créer une situation nouvelle en se sentant prêt à en subir les conséquences, jeter comme le Brenn son épée dans un des plateaux de la balance. L’irrésolution comme trait de caractère témoigne donc moins, suivant la juste remarque de Schopenhauer, d’un défaut d’intelligence que d’un défaut de courage. Aussi arrive-t-il souvent que ces crises d’indécision, de timidité, se terminent enfin par un élan assez aveugle ; par fatigue et pour sortir de cette pénible incertitude on s’abandonne tout à coup à la première ou mieux à la dernière impulsion venue. Seulement bientôt l’hésitation va reparaître, accompagnée de regrets et de remords, suivie d’une poussée nouvelle qui pourra se faire dans un sens tout différent. Ainsi la vie de ces gens est faite tout à la fois d’irrésolutions sans cesse renaissantes et de résolutions subites et procédant par soubresauts.

Nous touchons ici à quelque chose de nouveau. Une fois formée, la volonté peut être plus ou moins persévérante ou instable, plus ou moins durable ou labile. Il arrive chez beaucoup d’individus que la volonté ne parvienne à se constituer que d’une façon temporaire ; elle se défait presque aussitôt que formée, elle ne se continue pas en se récréant à chaque instant identique, elle demeure chancelante et mobile. Un motif l’a provoquée, un motif nouveau viendra la ruiner et donner naissance à une décision tout autre. « La volition, écrit M. Ribot, est un état définitif... Chez les natures changeantes ce définitif est toujours provisoire, c’est-à-dire que le moi voulant est un composé si instable que le plus insignifiant état de conscience, en surgissant, le modifie, le fait autre. Le composé formé à chaque instant n’a aucune force de résistance à l’instant qui suit. )) [Maladies de la volonté, p. 36.) C’est le « règne des caprices »,

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dont le caractère des hystériques nous offre une image amplifiée. Tel est le caractère de ces personnes à la volonté chancelante, qui à chaque instant changent d’idées, font le lendemain ce qu’elles refusaient d’entendre la veille, très décidées en apparence, et apportant la même obstination dans toutes leurs déterminations successives et contradictoires. Elles rappellent cet Arlequin, dont parle Jean-Paul, qui paraissait sur la scène avec deux liasses de papiers sous les bras; « Que portez-vous sous le bras droit? » — « Des ordres. » — a Et sous le bras gauche ? » — « Des contreordres ». — Or cette instabilité du vouloir, ce manque de persévérance, de continuité, c’est proprement la faiblesse, puisqu’elle nous amène à subir avec une extrême facilité toutes les sollicitations, les entraînements des circonstances et des hommes, puisqu’elle annihile pratiquement nos forces en les éparpillant, en introduisant en nous l’incohérence et l’anarchie. On s’explique bien aussi que l’entêtement soit une des formes accoutumées de la faiblesse, l^a suggestion du moment, par cela qu’elle est victorieuse, nous rend aveugles à l’égard de toute autre idée : on s’obstine en des niaiseries, quitte à se laisser détourner d’une décision importante par le motif le plus futile, voire sans motif aucun. Il y a lieu d’ailleurs de ne pas confondre l’entêtement chez l’enfant et chez l’adulte ; dans le premier elle peut être le signe d’une volonté ferme, d’une capacité de résistance aux influences étrangères, d’un besoin d’affirmer son individualité, d’un désir d’autonomie, insuffisamment éclairés encore par une intelligence incomplètement développée ; pour ma part, je suis loin d’y voir une disposition naturelle fâcheuse, bien au contraire, à condition qu’elle ne se perpétue pas dans l’âge mûr, où elle devient obstination aveugle et ridicule et

impuissance véritable de la volonté. D’autant plus qu’alors elle devient facilement emballement, qu’elle est quelque chose comme ce a vertige moral » si bien décrit par M. Renouvier, et qui nous fait céder à toute idée frappante, à tout sentiment vif, au dernier motif suggéré qui possède, en l’absence de tout contrôle, la supériorité générale de l’actuel sur le possible, du présent sur le passé ou le futur. En ce sens Grote [Histoire de la Grèce, 2® partie, ch. lxiv) reproche avec raison aux Grecs leur faiblesse, car c’est bien de la faiblesse que de se laisser emporter par l’impression du moment.

La ténacité véritable, la persévérance, la constance sont au contraire des qualités rares et de rares qualités. Rien ne sert en somme de vouloir fortement, avec impétuosité, si l’on ne sait pas poursuivre avec continuité le but que l’on s’est proposé, si l’on s’en laisse à chaque instant détourner pour s’engager dans une autre voie.

Entreprendre mille choses à la fois ou successivement, sans s’y tenir, sans rien achever, se disperser, c’est se condamner à l’insuccès. L’agitation diffère à ce point de l’activité féconde qu’elle en est presque l’opposé. Bien vouloir ce que l’on veut, c’est s’y attaeher d’une manière durable et permanente, c’est conserver à la conduite sa direction, c’est faire converger vers une fin unique constamment voulue tous les moyens dont on dispose, ce Que je me lève, écrit M. Ribot, pour prendre l’air à ma fenêtre, ou que je m’engage pour devenir un jour général, il n’y a qu’une différence du plus au moins : une volition très complexe et à longue portée, comme la dernière, devant se résoudre en une série de voûtions simples successivement adaptées aux temps et aux lieux » [Maladies de la Volonté, p. 11). Mais

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qui ne voit la différence capitale qui sépare ces deux cas? Sans doute, à ne considérer que cette décision particulière, s’engager, elle ressemble singulièrement à cette autre, aller faire telle visite ou telle promenade. Mais où tout change, c’est quand Tune, au lieu de se limiter à elle-même, devient le point de départ et le point d’aboutissement de mille voûtions futures. Il y a Là une différence qui n’est pas seulement du plus au moins. Autre chose est vouloir quelque chose pour le moment et pour un moment, autre chose continuer à la vouloir et coordonner en vue de cette décision fondamentale une multiplicité de décisions particulières. Il y a là subordination à un principe permanent ; il n’y a plus succession temporelle, il y a finalité, puisque la décision dernière est tout ensemble la cause et l’effet des actes intermédiaires, considérés comme moyens. Un élément nouveau et irréductible est apparu : l’unité de direction. En ce sens une décision à longue portée n’est plus comparable à une décision simple ni même à une série de décisions simples. La persévérance est d’un prix inestimable, elle est la condition de la puissance, de la solidité du caractère : grâce à elle seulement on est quelqu’un.

Toutefois, qu’on le remarque, nous ne sommes encore en présence que d’une coordination partielle ; il ne s’agit que de l’aptitude à vouloir fermement certaines choses. Mais bien souvent cette persévérance, cette fermeté ne portent que sur certains points, non sur d’autres. Suivant la juste remarque de M. Paulhan, l’homme est composé de plusieurs systèmes qui n’ont ni même activité, ni même degré de sensibilité, ni même degré d’organisation. Inflexible à de certains égards on peut par ailleurs être mou et céder sans défense. Je connais des hommes capables d’une force de décision, d’une

ténacité de vouloir, d’une continuité d’efforts très remarquables et très méritoires, en ce qui concerne telle ou telle fin qui leur tient à cœur, leur conception du bien moral et du bien social, tout au moins de tel devoir, et qui d’une façon très fréquente, lorsqu’il s’agit de faits de moindre importance, font preuve d’une singulière docilité, de souplesse et même de faiblesse, pliant leur volonté devant celle d’autrui. Quand ils veulent ils savent vouloir, mais en bien des cas ils ne veulent plus vouloir. C’est parfois insouciance, absence de préférences personnelles, conviction de l’indifférence des choses ; parfois aussi, c’est vif développement des instincts de sociabilité, crainte de contrister, de blesser, de froisser : s’il n’y avait qu’à lutter contre les événements ils iraient, sans peur des conséquences ; mais ils hésitent à entrer en conflit avec les personnes qu’ils aiment et paraissent se laisser mener. A tel point qu’ils pourraient faire illusion à qui ne les connaîtrait que superficiellement. Quoi qu’il en soit, et quelque nombreuses que soient les nuances qu’il serait intéressant de noter h cet égard, on peut dire qu’une existence est médiocre en somme quand la volonté, comprise comme nous venons de le faire, n’apparaît que rarement, n’intervient qu’accidentellement, ne concerne qu’un petit nombre de points d’importance secondaire, se montre plus intermittente, comme noyée au milieu de déterminations fragmentaires et chancelantes. Elle s’élève à proportion que la constance y pénètre davantage, que s’accroît l’importance, la valeur de ces voûtions à longue échéance qui unifient la conduite, à mesure en un mot que la systématisation y devient plus généralisée, plus totale.

Chez la plupart des hommes, j’entends ceux qui comptent, il y a des traces d’incohérence. Plusieurs centres d’at-

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traction simultanés ou successifs semblent se partager les énergies de l’individu. On est magistrat, médecin, professeur, homme d’affaires, et aussi père de famille, homme du monde, citoyen, autre chose encore, et l’on est tout cela séparément; chacune de ces existences semble se dérouler pour sa part, indépendamment des autres ; un principe différent préside à son organisation; chacune a son caractère et même sa moralité propre. Quelquefois ces personnalités multiples sont successives : la vie se compose de plusieurs phases dont chacune peut constituer un tout cohérent, mais dont l’ensemble n’est pas unifié : un but poursuivi avec ardeur, avec persévérance pendant plusieurs années, laisse, après une crise parfois cruelle, la place à un autre très différent, aussi ardemment et fortement voulu, qui devient à son tour le centre de gravitation de toutes les pensées, de tous les désirs, de toutes les aetions.

Mais la vie pleine c’est celle qui est toujours d’aecord avec elle-même, d’autant plus haute qu’on y remarque moins d’oscillations, de divergences. Voici donc la plus essentielle et la moins commune des qualités de la volonté : l’unité. Ens etiuium convertuntiir, disait Leibnitz. Cela est profondément vrai du caractère, a Un homme inégal n’est pas un seul homme, ce sont plusieurs » (La Bruyère). Etre quelqu’un c’est avant tout être un. Les grands volontaires ce sont les rares individus qui, voulant toujours la même chose, ont pu réaliser de grandes choses. Ils sont à l’extrême opposé des désagrégés, des incohérents, des émiettés qui ne sont que des fragments d’hommes. L’harmonie des puissances psychiques, la systématisation des tendances, leur subordination sous la loi d’un principe supérieur réglant et ordonnant le cours de la vie entière, lui imprimant une orientation

immuable, voilà la volonté dans toute sa perfection et, pour le dire en passant, dans toute sa liberté. Voilà aussi le caractère qui, comme dit Kant, consiste non dans un ensemble de qualités, mais dans l’unité absolue du principe interne de conduite ».

Accepter ainsi par avance et s’imposer à soi-même un principe constant de conduite, c’est prendre une résolution à échéance lointaine et perpétuellement renouvelable, c’est prendre une décision préalable en vue du moment où il sera nécessaire d’agir et c’est se sentir capable de toujours faire honneur à sa signature. — Or plus la résolution empiète sur l’avenir et plus cet avenir est incertain, plus considérable est le nombre des actes partiels qu’elle intéresse, des tendances qu’elle devra arrêter ou orienter," moins elle a évidemment de chances d’être tenue. Il y a pourtant des résolutions prises pour toute une vie, et c’est en cela que consiste par exemple la vertu. Une très notable différence se remarque entre les hommes à cet égard. L’indolence, la lassitude, le dégoût, les plaisirs ou les peines du moment, les événements imprévus, le contact des hommes, mille sollicitations et mille accidents se liguent contre la résolution prise et le plus souvent en triomphent. Peu d’hommes ont assez de vaillance, de fierté, de ténacité pour résister et suivre leur chemin. Cette force de caractère suppose donc que l’impulsion a été donnée, non par une cause fortuite et transitoire et isolée, mais par un groupe considérable de motifs et de mobiles durables et cohérents, intéressant le fond même de notre être; elle suppose que nous sommes capables de nous être représenté clairement la fin et les moyens, de nous remettre fréq\iemment sous les yeux la représentation vive du but à atteindre, des raisons qui nous y sollicitent ;

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elle suppose enfin que nous pouvons faire entrer dans ce système préétabli toutes les circonstances et toutes les impulsions nouvelles, que nous opérons une sélection rigoureuse, déterminée par cette sorte de finalité intérieure toujours agissante et toujours identique.

Et maintenant d’où vient cette cohérence, cette unité ? Est-ce seulement, comme le veut M. Ribot, de ce que le fond de ces caractères est « une passion puissante, inextinguible », que (( cette passion c’est eux, c’est l’expression psychique de leur constitution telle que la nature l’a faite »? Faut-il croire qu’en dernier ressort tout résulterait uniquement de la stabilité de leur humeur, du ton permanent de leur sensibilité, de l’identité de leur organisme? — Mais l’égalité d’humeur, l’invariabilité relative de la cœnesthésie, si elle rend compte peut-être, ou plutôt si elle est la base physique de la conscience que nous prenons de l’unité et de l’identité personnelle, peut-elle vraiment expliquer la persévérance, la constance, la fermeté de la volonté. De même la persistance d’une passion unique — si tant est qu’une passion puisse être ainsi continue, invariable, sans rémissions, d’une régularité parfaite de développement et capable d’exercer sa prise sur tous les actes, toutes les tendances, toutes les manifestations et tous les moments de notre conduite, — la permanence d’une passion, dis-je, expliquerait peut-être la production de voûtions semblables, mais non de la même volonté, non pas surtout cette domination de soi et des événements, « cette unité de but toujours poursuivi, créant au gré des circonstances des coordinations et adaptations nouvelles ». Tout au moins faut-il reconnaître que, si une grande passion peut conférer à la conduite une certaine unité, il existe des hommes chez qui l’unité vient de la vo-

lonté même, de la raison, de l’acceptation d’une règle immuable, immuablement voulue. Les grands passionnés ne sont pas — il y faudra revenir — la même chose que les grands volontaires. Ceux-ci restent les mêmes, parce qu’ils se veulent les mêmes. Ce qui fait que chez eux « tout consent et tout conspire » comme disaient les stoïciens, c’est (( la confiance en soi », « l’habitude de soi » suivant les expressions de Guyau, c’est-à-dire l’affirmation pratique sans cesse renouvelée qu’on sera ce que l’on est et ce que l’on a été. Non seulement alors on est un, mais encore on se fait un. La volonté, h cette hauteur, est créatrice d’elle-même.

Mais n’anticipons pas et revenons à notre analyse. Cette puissance supérieure de la volonté, grâce à laquelle l’homme ne subit pas le Destin et n’attend pas l’avenir, mais les prépare et les réalise, cette énergie dominatrice peut se manifester en deux directions principales. Nous l’avons déjà remarqué, la volonté est tout ensemble principe d’action et pouvoir d’inhibition, et l’une ou l’autre de ces deux formes peut devenir prépondérante et marquer d’un trait sûr et tranché deux sortes de caractères. La volonté peut en effet se proposer tantôt un but extérieur, la réalisation d’une grande œuvre matérielle, sociale, morale, scientifique, artistique, tantôt un but intérieur, la réalisation en soi de l’harmonie de l’âme, de sa beauté, de sa liberté, la réalisation d’un idéal de sagesse ou de sainteté. Dans un cas ce qu’on modèle, ce qu’on pétrit et domine, ce sont les événements et les hommes, dans l’autre, sa propre nature, ses passions et ses désirs. La parfaite possession de soi n’est pas de ces. deux œuvres la moins haute et la moins difficile ; la puissance de volonté d’un Epictète n’est pas inférieure à celle d’un Jules César. Corneille a raison de nous montrer Au-

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guste plus grand, (c maître de soi » que (( maître de l’Univers ». Marc-Aurèle, qui a connu l’une et l’autre de ces entreprises, savaità quoi s’en tenir à cet égard : il est moins malaisé pent-être d’étre un grand empereur qu’un grand caractère.

IV. — Il est maintenant facile de résumer toutes les descriptions précédentes, ou plutôt d’en dégager un certain nombre de types principaux, exprimant les formes essentielles sous lesquelles se présente la volonté, chez les différents hommes. En résumé, on rencontre trois grandes catégories d’individus: 1® ceux qui ne peuvent pas, ne savent pas, ne veulent pas vouloir : les gens sans volonté ; 2® ceux chez qui la volonté intervient moins accidentellement, chez qui elle arrive à se former, mais d’une façon transitoire et instable ; 3“ enfin les vrais, les grands volontaires. Il les faut brièvement passer en revue, en notant les variétés les plus caractéristiques de chaque espèce.

A. — Dans la classe des hommes sans volonté, — abstraction faite, comme toujours, des cas purement pathologiques — on peut, avons-nous dit déjà, distinguer trois formes principales :

Les amorphes, les gens sans ressort, sans initiative, pâtes molles sur lesquelles marquent toutes les empreintes;

2® Les routiniers, esclaves de leurs habitudes, réduits en quelque sorte au rôle de machines. — Dans l’un et l’autre cas, la volonté fait défaut parce qu’il y a surtout manque d’impulsion ;

3*^ Enfin l’excès d’impulsion empêche aussi la volonté de se former : ce sont les impulsi fs-instables , perpétuellement changeants, fantasques; explosifs et incohérents.

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B. — Passons à la catégorie des hommes dont la volonté, déjà apparente, manque de fermeté, de tenue, de persévérance : ce sont des volontaires incomplets : ils forment transition et se rapprochent tantôt des types que nous venons de passer en revue, tantôt des volontaires proprement dits. Ce sont :

1° Les volontés faibles, qui subissent trop aisément l’influence des motifs qu’on leur suggère, des eonseils qu’on leur donne, se rangeant volontiers au dernier avis exprimé, enclins d’ailleurs à l’obstination irraisonnable, à des entêtements absurdes, autre marque de leur faiblesse. Et c’est là une expression supérieure des amorphes, parce que la sensibilité y est d’ordinaire plus vive, l’intelligence plus élevée.

2® Les irrésolus, les hésitants, les timides, les inquiets, qui n’osent prendre une décision, à cause de la multiplicité des points de vue qui s’offrent à eux, et parmi lesquels ils n’arrivent pas à choisir. Ils ne savent pas vouloir, parce qu’ils réfléchissent trop, parce qu’ils ont trop de scrupules intellectuels et moraux, et aussi parce que le fond de leur nature est un état d’impuissance douloureuse.

3° Enfin les capricieux, les mobiles, agités, qui se donnent tout entiers à ce qu’ils font et à ce qu’ils veulent, sont capables d’énergie, mais manquent d’esprit de suite, se donnent simultanément ou successivement à des choses différentes et contraires ; n’ont ni persévérance ni unité.

C. — Enfin les grands volontaires, capables d’une remarquable continuité d’efforts calculés, systématiques ; leur activité est calme, pondérée; ils ont de la fermeté, de la constance sans entêtement, de la décision sans précipitation

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et sans légèreté. Suivant que leur volonté est plutôt active ou inhibitrice, nous' avons deux variétés :

1® Les hommes à' action^ d’une énergie calme, subordonnant leurs sentiments à la raison, embrassant les événements d’une vue compréhensive, sachant ce qu’ils veulent, pourquoi ils le veulent et s’y tenant avec persévérance; les uns plus impétueux, les autres plus modérés et plus tranquilles ; les uns plus hardis, les autres plus temporisateurs, — mais singulièrement distincts et des apathiques indifférents et lourds et des violents dont l’activité explosive « ne produit, comme la foudre, que la destruction )).

2® Les maîtres de soi, qui emploient leur énergie à se dominer, à (( se vaincre eux-mêmes plutôt que la fortune », les hommes qui savent opposer une inébranlable fermeté aux coups du sort, à la violence des hommes ou des passions, qui restent inviolablement fidèles à leurs opinions, à leur idéal de dignité et de fierté. C’est la race des martyrs, des grands stoïciens, des hommes de principes et de devoir.

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