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CHAPITRE PREMIER

LOIS DE COORDINATION ET LOIS DE SUBORDINATION

I. — Ce n’est pas assez que de déterminer, comme on a tenté de le faire dans les chapitres qui précèdent, les modes typiques de la sensibilité, de l’activité et de l’intelligence ; il reste à rechercher suivant quels rapports sont reliés entre eux ces éléments du caractère, de façon à donner naissance à des combinaisons définies.

A coup sûr, on aurait d’une personne donnée une certaine connaissance si l’on notait avec soin à laquelle de chacune des catégories précédentes elle se rattache; si Ton pouvait dire par exemple : au point de vue de la sensibilité, c’est un émotif- vif ; au point de vue de l’activité et de la volonté, un impulsif et un instable ; au point de vue de l’intelligence, un imaginatif; — ou au contraire, c’est un apathique, un actiflent, un esprit routinier. — Pour fixer les idées, prenons deux exemples et essayons de tracer deux portraits, où nous ne ferons entrer aucune donnée anecdotique ou biographique : les portraits y perdront sans doute en mérité indi-

çidueUe, mais y gagneront peut être en ^>èrité générique^ en valeur typique.

M. X. (Portrait I). Sensibilité très étendue et très profonde, d’une acuité presque maladive, très mobile aussi ; d’une extrême délicatesse de sentiments qui le fait paraître à la fois timide et ironique, l’amène à se renfermer en luimême par crainte des contacts et des froissements, et à railler ses propres sentiments par peur de trop souffrir en les sentant méconnus ; on le croirait peut-être malveillant et chagrin, si l’on ne sentait vite en lui je ne sais quelle mélancolie lin peu amère, venant de ce qu’il refoule ses tendresses pour ne pas s’exposer à les déflorer en les faisant connaître. Sa susceptibilité, sa vanité même, sont teintées de souffrance. De désirs abondants et capricieux; facile à l’enthousiasme et au désespoir; égoïste et toujours prêt à aimer, je veux dire avide de se donner et prompt à se reprendre.

D’intelligence pénétrante, subtile, curieuse, très amoureuse du beau et du rare, très artiste; d’imagination riche, ardente et inventive, mais tourmentée et tourmentante ; capable d’admirations subites et ne se satisfaisant de rien ; envisageant les choses, les personnes et les événements à un point de vue esthétique et sentimental; d’esprit inquiet et mobile, peu réfléchi, répugnant à l’abstraction et au raisonnement calme, intuitif et rêveur, avec une sorte d’horreur du positif et du « sens commun ».

L’activité n’est pas spontanée, mais réagissant d’une manière fébrile et explosive ; traversant des phases d’activité ardente et de stérilité douloureuse ; irritable et nerveux, agissant par poussées et retombant dans l’inertie, violent et faible, se décidant brusquement sous l’impulsion des émotions du moment, et revenant aussi brusquement en arrière ;

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volonté prompte de vouloir, mais également de ne plus vouloir. Impétueux par saccades, mais sans continuité, sans persévérance, sans calme et sans fermeté : des caprices et des impulsions plutôt que de la volonté vraie. — Au total, une nature riche; mais instable, h contrastes violents, sans pondération, esclave de ses nerfs toujours vibrants, nullement maître de soi.

M. X. (Portrait II). Sensibilité médiocre, apathique, indifférent à presque toutes choses (sauf en ce qui concerne quelques points plus sensibles, en particulier certaines opinions politiques, une assez vive vanité de situation et de nom) ; en tous cas nullement émotif ou sentimental, sans inquiétudes pour les autres, capable d’affections mais peu étendues et toujours calmes et tièdes, ne cherchant pas à se dévouer pour ceux mêmes qu’il aime, aimant surtout ses aises et ses habitudes ; ayant des besoins plutôt que des désirs, et nullement passionné; naïvement égoïste, sans raffinement et sans calcul, et point méchant ou malveillant; serviable au besoin, pourvu qu’il ne lui en coûte pas trop, franc et loyal, mais volontiers bourru ou grognon, quand on trouble ses manies, avec une tendance à des brusqueries un peu brutales, à des accès de colère courts et violents.

Intelligence peu brillante, lente, peu pénétrante, mais avec du bon sens ; mémoire précise, pratique, conservant nombre de petits faits ; imagination terne et lourde, très peu esthétique; peu capable d’une grande concentration d’esprit et de méditations longues et désintéressées; borné à son métier et à l’indispensable, sans curiosités étrangères, s’accommodant d’opinions toutes faites sans grand souci de les concilier entre elles, sans désir de s’ouvrir des horizons nouveaux, de renouveler et de multiplier les points de vue.

de se faire une conception vraiment personnelle; en somme un esprit sans originalité, régulier, mais routinier et quelque peu étroit.

Assez bien doué du côté de l’activité spontanée qui ne manque pas d’énergie et de continuité, mais avec une lenteur caractéristique; besoin de mouvement et résistance à la fatigue, marcheur, chasseur, aimant à s’occuper et s’employant d’ailleurs volontiers à des besognes médiocres, à des occupations factices et routinières, se créant des habitudes, s’y tenant, tournant dans son cercle. De la persévérance et du calme plutôt par manque de réactivité et force d’inertie que par énergie réfléchie et force de caractère ; cédant par indolence, résistant par suite du mouvement acquis. Aucune disposition à devenir soit un héros fougueux, soit un héros passif. — D’un mot, un bon garçon un peu maniaque, honnête et assez facile à vivre par goût de la tranquillité.

Je le répète, savoir cela d’un homme, c’est bien, pratiquement, connaître son caractère. Mais, au point de vue théorique, une question capitale se pose. La rencontre de ces divers éléments dans un individu est-elle purement fortuite ? Pourrait-il se faire aussi bien que la nature sensible de l’un se trouvât associée à la nature intellectuelle ou active de l’autre? Ces traits ne se tiennent-ils pas au contraire entre eux par quelque lien constant ? N’est-il pas vrai qu’ils ne sauraient se combiner au hasard, que ceux-ci ont une tendance à aller ensemble, ceux-là une sorte de répugnance invincible à s’unir ? Il semble évident a priori et l’expérience démontre surabondamment que toutes les combinaisons ne sont pas également possibles, qu’il y a des liaisons, sinon nécessaires, du moins relativement constantes, que tels éléments sont presque toujours donnés en

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même temps, tels autres très rarement, ces derniers presque jamais. C’est ainsi qu’il peut y avoir une science du caractère, parce qu’il doit exister des lois de coexistence et des lois d’exclusion.

Avant d’en aborder la recherche il convient d’en préciser la nature.

II. — Parmi les psychologues, avons-nous dit, c’est Taine qui semble avoir le mieux posé le problème. On peut donc prendre pour point de départ ses idées sur ce point. Toutefois, elles ont été si fréquemment exagérées et faussées qu’il n’est pas inutile de les rappeler brièvement. Ce qui a surtout frappé dans l’œuvre de Taine, et ce qu’on a de préférence retenu, ce sont des formules violentes d’une violence voulue, par lesquelles il exprime sa prétention générale d’étendre au monde moral le déterminisme rigoureux qu’on n’avait guère osé appliquer qu’au monde physique, d’enfoncer au cœur de l’homme (c les tenailles d’acier de la nécessité ». Il a donc dit: la formation des grands courants historiques, l’apparition et l’évolution des écoles artistiques et littéraires, le génie d’un écrivain, d’un peintre, d’un sculpteur, ne sont que « des problèmes de mécanique » ; — (( un siècle est une définition qui se développe », « notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu’une montre », a l’homme est un théorème qui marche ». Et voilà pourquoi on admet couramment que Taine traite de l’homme en géomètre, qu’il le veut déduire de certaines formules, qu’il ne fait que combiner des forces (race, milieu, moment) pour en construire mécaniquement la résultante. Et cela, encore que relativement exact, est, au fond, erroné. C’est en effet bien plutôt l’histoire naturelle, l’anatomie

comparée qui lui ont servi de guides. Il est avant tout, comme il le répète lui-même, un « naturaliste de l’esprit », il veut faire de la a zoologie morale ».

Or, que nous apprend la zoologie ? — Les caractères d’un être, remarque Jussieu, n’ont pas tous même importance ; il faut les peser et non les compter; il en est qui entraînent avec eux un groupe plus ou moins considérable de caractères de valeur moindre, et qui par conséquent exercent sur l’ensemble de l’être une influence plus considérable. D’autre part, les organes sont distribués dans une même classe suivant un même plan et ne peuvent être transposés, bien qu’ils puissent être modifiés, transformés, atrophiés. Mais, suivant la loi de balancement des organes, énoncée par Geoffroy-Saint-Hilaire, le développement exagéré ou l’atrophie d’un système organique doit entraîner une atrophie ou un développement correspondant dans d’autres systèmes. Car les traits de conformation d’un être ne sont pas indépendants les uns des autres ; il y a entre eux des connexions organiques et des corrélations organiques: « les parties d’un être devant toutes avoir une convenance mutuelle, il est tels traits de conformation qui en excluent d’autres; il en est au contraire qui en nécessitent; quand on connaît donc tels ou tels traits dans un être, on peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là ou ceux qui leur sont incompatibles. » (Cuvier, Règne animal^ préface.) En un mot, un vivant forme un système où tout est lié et où il existe une hiérarchie de caractères.

Toutes ces lois, dit Taine, et d’autres aussi (celles de l’hérédité, de la sélection, de l’adaptation, etc.) qui régissent les vivants, peuvent passer de la zoologie à la psychologie; elles s’appliquent aux fonctions de la vie consciente

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comme aux systèmes organiques. « Il y a un système dans les sentiments et dans les idées humaines... Les diverses inclinations ou aptitudes s’équilibrent, s’harmonisent, se tempèrent les uns les autres sous quelque penchant ou faculté dominante... Si tel ressort l’emporte, il accélère ou fausse le mouvement de tous les autres... Dans une même race, à une même époque, la même constitution psychologique se retrouve sous les innombrables variétés qui la dérobent à première vue. . . Tout changement local entraîne un changement général... Les caractères dominateurs trouvés, toute la constitution psychologique de l’individu s’en déduit. » — Avec sa logique outrancière, Taine, sans aucun doute, a poussé beaucoup trop loin ; ces relations, ces dépendances mutuelles, il les considère comme infiniment trop rigoureuses; les comparaisons tirées de la mécanique, dont il abuse, l’inclinent à envisager les choses à un point de vue trop mathématique et pas assez rigoureusement naturaliste. Les formes organiques ne sont pas liées entre elles par une nécessité de même ordre que celle qui rattache l’une à l’autre les diverses propriétés d’une figure géométrique; les caractères subordonnés ne sont pas avec les caractères dominateurs dans le même rapport que les conséquences le sont aux prémisses. Et si le corps organisé, si l’organisme mental forment bien des systèmes, il ne faut pas prendre cette expression dans le sens que l’on donne en mécanique à celle-ci: un système de forces. — Mais, ces réserves faites, il reste bien que c’est pa?' analogie avec les lois organiques qu'il faut comprendre les lois de composition du caractère.

III. — Maintenant il convient de bien entendre ces lois zoologiques elles-mêmes, et de voir en quelle mesure, avec

quelles réserves il est possible de les appliquer à l’homme moral.

On peut, dit très justement M. Rabier, « constater entre les caractères constitutifs deux ordres de relations que l’on n’a pas d’ordinaire suffisamment distinguées : la coordination et la subordination. » {Leçons de Logique, p. 194.) Précisons-en les caractères. Les premières expriment ce fait que certaines formes se présentent toujours ensemble, ou font défaut ensemble, ou varient ensemble ; là où les unes se rencontrent on doit s’attendre à rencontrer les autres. « De la forme de la dent dérive celle du condyle, de l’omoplate, des ongles, et de même l’ongle, l’omoplate ou le condyle donnent la dent. » (Cuvier). « Ces caractères sont donc coextensifs... Ils forment un ensemble, un tout en quelque façon indissoluble; ils sont comme les pièces intégrantes d’un certain type... Ces caractères peuvent s’appeler coordonnés, connexes, corrélatifs . » (Rabier.) — H n’en est plus tout à fait de même lorsqu’il s’agit de la subordination. Un caractère dominateur n’entraîne pas nécessairement tel caractère subordonné, mais tel ou tel caractère subordonné, parmi un certain nombre déterminé. L’être en qui se rencontre le caractère dominateur a donc pour ainsi dire le choix entre certains caractères subordonnés, mais d’ailleurs entre ceux-là seulement. Un être étant vertébré, par exemple, peut présenter 4 ou 5 formes d’appareils circulatoire, digestif, reproductif, etc., mais il ne peut présenter une forme autre que l’une de ces 4 ou 5. D’autre part, chacune de ces formes n’est possible que là où il y a un système de vertèbres. A leur tour, le système reproductif ou circulatoire peuvent être dominateurs à l’égard de certains autres, c’est-à-dire que là encore il y a une ambiguïté possible, mais

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restreinte k un nombre défini de formes définies. De telle manière que, sachant qu’un animal est vertébré, nous ne savons pas s’il est mammifère; sachant qu’il est mammifère, nous ne savons pas s’il est carnassier ; sachant qu’il est carnassier, nous ignorons s’il est carnivore, et ainsi du reste;

— mais par contre, s’il est carnivore, il est nécessairement carnassier, mammifère, vertébré.

Ces relations sont donc différentes l’une de l’autre ; les unes rendent possible la détermination de certains types, les autres la hiérarchie de ces types. Et ainsi, dans la nature, ces lois de coordination et de subordination interfèrent constamment et se complètent mutuellement. Ce qui reste manifeste, c’est qu’entre les divers systèmes d’organes il existe des relations de coexistence et d’exclusion d’une remarquable régularité. — Y a-t-il causabilité, ou finalité? L’une et l’autre vraisemblablement ; et en tous cas on ne peut dire qu’une forme organique en crée une autre, ni que celle-ci soit simplement moyen par rapport à la première. Pour ne citer qu’un cas aussi singulier que connu, on ne peut concevoir aucun de ces deux rapports dans cette coexistence singulière, signalée par Darwin, entre la couleur blanche des poils et la couleur bleue des yeux, d’une part, et la surdité d’autre part, chez les chats. En fait, il en va ainsi, et c’est tout ce que l’on peut dire. ^

Ce sont des lois analogues que nous rencontrons entre les divers éléments du caractère. Là aussi, au point de vue théorique, il peut y avoir des relations de coordination et de subordination ; là aussi il y a des coexistences et des incompatibilités régulières. Là aussi, on ne peut ramener ces rencontres à des lois définies de causalité ou de finalité ;

— il ne faut pas toujours vouloir expliquer, c’est déjà

quelque chose que de constater. Mais surtout, la rigueur de ces lois est infiniment moins grande encore dans le domaine de la psychologie que dans celui de la zoologie.

IV. — Considérons, en effet, des lois du premier genre ; elles expriment, avec un degré de précision supérieure ce fait que, dans un individu donné, la sensibilité, l’activité, l’intelligence réagissent les unes sur les autres, de sorte que la forme particulière de l’une est liée étroitement à la forme particulière des autres, parce qu’elles se conditionnent mutuellement et sont par là même en connexion réciproque. — 11 ne s’agit pas évidemment de savoir si la sensibilité, l’intelligence et l’activité peuvent se développer parallèlement ou si le développement supérieur de l’une entraîne nécessairement un abaissement correspondant de l’autre. M. Ribot proteste très justement contre ceux qui voudraient traiter ce sujet en purs logiciens, et il compte des formes mixtes, c’est-à-dire des caractères qui se distinguent par la prédominance simultanée de deux facultés. Ce qui est vraiment intéressant à notre avis, c’est de noter quel genre d’intelligence ou d’activité coïncide avec tel genre de sensibilité. Dire avec M. Fouillée qu’il existe des hommes doués de beaucoup de sensibilité et en même temps de beaucoup d’intelligence et de peu de volonté ; d’autres, au contraire, de beaucoup de sensibilité et de peu d’intelligence avec beaucoup de volonté ; dire seulement cela c’est employer des expressions assez peu précises et c’est même passer à côté de la véritable question. Sans aucun doute un homme dont l’émotivité est très vive peut être d’intelligence très déi>eloppée, mais qui différera vraisemblablement et par sa tournure et par sa direction de l’intelligence ti^ès développée dont

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est capable aussi un apathique. Le biologiste ne se demande pas si un système respiratoire se rencontre avec un système circulatoire^ mais quelle forme déterminée de Tun est unie à telle forme déterminée de l’autre. De la même manière le psychologue doit rechercher quelle forme déterminée d’activité ou d’intelliofence coïncide avec telle forme déterminée de sensibilité. Alors seulement on conçoit ce que peuvent être ces relations définies ; alors seulement on comprend nettement que toute modification de l’un des éléments entraîne des altérations correspondantes dans les autres.

Une foule de causes concourent à dissimuler ces lois; et ces lois elles-mêmes n’ont pas un caractère de nécessité absolue. Il semble bien difficile en pareille matière de dire*: jamais ou toujours ; il s’agit d’une constance plus accusée, d’une rareté plus remarquable. Certains traits de caractère qui semblent inconciliables peuvent néanmoins exceptionnellement coexister dans certains individus. La Bioloo-ie ne

nous présente-t-elle pas des faits analogues? N’y a-t-il pas dans la nature des êtres qui « réunissent en eux des caractères disséminés ailleurs chez des êtres fort éloignés w, ceux qu’Agassiz nomme des types synthétiques et qu’on pourrait peut-être appeler des types paradoxaux ? L’Ethologie se trouve en présence de semblables difficultés. Il convient d’ailleurs d’observer que dans la plupart des cas certaines particularités, si l’on y regarde de plus près, permettent de considérer des exceptions apparentes comme d’indirectes confirmations. Parfois il se produit une sorte de compromis : les traits opposés se neutralisent dans une certaine mesure, mais à la manière des alcalis qui neutralisent les acides en donnant naissance à des sels ; je veux dire que, par une sorte de pénétration et de transformation réciproques, les éléments

en présence en arrivent à réaliser un état d’équilibre particulier qui rentre alors au moins partiellement dans là loi. Parfois aussi il en résulte un état de contraste, de conflit tel que, par une sorte de jeu de bascule, certain système de tendances ne s’exalte que quand certain autre s’efface du moins momentanément; — à moins qu’ils n’entrent directement en lutte et ne divisent en quelque sorte l’individu contre lui-même : et ce sont là, non seulement, des traits de caractère très dignes d’être notés, mais aussi comme une démonstration par l’absurde de la loi elle-même.

Des observations de même nature se présentent au sujet des lois de subordination. L’être psychologique et moral, disions-nous, est un système d’ (( éléments » ; mais il y a toujours quelque ressort principal qui communique son impulsion propre, quelque caractère dominant (la faculté maîtresse de Taine) qui marque son empreinte sur les autres fonctions, autour duquel gravite, duquel dépend plus particulièrement tout le reste. Un tel caractère n’est pas seulement dominant, il mérite d’être appelé dominateur, car sa présence ou son absence entraîne la présence ou l’absence de tout un groupe d’autres caractères coordonnés entre eux. Il est dominateur aussi en ce sens qu’il a pour la définition de l’espèce une importance plus considérable, que deux individus se ressemblent plus entre eux quand ils le possèdent en commun, bien que différents à d’autres égards, que s’ils se ressemblaient par d’autres points et différaient par celui-là.

Seulement ici, il n’y a pas une hiérarchie fixe et constante au même titre qü’en biologie. Suivant les individus c’est tantôt la sensibilité, tantôt l’activité, tantôt l’intelligence qui sont dominatrices. — Ici encore, au demeurant, la

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zoologie peut nous fournir des points de comparaison. « L’importance d’un organe, écrit Milne-Edwards, peut varier considérablement d’un animal à l’autre ; et telle partie qui maîtrise en quelque sorte toute l’économie chez certaines espèces, se trouve ailleurs déchue de son rang et réduite à un rôle secondaire L » En psychologie, on pourrait presque dire que cette interversion est la loi, de telle sorte que le caractère dominateur doit être pris, suivant les cas, tantôt de l’une, tantôt de l’autre des grandes fonctions de la vie consciente : la seule dilhculté est de savoir combien on comptera de fonctions fondamentales.

Il n’en reste pas moins que l’individu dont la caractéristique principale, la faculté dominatrice est telle ou telle, n’a plus, comme nous l’écrivions plus haut, que le choix entre un certain nombre de formes déterminées, en ce qui concerne les autres facultés. Et cette ambiguë possibilité est très intéressante encore à noter avec précision ; elle complète le sens et la portée des lois de coordination, par cela même qu’elle les limite. Elle les limite, mais ne les supprime pas. C’est ainsi qu’un homme chez qui le trait saillant de la physionomie morale sera une certaine forme de sensibilité pourra présenter ou bien tel trait ou bien tel autre en ce qui regarde l’activité ou l’intelligence. Un individu chez qui la caractéristique frappante sera une sensibilité obtuse et

1. Cité par M. Rabier, Leçons de Logique, p. 211. — Ainsi « la formule dentaire, si importante chez les mammifères, comme l’a montré Cuvier, perd une grande partie de son poids chez les vertébrés à sang froid » . — « Le mode de placentation entraîne ordinairement tout un ensemble organique ; pourtant ici encore il y a des exceptions : ainsi le chevrotin, qui est un ruminant, devrait par sa placentation appartenir à l’ordre des carnassiers. » (^Id.') — On sait enfin que la valeur des caractères varie pour un même être aux divers stades de son évolution .

Malapeut.

languissante (un apathique) pourra être un inerte ou un actif, un esprit étroit et routinier, ou au contraire doué d’une très haute intelligence. Voilà l’ambiguïté. Mais d’autre part, son activité, son intelligence auront néanmoins une certaine tournure sid generis qui ne serait pas la même chez un sensitif d’une haute intelligence et d’une grande activité : et voilà le rapport de corrélation. Et en conséquence, si le caractère dominateur, dans un autre individu, doit être pris de l’activité, il pourra se faire que cette même forme d’activité laisse le choix entre divers modes de sensibilité, mais qui, eux aussi, auront une commune tournure et par là le différencieront de l’apathique que nous supposions tout à riieureE

Ces considérations générales ne peuvent évidemment avoir la prétention de se suffire à elles-mêmes. Elles ne sauraient être précisées et rendues instructives que par l’application qui en sera faite quand on essayera de formuler quelquesunes de ces lois. Elles ne nous ont pas semblé inutiles toutefois, d’abord pour mieux fixer le sens de nos investigations, et ensuite pour faire pressentir la singulière complexité du problème et excuser peut-être en partie ce qu’il y aura nécessairement d’incomplet dans les chapitres qui vont suivre.

1. Remarquons que de là résulte cette conséquence : les altérations acquises, les modifications ultérieures, en ce qui concerne telle ou telle fonction, ntraîneront dans tout le reste du système des altérations corrélatives et d autant plus profondes que la transformation aura primitivement porté sur un caractère plus important. C’est un point que nous aurons à examiner dans la 3® partie.

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