CHAPITRE II
DES RELATIONS EXISTANT ENTRE LES MODES DE LA SENSIBILITÉ ET CEUX DE L’INTELLIGENCE.
I. — De tout temps, les psychologues ont professé que des rapports singulièrement étroits rattachent l’une à l’autre la sensibilité et l’intelligence. On a montré que l’exaltation, la dépression ou la désorganisation de l’une s’accompagnent généralement de modifications correspondantes de l’autre. Où le désaccord commence, c’est lorsqu’il s’agit de savoir si l’ime de ces fonctions de la vie consciente est exclusivement conditionnée par l’autre, et quelle est celle qui est ainsi subordonnée et dépendante. L’école intellectualiste (d’origine cartésienne), pour qui la sensibilité n’est rien que de l’intelligence obscurcie, devait tout naturellement considérer les phénomènes affectifs comme étant sous la dépendance des phénomènes intellectuels. Ce ne sont pas seulement les sensations représentatives qui, d’après elle, se ramènent à des pensées confuses, ce sont aussi les plaisirs et les peines, les émotions et les passions qui consistent essentiellement en des idées inadéquates, en un trouble de la raison, et comme disaient déjà les stoïciens, en des jugements faux. Herbart et son école représentent cette doctrine sous sa forme moderne : c’est le cours des représentations, sa lenteur ou sa vitesse, son incohérence ou sa cohérence qui conditionnent et qui constituent les émotions et tous les
états affectifs. On pourrait même regarder certains aliénistes et physiologistes comme se rattachant plus ou moins expressément à ce système : Esquirol, par exemple, et partiellement M. Ch. Richet. — Par contre, l’école physiologiste, qu’on pourrait appeler ici l’école sensu aliste, considère volontiers l’intelligence comme un phénomène secondaire, surajouté, et devait par là même estimer qu’elle est toujours conditionnée par la sensibilité. On ne s’est pas borné à reprendre, en les modifiant, tous les arguments d’ordre proprement théorique qu’avait accumulés Schopenhauer pour déposséder l’intelligence de sa suprématie. On s’est adressé aux faits, on a essayé d’établir par l’observation clinique, par l’étude des cas pathologiques, par l’expérimentation même, que Pétât de la pensée résulte de celui de la sensibilité, que les altérations d’ordre intellectuel qui se manifestent dans toutes les psychoses dérivent d’altérations d’ordre affectif, qu’on n’avait pas su noter ou qu’on avait considérées comme des effets, tout au plus comme des concomitants, alors qu’en réalité ce sont les vraies causes. On a voulu montrer que toute coordination ou incoordination mentale a pour condition nécessaire et suffisante l’organisation ou la désorganisation des tendances sensibles ; que le défaut, l’excès, le degré variable de systématisation des sentiments et des émotions suffisaient à expliquer la lenteur ou la rapidité, la cohérence ou l’incohérence des idées. Renversant, en quelque sorte, les termes mêmes de la doctrine de Herbart, pour qui les états affectifs a proviennent w de troubles survenant dans le a cours des représentations », on soutient que le lien sous-jacent de nos associations d’idées est toujours un état affectif. (Cf. Féré, Godfernaux, Dumas, etc.) Nous n’avons pas ici à discuter cette théorie qui.
dans son ensemble, nous paraît plus proche de la réalité que la précédente. Remarquons seulement que la très grande part de vérité qu’elle contient ne doit pas nous faire méconnaître cette vérité opposée, à savoir que l’intelligence réagit profondément à son tour sur la sensibilité, qu’elle la pénètre, qu’elle la transforme, la resserre ou l’élargit, en modifie la direction, en altère la nature même. Il semble bien établi, par exemple, pour certaines maladies mentales consistant essentiellement dans des dispositions particulières de la sensibilité (la mélancolie entre autres), que non seulement les idées peuvent développer les troubles affectifs, les renforcer en quelque sorte par une espèce de choc en retour, mais encore en être parfois la cause déterminante. (Cf. Griesinger, Schüle, Bail, etc.)
Ce qui demeure incontestable et ce qui ressort avec une parfaite évidence de l’œuvre entière des neuropathologues, c’est que, dans toutes les formes d’aliénation mentale, dans toutes les psychoses, il existe des désordres simultanés et corrélatifs dans la sphère de la sensibilité et dans la sphère de la pensée. Des relations de même ordre et aussi étroites doivent sans doute se rencontrer à l’état normal, et ce sont celles-ci qu’il s’agit de dégager. Si donc nous sommes fréquemment amenés, par la suite, à rappeler les résultats auxquels est arrivée la pathologie mentale, ce sera seulement pour montrer sous une forme plus frappante les faits aussi réels, quoique infiniment moins apparents, qui se produisent‘chez l’homme sain ou réputé tel, le seul que nous ayons à étudier.
II. — Une première question s’impose : le développement de l’intelligence est-il inversement proportionnel au déve-
13i LES LOIS DE COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE.
loppement de la sensibilité ? Ou plus exactement, car en ces termes beaucoup trop généraux et trop vagues la question serait mal posée, est-il vrai que, comme s’exprime M. Letourneau, « ce que l’homme gagne en puissance intellectuelle, il le perd en impressionnabilité morale » et réciproquement ? Est-il vrai que la suractivité intellectuelle ait pour condition une dépression de la sensibilité, que les hommes chez qui se rencontre une capacité de pensée vraiment supérieure, doivent racheter cette supériorité par une sorte d’atrophie de l’affectivité, de telle sorte que le sentiment, l’émotion, la passion se trouvent, comme le pense M. Ribot, aussi complètement que possible exclus de leur vie ? Cet antagonisme prétendu, on a cru pouvoir lui assigner des causes physiologiques. « La vie intellectuelle, écrit le D^’ Lange, dépend des fonctions vaso-motrices ;... les opérations intellectuelles supposent une augmentation de l’afflux sanguin du cerveau et sont en partie conditionnées par ce phénomène ; naturellement il ne se produit pas dans les parties du cerveau qui sont de préférence affectées aux états émotionnelsL II y a donc, jusqu’à un certain point, une opposition vaso-motrice entre la vie intellectuelle et la vie affective. » [Les Emotions, tr. fr., p. 139-140.) Que toutes ces observations se puissent prendre en un bon sens, nous n’y contredisons certes pas et nous aurons bientôt occasion d’en tirer parti. Mais il n’en faudrait pas conclure qu’un individu doué de hautes capacités intellectuelles ne puisse vivre en même temps d’une vie affective très intense, et qu’un homme d’une nature franchement émotionnelle ne
1 . Inutile de faire remarquer tout ce qu’il y a d’hypothétique dans une telle affirmation.
puisse être très intelligent et même très intellectuel. Il ne faudrait pas prendre à la rigueur cette formule de Maudsley : (( Pour connaître, il faut peu sentir. )>
A coup sûr, il ne suffirait pas, pour discuter cette opinion, de faire observer que bien souvent l’obnubilation de l’intelligence marche de pair avec celle de la sensibilité. Car on n’a jamais soutenu que l’apathie fût une condition suffisante du développement intellectuel. Mais comment admettre que cette apathie soit une condition, non pas même nécessaire, mais simplement favorable à l’exercice de la pensée ? Chez l’idiot, le débile, le faible d’esprit, chez les gens obtus et médiocres, il est manifeste que l’affaissement intellectuel tient en grande partie à cet état de « stupeur sensible » auquel participent non seulement les formes supérieures du sentiment et de l’émotion, mais la sensibilité animale, si l’on peut dire, et les sens eux-mêmes. Cette torpeur ne peut être que très défavorable à l’acquisition, à la conservation, à l’élaboration intellectuelles. — J’entends bien, sans doute, qu’on ne veut pas parler d’une dépression morbide de la sensibilité et qu’on soutient seulement que la constitution de l’intelligence abstraite et scientifique en système relativement indépendant et prédominant serait malaisée, dans le cas où l’individu se trouverait doué d’une sensibilité suraiguë, d’une excitabilité excessive et déréglée, tumultueuse et spasmodique. Mais il y a là peut-être un malentendu. Cette émotivité — qui est morbide aussi — est-elle donc la seule forme d’impressionnabilité morale vive et forte ? Est-il nécessaire d’être la victime de ses nerfs affolés pour être doué d’une sensibilité profonde et étendue ? N’y a-t-il pas des émotions, — et les plus complexes, les plus élevées, — des passions vivantes et agissantes, — d’ordre moral, social.
esthétique, scientifique, — dont on reste capable avec l’intelligence la plus hautement spéculative ? N’est-ce pas même grâce au développement de l’intelligence qu’on en devient capable? «Parce que Kant, dit très bien M. Fouillée répondant à M. Ribot, faisait chaque jour à la même heure sa promenade sous les arbres de Kœnigsberg, manquait-il de sensibilité, lui qui, en apprenant la Révolution française, s’écriait, les larmes aux yeux : « Je puis dire maintenant comme Siméon : Nunc dimittis servum tuum, Domine. » — Et enfin les choses de la pensée peuvent être elles-mêmes objets de sentiment ; on ne penserait à rien, si on ne s’intéressait à rien, si on n’était touché par rien. Un Spinoza, un Newton, un Mentelli, un Bordas-Demoulin n’étaient pas de purs apathiques, car on ne saurait du moins leur refuser la passion de penser, de chercher et de connaître.
n ne s’agit point au reste d’opposer à la théorie que nous discutons une théorie diamétralement contraire et dont on pourrait trouver les éléments dans les intéressants essais de Ch. Richet. « Le développement du système sensitif, écrit-il, est corrélatif au développement des forces intellectuelles. » Et encore : « On pourrait presque mesurer l’intelligence d’un individu à sa sensibilité. » — Ce qui est vrai c’est que d’une part il y a une certaine disposition de la sensibilité (l’excès d’émotivité) qui est contraire à la pensée pure, et que réciproquement, il y a une certaine direction de l’intelligence qui se concilie mal avec la surexcitabilité affective. Par contre le défaut de sensibilité peut contrarier le complet épanouissement des fonctions intellectuelles, et l’inintelligence contribue à atrophier certaines formes de la sensibilité. Ce qui est vrai, surtout, c’est que, si tous les degrés d’intelligence sont compatibles avec tous les degrés de sen-
sibilité (sauf, manifestement, les cas trop véritablement morbides), — du moins telle ou telle forme d’intelligence s’accommode mieux de telle ou telle forme de sensibilité. En un mot l’apathique, le sensitif, l’émotionnel, le passionné sont naturellement inclinés vers certaines cpalités et certains défauts d’esprit ; ils sont en quelque sorte prédestinés à posséder une nature définie d’intelligence, à l’exclusion des autres.
Ce sont précisément ces rapports très délicats de coexistence ou d’exclusion, ces lois de corrélation entre les modes de la sensibilité et ceux de l’intelligence qu’il faut essayer d’esquisser. La sensibilité et la pensée, qui sont en un sens indépendantes, sont en un autre sens dans un perpétuel état d’action et de réaction réciproques, par là même mutuellement conditionnées l’une par l’autre, se pénétrant et se modifiant d’une façon très intime. Sans rien préjuger, et simplement pour mettre de l’ordre dans ces observations, nous allons voir d’abord de quelle manière la sensibilité conditionne l’intelligence, puis étudier ce qu’on pourrait appeler la sensibilité de l’intelligence elle-même, enfin rechercher quelle influence peut exercer l’intelligence sur la sensibilité.
III. — Pour éviter les généralités vagues et aborder de suite le détail concret des faits, une méthode semble se présenter tout naturellement: — Prendre ici pour point de départ la classification des modes essentiels de la sensibilité qui a été proposée plus haut, et examiner quelle est la nature d’esprit qui est plus particulièrement associée à chacun d’eux .
A. — L’Apathique. — Tempérament équilibré et calme ;
la sensibilité générale est obtuse; ni mélancolique, ni gai ; l’émotivité est nulle, du moins notablement inférieure à la moyenne ; pas d’ardeur, les désirs restent languissants et mous, pas de passion : la marque propre, c’est l’indolence et l’indifférence. [Il faut ici, bien entendu, laisser de côté les gens, qu’à de certains égards on peut classer parmi les apathiques, mais chez qui l’étude, la connaissance, l’activité intellectuelle sont un besoin, un plaisir ou une passion: on les retrouvera tantôt.]
Cette disposition de la sensibilité, si elle est trop accentuée, est très défavorable, on l’a déjà dit, aux acquisitions intellectuelles, à la promptitude et à la facilité de l’assimilation, à la vivacité d’esprit. L’enfant apathique conserve une attitude engourdie et comme endormie; il manque singulièrement de curiosité ; à peu près rien des objets ou des personnes qui l’entourent, des événements dont il est témoin, ne l’intéresse et ne le séduit; il est peu questionneur et peu observateur. Sa mémoire est lente, paresseuse, sans souplesse et sans étendue ; son imagination lourde, terne, tout au plus reproductrice, presque jamais créatrice ; les associations sont peu rapides et se font par contiguïté plutôt que par similitude ou contraste. Ce ralentissement s’étend à l’intelligence entière, qui n’est pourtant pas lésée dans son fonctionnement. La concentration de l’attention s’opère aussi avec moins de spontanéité et de rapidité ; elle présente fréquemment un caractère marqué de mollesse. Le jugement manquera de finesse et d’à propos, d’originalité et de pittoresque.
Par contre, ce peut être là une aptitude favorable à l’appropriation durable, à la compréhension. Ce qui est acquis , l’est solidement et pour longtemps; la mémoire gagne en
ténacité et en fidélité ce qu’elle perd en facilité et en promptitude ; les associations ont le temps de se corriger les unes par les autres; l’attention, une fois fixée, pourra se maintenir et sa continuité, sa persistance pourront compenser son défaut de vigueur et de rapidité. Le jugement aura de la netteté, de la justesse, de la rectitude, de la prudence: l’esprit sera facilement méthodique, pratique, logique; l’aptitude à raisonner correctement et à réfléchir apparaît souvent de fort bonne heure chez les enfants de cette classe.
Ces défauts et ces qualités pourront, au demeurant, se présenter à des degrés très variables, se combiner ou l’emporter les uns sur les autres en des proportions diverses, qu’il est impossible d’énumérer et de déterminer rigoureusement et complètement. Les moins heureusement doués, — exception faite de l’idiot, du crétin, du débile, — seront ces esprits étroits et routiniers, lourds, épais et lents, comprenant peu et mal, incapables de rien trouver par euxmêmes, et dont les qualités se réduisent en dernière analyse à l’absence de certains défauts comme l’étourderie, la dissipation, l’incohérence, l’agitation brouillonne. — D’autres, supérieurs, quoique incomplets encore, auront du bon sens, mais terre à terre, du jugement, mais sans fécondité et sans brillant : esprits honnêtes, droits, réfléchis, sans puissance et sans échappées. — Les plus éminents enfin auront des aptitudes plus ou moins remarquables à la pensée sérieuse et appliquée; observateurs consciencieux, géomètres déductifs, historiens narrateurs collationnant scrupuleusement des faits et des documents, philologues patients, vulgarisateurs non sans talent, spécialistes non sans utilité.
Mais, si élevée qu’elle soit, l’intelligence, chez les hommes de cette espèce, n’aura jamais cette universelle curiosité qui
fait tout goûter, s’intéresser h tout, jeter sur tout des traits de flamme. Elle n’aura pas cette soudaineté d’intuition, cette souplesse de la démarche, cette hardiesse de l’imagination, cette originalité des points de vue, ce don de l’invention, cette puissance de renouvellement des problèmes et des solutions, qui font le grand artiste et, dans toutes les sphères de la pensée, le génie créateur. A tous les degrés, ce qui est manifeste c’est la pondération, la régularité, avec le manque de feu, de vivacité, d’imprévu, d’inspiration.
B. — Les Sensitifs. — On se rappelle que ce nom a été réservé aux individus à sensibilité vive, généralement superficielle et mobile, expansive et volontiers exubérante, tournée de préférence vers le plaisir, vers l’excitation. Ce sont ceux que Kant appelle les « sanguins légers » (Leichtblütigen), M. Fouillée, les « sensitifs à réaction prompte », et chez lesquels il y a toujours quelque chose qui rappelle la jeunesse et l’enfance.
Avec une telle nature sensible tous les degrés d’intelligence sont possibles, mais non pas toutes les formes.
Nous rencontrons ici une disposition de la sensibilité évidemment favorable aux acquisitions intellectuelles, à la curiosité,' à la vivacité : l’esprit est plus capable de s’intéresser à beaucoup de choses, à saisir avec facilité, à s’ouvrir à de nombreux systèmes d'idées. Mais par contre, il y aura toujours en lui de la légèreté, de l’irréflexion, de l’étourderie; la multiplicité même des impressions et des points de vue, leur mobilité empêcheront la méditation prolongée, l’application soutenue, nuiront à la persévérance dans l’effort qui seule permet d’aller au fond des choses. Apprendre vite, c’est souvent moins bien comprendre, effleurer une foule de
questions empêche de creuser profondément son sillon, puisqu’on ne se donne pas le temps de pénétrer les idées ni de se laisser pénétrer par elles.
Entrons maintenant dans le détail. — La mémoire est facile et prompte, assez riche et variée, mais d’une appropriation moins durable et d’une fidélité moins heureuse. — ■ L’imagination est vive, mobile sans excès, enjouée et souriante, ni tourmentée ni tourmentante, peu rêveuse et sentimentale, nullement obsédante, tournée vers l’avenir et vers le dehors, facile à contenter, spontanément optimiste. — Les associations d’idées sont rapides, un peu lâches, se font plus volontiers par similitude et contiguïté que par contraste et ne sont guère gouvernées par des rapports logiques très définis et très stables. — L’attention, susceptible d’une prise prompte et énergique, a presque toujours besoin d’être provoquée et soutenue par des états affectifs, une sensation, un sentiment, un intérêt présent: de là l’usage, par certains individus de cette catégorie, de ce que l’on a nommé les « condiments de l’attention ». Aussi l’attention est-elle inégalement accordée et volontiers dispersée ; le sensitif ne la dirige pas et n’en dispose pas à son gré, ne sait guère la protéger contre les sollicitations étrangères ; il a une tendance marquée à devenir un distrait-dissipé. — Le jugement enfin est prompt, primesautier ; l’individu a du coup d’œil, de l’originalité, de l’esprit, parfois le sens des nuances, une certaine habileté à voir le point faible, les ridicules des gens et des choses, à découvrir aussi des rapports éloignés et délicats, et même une pénétration intuitive qui le fait capable de véritables trouvailles. Mais l’esprit n’est pas assez calme et rassis, pèche par défaut de prudence, de pondération, de raisonnement, de fermeté logique.
Ici encore, qualités et défauts se balancent inégalement. — Chez les plus médiocres, nous voyons cette vivacité et cette mobilité se traduire par une déplorable facilité à passer d’une idée à une autre, un intarissable bavardage, un goût déplorable pour les plaisanteries, les jeux de mots, les à-peu-près; ils sont brouillons et confus, illogiques avec des saillies heureuses, esprits faux et superficiels, à chaque instant désorientés, avec pourtant de-ci de-là des vues ingénieuses et des réparties justes. Car au milieu de ce va-etvient perpétuel des idées qui se succèdent et se chassent, le contrôle de la raison n’intervient guère et le triage, l’organisation des idées sensées ne se fait qu’avec peine: on voit ici apparaître quelque chose de cette incohérence qui se rencontre en grossissement dans la manie et dont l’hyperidéation de l’ivresse nous fournit un bon exemple. — Il en est d’autres, supérieurs déjà, chez qui ces défauts sont moins accusés: causeurs spirituels, saisissant aisément les idées et même les théories, ayant de la souplesse et de l’ingéniosité, plus brillants d’ailleurs que solides, plus ouverts que fermes et méthodiques. — Les mieux doués enfin seront observateurs perspicaces, littérateurs pittoresques, inventeurs, dilettanti curieux, mais non point esprits organisateurs et constructifs, dialecticiens solides et philosophes systématiques et synthétiques.
Il y a donc là une nature particulière d’intelligence qui, à tous les degrés, se retrouve avec ses traits caractéristiques et rentre plus ou moins dans le genre des brouillons ou du moins des dispersés.
G. Les Émotifs. — Quels sont les effets généraux de l’émotivité sur les opérations intellectuelles?
On a mainte fois remarqué que l’émotivité s’accompagne en général d’une très grande suractivité de la mémoire (Bain, Wundt, Féré, etc.). Une distinction toutefois est nécessaire. S’agit-il de la fixation des souvenirs ? il est manifeste que l’émotion y joue un rôle considérable: ce qui nous a vivement émus, c’est une observation banale, a plus de chances de se graver dans l’esprit. Mais il faut ajouter de suite que l’émotivité rend la mémoire partiale, parce qu’elle la sollicite dans un sens défini et l’amène à négliger dans les objets et les circonstances tout ce qui n’a pas une valeur émotionnelle et même tout ce qui n’a pas de rapport avec l’émotion actuelle. Des effets tout analogues doivent être notés en ce qui concerne la restauration. L’évocation des souvenirs se fait suivant des rapports d’une nature particulière que nous avons eu déjà occasion de signaler; les relations logiques et proprement intellectuelles sont à chaque instant modifiées par l’intervention de l’émotion. De là aussi des lacunes singulières à côté d’une ténacité surprenante, des infidélités et des confusions étranges. J’ai eu occasion de remarquer chez des tempéraments de cette nature des exemples incroyables de cette espèce d’amnésie spécialisée : ils semblaient avoir totalement oublié, dans une phase nouvelle de leur existence sentimentale, des faits et des personnes qui avaient joué dans leur vie un rôle exceptionnel. L’état de la mémoire chez les hystériques nous montre la chose avec un relief saisissant.
L’émotivité, d’autre part, est liée au développement de la faculté imaginative ; l’émotion, en effet, anime et colore l’image, et celle-ci à son tour est éminemment propre à entretenir, à renouveler l’émotion. L’émotif a une disposition singulière à vivre dans le passé et dans l’avenir ; l’activité
imaginative, de son côté, puise en grande partie ses forces dans l’émotion. « Les travaux d’imagination, écrit Ch. Féré, nécessitent une condition préalable, une excitabilité nerveuse particulière qui souvent confine à la maladie, et c’est cette excitabilité nerveuse qui est en réalité la cause de tous les maux dont sont atteints les hommes dont l’imagination est la plus vive. )) [La pathologie des émotions, p. 223.) Plus l’émotivité s’exalte, plus aussi l’imagination devient déréglée et enfiévrée. On pourrait facilement suivre cette marche parallèle chez la plupart des artistes. On verrait aussi la différence qu’il y a entre le genre d’imagination de l’émotif et celui du sensitif proprement dit. Taine, dans sa Philosophie de l’Art, a donné sur ce point de pénétrantes indications L Quoi qu’il en soit, c’est l’émotivité qui donne à l’imagination sa puissance et sa flamme; c’est elle qui est la maîtresse pièce du tempérament intellectuel de l’artiste.
Elle est aussi, d’ailleurs, un obstacle à l’équilibre intellectuel, aux facultés de jugement, de raisonnement, de contrôle, au gouvernement de la pensée. Elle provoque une agitation dangereuse, un défaut de clarté et de suite ; « à part des moments d’heureuse inspiration, l’esprit ne produit tout d’abord que des idées confuses ». — Nos jugements en sont faussés, nos convictions perverties, nous sommes frappés d’une sorte d’aveuglement intellectuel. Nous avons, sur ce point, un curieux témoignage de J. -J. Rousseau, qu’il n’est pas sans intérêt de rappeler. « Deux choses presque inalliables, dit-il, s’unissent en moi sans que j’en puisse concevoir la manière: un tempérament très ardent,
1. Cf. en particulier, op. cit., I, p. 163 et suiv. : « Nos plus grands coloristes, littérateurs ou peintres, sont des visionnaires surmenés et détraqués ;.. . les artistes de la Renaissance sont des voyants, » etc., etc.
des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître \ embarrassées et qui ne se présentent qu’après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n’appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l’éclair, vient remplir mon âme; mais au lieu de m’éclairer, il me brûle et m’éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide; il faut que je sois de sang-froid pour penser... Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne l’ai pas seulement dans la conversation, je l’ai même seul et quand je travaille. Mes idées s’arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu’à m’émouvoir, m’échauffer, me donner des palpitations; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot; il faut que j’attende. » [Confessionsy l*"® partie, livre III.)
Maintenant, au risque de paraître vouloir abuser des subdivisions, il est nécessaire d’établir ici une distinction. Il y a, a-t-on dit, deux grandes catégories d’émotions, — les sthéniques et les asthéniques, — ou mieux, il y a une sorte d’émotivité qui se manifeste surtout par l’excitation, une autre par la dépression. Leurs effets particuliers sur l’intelligence méritent d’être étudiés à part ; ils présentent, en effet, à côté d’analogies profondes, des différences qui ne sauraient être négligées.
Dans le premier cas, ce qui est remarquable, c’est une suractivité diffuse et généralisée de la mémoire et de l’imagination, avec diminution notable du temps d’association ;
1. Entendez des idées claires, car il y a au contraire, comme le montre le reste du passage, un bouillonnement très rapide d’impressions confuses,
Malapert. • 10
mais les associations deviennent alors irrégulières et capricieuses. L’émotivité irritable se traduit par des sautes brusques d’idées, des changements subits de l’orientation mentale ; l’attention est capricante, procède par bonds désordonnés, ou bien se fixe subitement comme sous l’empire d’une véritable obsession : « au fort d’une certaine habitude d’être, dit encore Rousseau, un rien me distrait, me change, m’attache, enfin me passionne : et alors tout est oublié ; je ne songe plus qu’au nouvel objet qui m’occupe ». [Confessions, partie, livre I.) Ainsi s’expliquent aussi l’amour des objets imaginaires, de l’utopie, le goût du paradoxe, de la polémique, la combativité intellectuelle, — l’illogisme, une disproportion frappante entre les opinions et les faits qui les provoquent, de l’exagération dans les appréciations, des engouements et des dénigrements sans mesure et parfois sans motif, une singulière inaptitude au raisonnement abstrait.
Les émotions déprimantes (tristesse, mélancolie, émotion tendre) provoquent au contraire un ralentissement psychique général. Exner, de Vintschgau et Dietl, ont établi expérimentalement que, sous l’influence des émotions pénibles, le temps d’association est considérablement allongé, et cela pour plusieurs heures, parfois pour plusieurs jours. Tous les auteurs qui ont étudié la mélancolie ont fait des remarques analogues. (Cf. Griesinger, Schüle, Bail, Magnan, Dumas, etc.) L’imagination est bien développée, mais dans une certaine direction; elle n’est plus aussi vive, aussi mobile, aussi emballée; elle devient rêveuse, sentimentale, habile à représenter à propos de tout les mêmes regrets, les mêmes appréhensions, h prévoir les malheurs, à se forger de désolantes chimères, à se créer de vaines an<ïoisses. —
L’attention est lésée, ici encore, mais d’une manière assez différente : c’est une sorte de concentration, d’absorption intérieure, de rumination psychique portant sur des chagrins, des misères, des inquiétudes réelles ou imaginaires, mais toujours étrangement amplifiés. — La pensée devient aussi, le plus souvent, d’une excessive timidité, d’une défiance extrême qui se manifeste par des scrupules exagérés, une hésitation presque maladive à conclure, un balancement indéfini des raisons antagonistes, — quelque chose comme un vague commencement de folie du doute.
En résumé, les émotions excitantes agiraient dans le sens de la dispersion, les émotions déprimantes, dans le sens de l’agglutination mentale ; mais, comme les un’es et les autres reposent sur un fond de faiblesse et de désorganisation nerveuses, il y a une sorte d’incompatibilité naturelle (non pas radicale toutefois) entre l’émotivité et le pouvoir de contrôle intellectuel, le calme et la lucidité de la pensée, la coordination logique et méthodic|ue des idées. Chez les émotifs, le (( bon sens » n’est pas « la chose du monde la mieux partagée )) L Non pas que, chez certains, l’intelligence ne puisse être très élevée; car s’il en est d’absolument médiocres et d’entièrement incohél-ents, il en est d’autres d’une singulière puissance et richesse d’imagination, d’esprit pénétrant et subtil, et qui touchent au génie, un peu, il est vrai, dans la mesure où le génie est une névrose. Mais avec des dons esthétiques éminents, de la fougue ou de la délicatesse, des envolées magnifiques ou des grâces captivantes, ils procèdent toujours par fusées, manquant d’équilibre et de sérénité,
1, Mozart eut, toute sa vie, besoin d’un tuteur, — et Byron, dit son biographe et ami Moore, « était presque incapable de suivre un raisonnement régulier »
d’aptitudes scientifiques, du moins dans l’ordre de la spéculation abstraite.
D. Les Passionnés. — Une fois encore il faut le redire, tous les degrés d’intelligence se peuvent trouver unis à une nature passionnée, depuis la brute jusqu’à un Luther ou un Lamennais. Mais n’y a-t-il pas toujours une sorte de physionomie commune? C’est ce qu’il convient d’examiner.
La mémoire, qui peut être très inégalement facile, riche et souple, est généralement précise, vivace, tenace, mais partiale aussi, n’arrêtant et ne retenant que ce qui importe à la passion, avec des lacunes singulières. L’imagination présente les objets* de prédilection avec un relief saisissant ; elle est grossissante, ardente, absorbante, impétueuse, au service des appétits et des désirs, nullement contemplative, non plus que langoureuse ou sentimentale, si ce n’est parfois par un effet de contraste violent'. Les associations, généralement par similitude, sont gouvernées par la passion dominante qui n’évoque que les souvenirs, les images, les idées qui lui sont conformes ; ces éléments d’ailleurs sont fortement liés entre eux en un système stable, et se prêtent malaisément à la dissociation qui leur permettrait d’entrer dans des synthèses nouvelles, de se recombiner suivant un plan différent : d’où quelque chose d’un peu étroit et d’un peu raide dans l’allure générale de l’esprit. — L’attention, d’une prise vigoureuse, manque d’indépendance, ne se prête pas volontiers à toutes sortes de choses, subit parfois une sorte de fascination, se ferme d’autres fois avec je ne sais quelle brutalité. — La pensée est d’ordinaire concrète, malhabile à manier les abstractions et les hautes généralités ; elle est hardie, impétueuse, puissante, chez les plus grands.
emballée aussi et excessive, poussant jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde, souvent aggressive et se complaisant aux violences outrancières, d’une logique spéciale, vivante et enflammée, excellant à lancer d’un coup avec une force singulière toutes les idées, tous les arguments vers un but clairement vu, mais qui seul est envisagé ; capable d’ailleurs d’une souplesse particulière qui consiste à tout ramener à son point de vue, à revenir, au milieu de multiples circuits, à son centre permanent. Par cela même l’intelligence est amenée à négliger beaucoup de questions et beaucoup d’aspects des questions envisagées, comprenant mal tout ce qui contrarie son système, entrant difficilement dans les idées et les théories des autres, ne s’arrêtant guère aux objections et ne leur accordant pas leur vraie valeur, ignorant l’art de douter où il faut, les réserves prudentes, les atténuations et les scrupules de la pensée. De convictions entières, ils voient nettement ce qu’ils voient, excellent à interpréter tous les faits dans le sens de leur passion, à trouver des preuves à l’appui de leurs amours, de leurs haines, de leurs jalousies, de leurs préventions, — mais sont comme aveuglés à l’égard du reste, et par leurs exagérations mêmes arrivent aux plus extravagantes erreurs. Ainsi « la clairvoyance de la passion » se concilie avec « l’aveuglement de l’amour ». [Cf. Young : « Le premier soupir de l’amour est le dernier de la sagesse. »] Ainsi, s’il est vrai de dire que a les grandes passions nourrissent l’esprit », il n’est pas faux d’ajouter :
(( il y a une plénitude de passion, il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion. » (Pascal, II, 259.)
Il va de soi d’ailleurs qu’il faut tenir compte de la nature et de la valeur des passions. Il en est de basses et de bestiales qui ravalent l’intelligence et ne s’accommodent d’au-
Cime activité mentale; il en est de nobles et de fières qui ne conviennent qu’à un esprit large et généreux, qui sollicitent le mouvement de la pensée et en exaltent l’ingéniosité ; il en est qui ne peuvent vivre que dans les ténèbres, d’autres qui ne s’épanouissent que dans la lumière. « Il y a des passions, dit encore Pascal, qui resserrent l’âme et qui la rendent immobile, et il y en a qui l’agrandissent et la font répandre au dehors. »
IV. — Ces relations entre la sensibilité et l’intellipfence sont compliquées encore par ce fait que l’intelligence ellemême peut avoir, pour ainsi parler, sa sensibilité propre. Je veux dire que, comme toute tendance, les tendances intellectuelles donnent naissance à des phénomènes d’ordre affectif. Il existe, en effet, un besoin d’activité intellectuelle, tout comme un besoin d’activité musculaire ; l’un, de même que l’autre, est très inégalement réparti : fort développé chez certains individus, il est, chez d’autres, réduit h son minimum. Différent, non seulement en degré, mais en direction et en nature, il contribue à donner naissance à des différences individuelles caractéristiques.
Laissons évidemment de côté, ici, les hommes dans lesquels l’activité proprement intellectuelle est atrophiée, soit congénitalement, soit par arrêt de développement, soit par suite de son inexercice habituel et prolongé. Ils n’ont ni le goût, ni le désir des choses de l’esprit ; ils en ignorent les plaisirs si vifs pour d’autres; sans curiosité élevée, ils passent leur vie sans même soupçonner qu’il existe des problèmes dépassant la sphère des intérêts, des habitudes, de la routine professionnelle, de la vulgarité journalière. La paresse intellectuelle tient au fond de leur nature. Les mots
beauté, vérité, art, science, philosophie n’ont pas de sens pour eux. — Arrivons de suite aux autres, à ceux qui pensent et qui aiment penser, pour montrer brièvement les nuances qui les distinguent au point de vue qui nous occupe.
On rencontre des hommes à qui un certain travail intellectuel est nécessaire, mais comme une fonction naturelle à laquelle on satisfait sans qu’elle ait rien de tyrannique ; ce n’est ni un désir bien vif, ni un plaisir bien séduisant ; ils pensent, comme on respire, ou comme on fume, par un effet de l’habitude ou tout simplement parce que leur cerveau est ainsi construit, parce que la vie consciente en eux se traduit spontanément par le maniement des idées, comme en d’autres par le mouvement musculaire ou par la sensibilité. — Il est d’autres individus pour qui l’activité intellectuelle est un besoin impérieux, sans cesse renaissant ; ne pas penser leur est pénible ; ils ne peuvent s’arrêter de lire, d’étudier, de chercher; leur esprit est sans cesse en éveil, en quête d’une pâture nouvelle ; ils n’approfondissent pas, certes, toutes les questions qu’ils abordent, mais ils en touchent beaucoup ; le repos de la pensée produit vite chez eux un état d’inquiétude, de malaise, voire de souffrance: ce n’est pas seulement l’appétit, c’est la faim de savoir, au moins de s’occuper. Dans leurs distractions et leurs délassements même se manifeste ce besoin : ils aiment les jeux savants, ceux qui supposent de'l’attention, des combinaisons (’svhist, échecs, etc.) et dont le principal stimulant est précisément qu’ils donnent tout au moins l’illusion d’une occupation intellectuelle. Il arrive fréquemment, au reste, que ce besoin se localise, et, au lieu de s’étendre à toute espèce de questions, se limite à un ordre déterminé de choses qui seul les intéresse et devient l’objet de prédilection de toutes leurs ré-
flexions : c’est le cas des collectionneurs, des spécialistes étroits.
Voici une autre classe qui mérite d’être rangée à part : celle des gourmets de l’esprit. Pour eux l’exercice de la pensée est moins encore, peut-être, un besoin qu’un plaisir délicat et raffiné; le jeu des idées les séduit; ils s’y complaisent pour les subtiles jouissances qu’ils éprouvent à en faire le tour, à les accueillir toutes sans être forcés de s’arrêter à aucune, à se prêter aux plus disparates, aux plus contradictoires, sans se donner jamais entièrement. C’est d’eux surtout qu’il faut dire avec Pascal qu’ils recherchent non les choses mais la recherche des choses ; ils s’intéressent moins à la solution des problèmes qu’aux faces diverses sous lesquelles on les peut envisager. Il y a là une sorte d’épicuréisme de la pensée, infiniment supérieur à coup sûr à l’épicuréisme de la sensation, mais qui au fond est de même nature. C’est l’amour à la Stendhal appliqué aux choses de l’esprit, et qui, chez un penseur très délié, devient ce dilettantisme séduisant qu’on a si souvent analysé, admiré ou blâmé en Renan, et dont quelques illustres contemporains seraient des exemples plus certains.
Enfin les tendances intellectuelles, comme toutes les autres, peuvent s’exalter jusqu’à la passion. Et cette passion de la vérité est exclusive au même titre que l’amour ou l’ambition : ceux qui en sont possédés lui appartiennent sans partage ; rien plus n’existe pour eux; par elle seule et pour elle seule ils vivent. Connaître est pour èux l’objet d’un culte jaloux. On en peut dire ce que F. Huet dit de Bordas- Demoulin ; « penser était sa vie, sa profession. » — Tantôt c’est la passion de l’étude, tantôt celle du prosélytisme. Les uns ont une soif inextinguible de savoir pour savoir. Tel ce
Mentelli dont Descuret nous a retracé la curieuse histoire, et qui, sachant douze langues, très versé dans toutes les sciences exactes, passa plus de trente années à étudier six jours par semaine et vingt heures par jour, sans laisser aucun ouvrage ni même la moindre trace de ses immenses recherches. (c Du reste, ajoute Descuret, l’affectation de la singularité n’entra pour rien dans le choix de cette vie austère, dont il ne s’est jamais lassé et qui surpasse tout ce qu’on connaît de celle de quelques philosophes anciens. Pour lui, l’amour de la science fut le seul bien désirable : il y sacrifia toutes les jouissances que prisent les autres hommes; mais personne ne lui voua un culte plus dénué de vanité ou d’ambition. » (Descuret, Médecine des Passions, p. 721 et suiv.) — Les autres ne séparent pas de la poursuite du vrai sa divulgation, sa diffusion ; ils s’y consacrent, non seulement pour le posséder mais pour le transmettre et le faire triompher; ils sont les apôtres d’une idée, ne séparent pas l’humanité de la vérité et prendraient volontiers pour devise la belle parole de Sénèque : Si mihi cuin hac exceptione detur sapientia, ne oui communicem, rejiciam \
V. — Que l’intelligence, quand elle est devenue à ce point souveraine, modifie toutes les autres manifestations de la sensibilité, les transforme ou les absorbe, c’est ce qui ne semble guère être contestable. Mais on peut ajouter que d’une manière générale l’intelligence réagit toujours sur la sensibilité. Aussi, après avoir essayé de montrer comment une forme déterminée de la sensibilité paraît bien entraîner
1. Cf. le mot de Fontenelle : « Si j’avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l’ouvrir. »
loi LES LOIS DE COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE.
une certaine nature d’esprit, il faut voir si une forme déterminée d’intelligence ne favorise pas réciproquement certaines dispositions de la sensibilité. Et ce sera un moven de contrôler et de vérifier quelques-unes des lois de coexistence ou d’exclusion que nous avons cru pouvoir signaler plus haut.
En disant qu’un mode défini de sensibilité s’accompagne normalement d’un mode défini d’intelligence, nous ne voulions pas soutenir, en effet, que l’intelligence fut sous la dépendance exclusive de la sensibilité et que celle-ci ne pût à son tour subir l’influence de celle-là. Ce fait que tous les degrés de développement intellectuel sont compatibles avec n’importe quelle nature sensible, prouve déjà qu’il y a indépendance relative . Ce qui le démontre aussi c’est qu’en somme l’intelligence est le facteur de notre constitution psychique le plus directement modifiable et éducable. La discipline de la pensée est en somme plus aisée que celle du cœur; mais l’instruction serait de peu de prix peut-être, si, par l’intermédiaire de la pensée, on ne pouvait pénétrer jusqu’au cœur lui-même. Les idées agissent sur les sentiments et cette action n’est pas nécessairement « instable, oscillante, faible, extrinsèque », elle ne s’exerce pas seulement a du dehors », mais (( du dedans ». H y a certes une influence qui s’exerce (( de bas en haut », comme dit M. Ribot ; mais il y en a une aussi qui se produit « de haut en bas ». M. Fouillée l’a très justement soutenu: a Savoir ce qu’on sent, pourquoi on le sent, ce qu’on tend à faire, pourquoi on tend à le faire, enfin qu’elle est la valeur 'de ce sentiment ou de cette impulsion, ce n’est point aborder les choses par le dehors : c’est au contraire éclairer .l’intérieur d’une lumière qui est elle-même tout interne, dont une certaine chaleur est inséparable et
RELATIONS ENTRE LA SENSIRILITÉ ET LTNTELLIGENCE. 155
qui par cela même est prête à se convertir en mouvement visible. » [Tempérament et caractère^ p. 118.)
La sensibilité elle-même n’enveloppe-t-elle pas déjà en effet un élément de connaissanee ? La sensation, Platon le faisait remarquer, ne serait à peu près rien sans la mémoire qui la conserve, l’imagination qui la pressent, l’entendement qui la juge : elle est cognitive en même temps qu’affective, et les deux indissolublement. Nos désirs ou nos aversions se précisent ou se modifient grâce à la connaissance que nous prenons de leur objet. Nos sentiments, nos émotions les plus élevés sont aussi les plus complexes ; ils supposent la combinaison d’une masse considérable d’éléments plus simples, dont un grand nombre sont d’ordre intellectuel. Que ceuxci soient amoindris ou multipliés, que la nature de l’intelligence varie et la sensibilité tout entière sera du même coup transformée. L’intelligence se peut développer de telle sorte qu’elle fasse contrepoids aux impulsions de la sensibilité ; de même que, si elle se laisse entraîner sans résistance dans la direction où elle est naturellement sollicitée et comme inclinée par la sensibilité, elle ne manquera pas de confirmer celle-ci dans ses dispositions primitives en les exagérant encore.
Une intelligence obtuse, lente et paresseuse ne permettra pas à la sensibilité morale de se dégager, et ne laissera place qu’à des tendances inférieures et grossières. Chez l’idiot, par exemple, l’obtusion des sentiments tient en grande partie à l’arrêt du développement intellectuel. La méchanceté, d’autre part, est en grande partie inintelligence. « Tous les idiots sont méchants, dit le D‘‘ Azam, tous ont un détestable caractère. » Et il ajoute: (( Mal comprendre, tirer des conséquences fausses d’un fait quelconque, est l’origine de mille
défauts ; voir les choses de haut, en prévoir les suites, est une condition importante du calme de l’existence. Ce calme et cette sérénité de l’homme intelligent ont sur le caractère une heureuse influence. On n’a qu’à regarder autour de soi pour constater que les hommes intelligents ont meilleur caractère que ceux qui ne le sont pas. » [Le caractère dans la santé et dans la maladie^ p. 57.) On peut observer aussi très nettement dans la chorée cet abaissement parallèle de l’intelligence et de la sensibilité morale. Chez ces malades l’intelligence s’affaiblit singulièrement, au point qu’il y a parfois « une incapacité absolue de penser )). (Ziemssen.) Ch. Lasègue les dépeint « paresseux, bêtas, indolents )), et qualifie leur état mental « d’état mental inférieur » ; « les manières de l’enfant, dit West, sont presque celles d’un idiot ». En même temps les sentiments affectifs sont profondément atteints. « Ordinairement, l’enfant témoigne de l’indifférence, de la méfiance vis-à-vis de ses proches. Il n’eet plus caressant, affectueux comme par le passé. 11 ne témoigne aucune sympathie aux personnes qu’il chérissait. Souvent encore il s’en prend à ses égaux, soit qu’il repousse ses frères ou ses sœurs, ses camarades d’école ou autres, soit qu’il les batte ou même quelquefois exerce sur eux certaines violences. Insensible aux caresses de son entourage, le malade se renferme dans un égoïsme absolu. » (D'’ A. Breton, Etat mental dans la chorée, p. 48.) L’égoïsme instinctif et en quelque sorte inconscient des apathiques lourds, l’égoïsme brutal des impulsifs, comme l’égoïsme violent des passionnés dépendent au fond, dans une large mesure, de cet état d’infériorité mentale. — C’est qu’en effet, quand l’esprit s’habitue à ne jamais sortir de son étroit sillon, quand il se fige en une immobilité froide, s’abandonne à une aveugle routine.
le cœur se rétrécit avec la pensée ; le sentiment, comme l’idée, perd de sa souplesse, de sa vitalité, de sa chaleur, de son expansion ; il s’accommode lui aussi d’une sorte d’indolence, d’impassibilité, d’indifférence mesquine à l’égard tout au moins de ce qui ne le touche pas d’une manière immédiate et personnelle. La médiocrité d’esprit est à la fois le signe et la cause de la médiocrité d’âme.
D’autre part, on a souvent remarqué que le développement de la sympathie résulte de celui de l’imagination. Dugald- Stewart, après A. Smith, a très finement analysé ce phénomène. (( Ce que d’ordinaire on appelle sensibilité dépend en grande partie de la faculté d’imagination. Offrez à deux individus un même tableau de souffrance ou de tristesse; par exemple, celui d’un homme que des circonstances imprévues ont fait passer de l’aisance à la pauvreté. L’un deux, peutêtre, ne sent que ce qu’il voit, n’éprouve que ce dont il a la perception par ses sens. L’autre suit en imagination cet infortuné dans sa triste demeure ; il partage, dans tous ses détails, la détresse et l’angoisse de la famille et de son chef... A mesure qu’il avance dans ce tableau, sa sensibilité s’émeut ; ce n’est pas ce qu’il voit, c’est ce qu’il imagine qui le touche. On dira peut-être que c’est sa sensibilité même qui monte son imagination. Cela est vrai ; mais il ne l’est pas moins que c’est à l’imagination qu’il doit l’exaltation et la durée de sa sensibilité... Il est probable que la froideur apparente et l’espèce d’égoïsme qu’on observe dans beaucoup d’hommes tiennent en grande partie à un défaut d’attention et d’imagination L ))
1. Dugald- Stewart, Philos, de V Esprit humain, ch. vin, sect. IV. — Cf. H. Spencer, Principes de Psychologie, trad. fr., II, p. 590 et suiv. — « Le degré et l’étendue de la sympathie dépendent delà clarté et de l’étendue
L’excès d’imagination a donc, comme on l’a vu déjà, un étroit rapport avec les émotions tendres, la sentimentalité et aussi la mélancolie. Il est lié d’une manière générale à l’émotivité sous toutes ses formes ; il la surexcite, en accroît l’impétuosité, la mobilité et la tyrannie. Enfin il exerce des effets analogues sur les passions qui sont, d’ordinaire et si l’on excepte les passions pùrement organiques, d’autant plus impétueuses que l’imagination est elle-même plus ardente, a plus de force et de chaleur.
De la même manière, l’éparpillement des forces intellectuelles, le manque d’attention, la légèreté d’esprit, l’inaptitude à réfléchir favorise une disposition analogue à ce qu’on pourrait appeler la dissipation sensible, je veux dire une certaine vivacité superficielle et changeante des sensations et des sentiments, une certaine gaieté frivole et enfantine qui nous livre aux impressions du moment.
La discipline de la pensée, tout au contraire, l’habitude de diriger notre esprit vers des recherches intellectuelles, tout au moins l’habitude de l’ordre, de la méthode dans les idées, — voilà qui a pour effet normal d’atténuer l’émotivité, de lui faire perdre en partie ce qu’elle peut avoir de tumultueux et de déraisonnable. Un esprit juste, un entendement clair et vigoureux, par conséquent la culture et l’exercice des facultés intellectuelles, constituent la plus efficace protection contre les exaltations de la sensibilité, contre la dégénérescence morale. L’éducation intellectuelle, en nous amenant à penser avec plus de lucidité et de logique, en nous apprenant à réfléchir et à juger, à envisager les
de la représentation... L’accroissement de l’intelligence est donc une condition de l’extension de la sympathie. » — Voir aussi : Espinas, Sociétés animales, passim
choses, les événements, les personnes et nous-mêmes d’une façon plus calme et plus impersonnelle, nous rend capables de contrôler nos émotions et nos désirs, de les réfréner, de les rendre moins turbulents et moins impulsifs; peu à peu elle les apaise. Elle nous met en garde contre les duperies de l’enthousiasme et contre ces rêyeries dangereuses ou coupables où d’autres se complaisent sans réserve. Elle est, comme l’avait admirablement vu Spinoza, le souverain remède contre l’esclavage des passions.
Il existe d’ailleurs un certain mode de développement, ou plutôt une certaine direction de l’intelligence, qui peut altérer plus ou moins profondément la sensibilité normale. Je ne veux pas ici parler seulement de l’abus de l’analyse qui flétrit et corrompt nos sentiments et nos affections. Mais l’abus de la pure spéculation peut détruire singulièrement en nous les tendances affectives et développer une sorte de sécheresse de cœur. Ce serait le cas de rappeler l’exemple de Gauss s’il n’était trop connu. En réalité, il y a là un phénomène de dérivation qui n’est qu’un cas particulier de la « loi de balancement des organes » appliquée aux fonctions psychiques. Tout excès de développement constitue une véritable anomalie et entraîne une atrophie correspondante.
Mais il n’en reste pas moins que le développement sain et harmonieux des facultés intellectuelles est une garantie du développement harmonieux et sain des facultés sensibles. La fraîcheur et l’étendue de l’esprit, sa souplesse, une pensée généreuse et vivante, curieuse et ferme, attentive et vigilante, la disposition h sortir de soi pour s’intéresser à toutes choses et en même temps à rentrer en soi-même pour demander, comme parle Epictète, le mot du guet à toutes ses idées, une intelligence lucide sans froideur, enthousiaste
sans aveuglement, — cela seul donne à la sensibilité le calme et l’élévation, la chaleur et la lumière, cela seul élargit et vivifie Tame et rend capable des sentiments nobles et supérieurs : « dans une grande âme, tout est grand )). — C’est qu’aussi bien tout se tient ici. En s’intéressant aux choses de la pensée, de l’art, de la philosophie, l’homme apprend à se désintéresser de lui-même : les jouissances délicates qu’il y apprend à goûter le détournent des satisfactions grossières et le rendent capable des généreuses amours et des belles passions, a Car si la haute culture moralisa, c’est que la moralité est la première condition sous-entendue de la haute culture, comme la première condition de la flore alpestre est un air pur. » (G. Tarde, Criminalité comparée,)
VI. — Est-il possible, maintenant, de dégager de toutes les observations précédentes quelques conclusions générales?
Sans méconnaître ce fait que l’intelligence peut se constituer en un système relativement indépendant de la sensibilité, il nous a semblé que des liens de corrélation réciproque les unissaient assez généralement. Ces rapports se peuvent ramener à quelques principes essentiels.
Et d’abord, toutes les altérations pathologiques de l’une de ces fonctions de la vie mentale s’accompagnent d’altérations de l’autre. Si la sensibilité tombe au-dessous d’un certain niveau, l’intelligence s’abaisse concurremment ; si la sensibilité s’exalte au point de devenir morbide, l’équilibre mental se trouve du même coup compromis. La réciproque est d’ailleurs vraie.
A ne considérer que les phénomènes normaux et les individus sains, ce parallélisme se remarque encore. La lenteur
des processus psychiques se manifeste à la fois dans le domaine de la sensibilité et dans celui de l’intelligence. De même aussi, la mobilité, l’instabilité des phénomènes affectifs coïncide avec un certain éparpillement intellectuel.
En résumé, la dissociation psychique et aussi la systématisation ou coordination mentale s’accompagnent dans ces deux sphères et s’y manifestent par des effets analogues ; elles s’élèvent ou s’abaissent parallèlement, car elles tiennent vraisemblablement à de mêmes causes profondes.
Malapert.