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CHAPITRE III

DES RELATIONS EXISTANT ENTRE LES MODES DE LA SENSIBILITÉ ET DE L’INTELLIGENCE ET CEUX DE L’ACTIVITÉ,

D’une manière très générale, on peut dire qu’étant connues la sensibilité et l’intelligence d’un individu donné, il est possible d’en inférer, sans de trop grandes chances d’erreur, la nature de son activité. Je parle de la nature et non pas de la puissance, de la forme plutôt que de la quantité. Nous avons remarqué déjà, en effet, qu’il existe une activité primitive (une capacité et un besoin d’action), très inégalement répartie entre les hommes et qui peut être le trait dominant et caractéristique de certains d’entre eux. Cette activité nous a paru — du moins au point de vue de son énergie spontanée — indépendante de la sensibilité et de l’intelligence ; elle ne s’élève ni ne s’abaisse parallèlement avec celles-ci ; il semble même parfois qu’elle perde ce que gagnent les autres. Il est manifeste au contraire que le mode de déploiement de l’activité, sa façon particulière d’entrer en exercice et de se développer, dépendent presque exclusivement de la nature de la sensibilité et de l’intelligence auxquelles elle est liée.

Toutefois, comme dans l’organisme psychologique tout s’enchaîne avec une rigueur dont on se fait dilïicilement idée, les dispositions propres de l’activité ne sont pas sans

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exercer une influence notable sur la sensibilité et rintelligence même. On peut donc examiner tout d’abord cet aspect de la question.

I. — L’activité spontanée est faible ou forte : il y a des gens naturellement répugnants à l’action, d’autres naturellement actifs. Mais dans chacun de ces groupes, une distiction paraît nécessaire. Il est des hommes dont l’inactivité provient tout simplement d’une sorte d’inertie primitive, résultant elle-même vraisemblablement de la lenteur des échanges vitaux. Il en est d’autres chez qui elle est l’effet ou du moins l’expression d’une sorte d’épuisement — ayant probablement pour cause un défaut de nutrition. — D’autre part il y a des actifs de deux catégories : les premiers chez qui l’activité bien que puissante est lente et lourde ; les seconds chez qui elle se dépense avec vivacité et même une certaine impétuosité. Il y a ainsi quatre cas principaux à étudier séparément.

L’inertie s’accompagne normalement d’une dépression de la sensibilité; il n’y a pas malaise, d’ailleurs ; ce n’est pas là un état pénible, c’est tout simplement un état d’hypoesthésie. Toutes nos sensations, en effet, nos émotions, nos tendances, nos désirs enveloppent des éléments moteurs, proprement musculaires, qui y jouent un rôle sinon prépondérant, comme le soutient une certaine école, du moins fort important. Si ce support musculaire vient à disparaître, à s’atténuer dans une proportion plus ou moins considérable, le phénomène affectif tombe pour ainsi dire sur lui-même, s’affaisse, s’affaiblit, ne tarde pas à se dissiper. En parlant des émotions, nous avons déjà remarqué ce fait que leur durée et leur intensité tiennent dans une large mesure à l’in-

tensité et à la prolongation de leurs manifestations motrices. De même c’est un fait d’observation banale que la résolution des muscles des membres et de la face apaise promptement un accès de colère. L’atonie musculaire doit donc ao^ir dans

le sens d’une diminution de la sensibilité: c’est d’ailleurs l’efFet constant de l’immobilité, du repos, qui tendent à produire* le sommeil, ou tout au moins qui provoquent un état de plaisir général, ou plutôt de bien-être calme et égoïste. Les inertes sont d’ordinaire un peu endormis. Cela est vrai aussi communément en ce qui regarde l’intelligence, — exception faite toutefois et bien entendu, pour les purs intellectuels ; aussi bien dans ce cas l’activité proprement dite est plutôt dérivée que supprimée. Mais l’inactivité primitive et foncière coïncide presque toujours avec la lenteur et la lourdeur de la pensée, qui reste comme embarrassée et empêtrée, et dont le champ semble se rétrécir. L’imagination est terne et languissante, l’attention manque de vigueur et de souplesse, l’esprit n’est ni vif, ni curieux, ni brillant.

L’épuisement est tout autre chose que l’inertie que nous venons d’examiner. C’est un état physiologique particulier, qui peut être dû à des causes occasionnelles très diverses, mais qui peut être aussi congénital. Il y a des gens qui naissent fatigués. Or la fatigue a des effets très remarquables sur la sensibilité et l’intelligence. Elle s’accompagne de tristesse, d’inquiétude. Elle crée « un état de faiblesse irritable qui se rapproche singulièrement de celle des états névropathiques... Autant au point de vue de la motilité et de la sensibilité que de l’excitabilité, la fatigue peut réaliser les conditions physiologiques permanentes de l’hystérie ; la fatigue constitue une véritable hystérie expérimentale momentanée. » (Ch. Féré, Pathol, des Emotions, p. 158-162.) Le

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même auteur écrit encore: « Suivant que l’exercice musculaire est modéré, ou excessif, fatigant, il entraîne des sentiments différents. Dans le premier cas, le mouvement entraîne une sensation générale de bien-être, comme dans le jeu; dans le second, il entraîne un sentiment pénible, avec ou sans tendance à la réaction. Cette influence de l’exercice physique sur les sentiments varie du reste suivant les individus ^ : tandis que, chez les uns, il développe une tendance h l’expansion et à la bienveillance, chez d’autres, au contraire, on voit se manifester une irritabilité pénible et une tendance h l’aggression; certains dégénérés sont incapables de se livrer à un exercice un peu violent sans devenir tout de suite querelleurs. Je connais un mélancolique amateur d’excursions qui fréquemment et à la suite de marches forcées a des accès d’excitation maniaque. » (Id., ihid., p. 134). — Chacun a pu expérimenter sur soi-même des effets analogues. La fatigue, l’épuisement sont liés à un état d’émotivité-mélancolique et d’émotivité-irritable : ce qui est entièrement conforme à tout ce que nous savons sur les causes ou conditions de ces phénomènes affectifs.

Les effets de l’épuisement sur l’intelligence concordent naturellement avec ceux que nous venons de signaler à propos de la sensibilité. Galton a étudié avec soin les effets de la fatigue mentale. (Fr. Galton, La Fatigue mentale^ in Fes>ue scientifique, 26 janvier 1889.) Ceux de la fatigue physique, de l’amyosthénie, sont de même ordre. Les facultés les plus profondément atteintes sont l’attention qui devient pénible

1. Précisément parce que, suivant l’activité propre de chacun, la même dépense d’exercice musculaire est ou non fatigante : il faut évidemment mesurer ici non la somme d’énergie dépensée, mais son rapport avec la somme d’énergie disponible et cette dernière varie d’un homme à l’autre.

m LES LOIS DE COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE.

et instable, le jugement et le raisonnement. « Les études qui faiblissent les premières sous l’influence de la fatigue sont dans la majorité des cas l’arithmétique et les mathématiques. » (Galton, loc. cit.) L’esprit montre une peine remarquable à comprendre, à s’appliquer aux travaux qui supposent de la réflexion, à combiner logiquement des idées abstraites. Les associations manifestent un certain désordre, la mémoire devient plus inexacte, plus sujette à l’erreur, l’imagination plus capricieuse et désordonnée. Il y a là en somme un manque d’équilibre que nous avons eu plusieurs fois occasion de signaler et qui est une première manifestation de l’automatisme et de la dissociation psychologiques.

Si nous passons aux Actifs proprement dits, nous rencontrons d’abord les Actifs-lents. Un tel mode caractéristique d’activité se rapproche à de certains égards de l’inertie, mais en diffère pourtant d’une manière assez notable pour que nous n’ayons pas simplement à répéter ici ce que nous avons dit à propos de cette dernière. Sans doute, les mouvements lents développent, comme le remarque Bain [Les Sens et U Intelligence, tr. fr., p. 67) des sentiments agréables qui sont de la nature des sentiments passifs et qui ressemblent h ceux du repos musculaire ou de l’invasion du sommeil. Sans doute cette lenteur correspond d’ordinaire à une sensibilité peu profonde et peu vive, souvent assez obtuse, à une ce inémotivité » très apparente. Mais il convient de remarquer que la tendance à l’activité vient modifier assez profondément cette disposition générale de la sensibilité et lui donner un cachet particulier. C’est moins l’apathie, l’indifférence, que la tranquillité continue des tendances, qui peuvent avoir à la fois une stabilité et une puissance très grandes. Ce n’est pas, à coup sûr, le règne des passions, mais c’est déjà celui

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des désirs assez intenses et surtout permanents, avec une égalité d’humeur caractéristique, faite de calme, de bienêtre, de bienveillance un peu molle et passive, de sangfroid naturel, une certaine bonhomie qui n’exclut pas la fierté. L’égoïsme, naturel et innocent encore, est plus personnel, si je puis dire, plus actif, plus enclin h travailler k se satisfaire. L’intelligence aussi participe de ce caractère mixte. Elle manque d’enthousiasme, de feu, de subtilité esthétique ou spéculative ; l’esprit n’est pas très ample, il est même volontiers routinier, mais il peut être net, réfléchi, pratique, pondéré.

Par actifs-vifs j’entends les gens chez qui les énergies motrices sont k la fois puissantes et toujours prêtes k se dépenser avec rapidité et vigueur; ils se rapprochent plus ou moins de ceux que nous avons nommés les agités. Or l’exercice musculaire, quand il se dépense ainsi par besoin de se dépenser et sans excès, sans fatigue, provoque une diminution de la sensibilité k la douleur, une expansion générale et joyeuse, une disposition k l’exubérance et k la gaîté. (( C’est une vérité bien connue, écrit Spencer, que l’agitation corporelle affaiblit l’émotion... Après une grande infortune, on souffre moins si l’on est forcé de payer de sa personne, que si on demeure en repos. » {Essais sur le Progrès; la Physiologie du rire, tr. fr., p. 302.) La vivacité de l’activité, qui engage l’individu k entreprendre mille choses, k se mettre sans cesse en quête d’occupations et de projets nouveaux, k regarder vers l’avenir plutôt que vers le passé, le détourne en effet de la contemplation mélancolique de ses déboires et de ses tristesses anciennes. La sensibilité, tout en restant vive, manquera dans une large mesure de cette profondeur, de cette persistance, de cette sorte de réson-

nance et de récurrence qui sont les conditions normales de l’émotivité. Les sentiments auront donc de la mobilité, les sympathies et les antipathies seront promptes mais passagères. En général, de la bienveillance, un peu trop facile peut-être, et qui se transforme assez rarement en bienfaisance persévérante et continue ; qui se prête trop aisément à tous, ne peut se donner tout entier à quelqu’un.

Le travail intellectuel lui aussi est facile et rapide plutôt que soutenu et puissant. La mémoire est heureusement douée plus encore pour l’acquisition que pour la ténacité et la fidélité. De la décision dans le jugement, de la netteté pratique, mais une certaine imprévoyance et étourderie. Peu de goût pour les idées abstraites et les longues chaînes de raisonnement. Ils ont même une certaine répugnance pour la réflexion prolongée, pour la méditation intérieure, qui ferait obstacle au besoin d’agir et d’agir vite. D’un mot une légère tendance à la dissipation, qui parfois d’ailleurs s’exagère jusqu’à nous donner le type intellectuel du brouillon.

Il y a donc en résumé une corrélation frappante entre l’état de la sensibilité et de l’intelligence et l’état de la motilité. Et, en un sens, cela tient à ce que les deux premières sont subordonnées à cette dernière. C’est ce que montrerait nettement l’étude d’un certain nombre de cas pathologiques (hystérie, neurasthénie, chorée, mélancolie, épilepsie, etc.). L’impotence musculaire des hystériques, l’incoordination motrice des choréiques, l’amyosthénie matutinale des neurasthéniques, etc., sont les causes véritables d’un grand nombre de troubles affectifs et intellectuels. Ceux-ci d’ailleurs à leur tour réagissent dans le même sens et il y a là une sorte de cercle: aussi arrive-t-il fréquemment que les symp-

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tomes apparents se succèdent dans un ordre différent, de telle manière que la détermination de la cause vraiment première est rendue singulièrement difficile. Mais, et c’est ici ce qui nous importe avant tout, cela même démontre la rigueur foncière de ces relations, de ces lois de coordination. Aussi l’examen, qu’il nous faut aborder maintenant, de l’influence qu’exerce sur l’activité l’état de la sensibilité et de l’intelligence, nous permettra-t-il de vérifier en les complétant la plupart des conclusions que nous avons tout à l’heure indiquées.

II. — C’est de la sensibilité que l’activité reçoit ses impulsions ; c’est l’intelligence qui en dirige les manifestations. Il faut donc s’attendre à rencontrer tel mode d’activité généralement associé à tel ou tel mode de sensibilité ou d’intelligence, généralement exclu par tel ou tel autre. H y a des rapports de convenance ou de disconvenance, de compatibilité ou d’incompatibilité qu’il faut tacher de découvrir. — Puisque nous avons rencontré déjà des relations de ce genre entre la sensibilité et l’intelligence, nous pouvons ici encore reprendre le plan que nous avons antérieurement suivi et considérer successivement, à ce nouveaupointde vue, chacune des formes essentielles de la sensibilité. Nous indiquerons, chemin faisant, le rôle propre que peut jouer l’intelligence.

L’Apathie. — Elle est généralement liée à l’inertie. La dépression de la sensibilité coïncide normalement avec un abaissement plus ou moins notable de l’activité. Les impressions restant faibles et obtuses, les tendances sensibles languissantes et comme énervées, l’activité ne se trouve pas excitée. Ce qui domine la situation des malades atteints de

stupeur, c’est un affaissement généralisé et parallèle de la sensibilité et de la motilité : indifférents à tout, objets et personnes, dangers, menaces, promesses, ils demeurent inactifs et immobiles : leurs mouvements sont rares, sans vigueur, d’une lenteur et d’une mollesse extrêmes ; leur puissanee musculaire est très affaiblie ; ils montrent une tendance remarquable à s’asseoir ou à se coucher. La durée du temps de réaction est accrue. « A la suite des paroxysmes convulsifs ou vertigineux [dans l’épilepsie] la durée du temps de réaction est constamment plus longue, même lorsque le malade est complètement sorti de la stupeur depuis longtemps. Cette augmentation du temps de réaction persiste un temps variable après le paroxysme. Elle concorde avec la diminution de la sensibilité et l’affaiblissement musculaire qui se produisent dans les mêmes circonstances. » (Ch. Féré, Epilepsies et Epileptiques, p. 196.) Un malade d’Esquirol, guéri d’un accès de mélancolie avec stupeur, lui disait : « Ce manque d’activité vient de ce que mes sensations étaient trop faibles. » — C’est ce qui a lieu aussi manifestement chez les apathiques normaux: chez eux le ton vital tombe à un niveau inférieur ; la sensibilité et les énergies motrices et actives sont par là même concurremment déprimées. L’atonie est générale: la réaction reste nonchalante et molle, précisément parce que l’excitation a été médiocrement intense. — Au cas où l’intelligence elle-même (et eela est, comme on l’a vu, très fréquent) reste lourde, lente et médiocre, nous avons une raison de plus pour que l’inaetivité coïncide avec l’apathie.

Toutefois deux exceptions doivent dès maintenant être notées. D’une part l’apathie est conciliable, on s’en souvient, avec un développement intellectuel fort élevé, particulière-

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ment avec des aptitudes plus ou moins remarquables à la pensée réfléchie, à l’attention soutenue et méthodique. Or, l’importance du développement de l’intelligence et surtout de l’attention sur l’activité mérite une mention spéciale. On a établi expérimentalement (Broca, Féré) que la « pression produite par l’efFort de flexion des doigts est moins forte chez les ouvriers dont la profession est exclusivement manuelle, que chez les ouvriers d’art, qui dépensent moins de force musculaire, mais dont l’intelligence est plus en jeu ; et cette pression est plus considérable encore chez les sujets adonnés aux professions libérales, dans les mêmes conditions d’age... Des observations qui précèdent on est en droit de tirer cette conclusion que \ énergie de l’effort momentané est en rapport avec l’exercice habituel des fonctions intellectuelles. » (Féré, Sensation et Mouvement, p. 4-5.) Il s’agit ici, bien entendu, de l’effort momentané, d’un mouvement déterminé, indiqué, connu, volontaire en un mot : il s’agit de la concentration et de la coordination, en vue d’un acte donné, de certaines contractions musculaires. C’est en ce sens seulement que l’on doit prendre cette formule : a Sous l’influence du travail intellectuel, la force dynamométrique augmente » ; on dira donc plus exactement: « L’exercice momentané de l’intelligence provoque une exagération momentanée de l’énergie des mouvements volontaires. » — C’est qu’en effet le facteur essentiel qui entre en jeu dans ce cas, c’est l’attention. Suivant qu’elle a été fixée d’une façon plus ou moins soutenue, l’acte est plus ou moins énergique. Sous l’influence de l’attention le temps de réaction est diminué, et l’énergie des mouvements accrue ; la diminution de la force d’attention a des effets opposés : l’amyosthénie des hystériques a pour cause au moins partielle la perte d’attention. — Aussi chez

l’apathique intelligent, d’esprit pondéré et réfléchi, capable d’attention soutenue, voyons-nous l’activité prendre un aspect tout particulier. Nous n’avons pas affaire à coup sûr à un grand actif, à un de ces hommes qu’une activité dévorante, un besoin sans cesse renaissant de mouvement, engage dans des entreprises toujours nouvelles. Nous sommes en présence d’individus bien doués du côté de la volonté, non pas impétueuse et hardie, mais calme et durable, car nous trouvons là les conditions les plus favorables au développement de l’activité persévérante, patiente, tenace, et aussi de la volonté inhibitrice qui, chez les mieux doués, sera possession de soi, modération, sang-froid, et qui, chez les représentants inférieurs du type sera cette force de résistance qui ressemble un peu trop à la force d’inertie.

D’un autre côté, il ne faut pas oublier que les énergies actives, — au point de vue de la quantité du moins, — ne dépendent pas exclusivement de la vivacité de la sensibilité : une certaine activité spontanée peut coexister avec une apathie fort accusée. En ce cas toutefois, l’activité offrira un caractère remarquable de lenteur, ou plutôt de régularité monotone. Parfois, cependant, comme sous l’action d’une poussée intérieure, pourront se produire des accès généralement courts de violence, de colère et de brutalité. S’ils sont, par surcroît, d’intelligence médiocre et routinière, ce seront de bonnes machines, solides, bien réglées, accomplissant consciencieusement leur besogne, à condition que celle-ci ne soit ni bien variée ni bien délicate. Avec une intelligence supérieure, ils auront tout ce qu’il faut pour devenir des hommes de volonté froide et énergique, prudente et maîtresse de soi.

Les Sensitifs. — Une sensibilité vive, tournée vers le

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plaisir, est liée ordinairement k une activité riche et expansive. Si elle est mobile, elle provoquera une activité dispersive et discontinue, et qui, plus ou moins puissante par ellemême, a besoin d’être suscitée, provoquée par des sensations, des phénomènes affectifs quelconques ; comme ceux-ci se succèdent avec rapidité, il y a exubérance, excitation, besoin tumultueux de mouvement, poussées brusques en des directions diverses; l’individu est entreprenant, a du ressort, ne se laisse pas facilement abattre, se relève vite, est toujours en quête de quelque chose de nouveau k tenter. Ce qui est k craindre c’est l’agitation déréglée et incohérente. Ajoutons d’ailleurs que l’intelligence, participant le plus fréquemment k cette motilité et k cette surexcitation de la sensibilité, contribue pour sa part k donner k l’activité le caractère typique que nous essayons de décrire. L’attention en effet est instable, se fixe malaisément, ne se maintient guère ; le sensitif-vif est presque toujours un distrait-dissipé; les facultés de jugement et de réflexion sont déprimées au profit de l’imagination, de l’association des idées. La volonté dès lors aura une tendance remarquable k être changeante et capricieuse. L’individu veut et cesse bientôt de vouloir, change de décision, cède ou résiste au hasard, est k la merci de la dernière impression qui, au lieu d’être ajournée, réfrénée, appréciée, contrôlée, se traduit immédiatement par des mouvements. Ce n’est pas de l’aboulie, au sens rigoureux du mot, c’est plutôt de la a polyboulie )), avec de l’impulsivité et surtout une extrême incapacité de se dominer. Cet élément essentiel de la volonté complète, le nonvouloir, fait plus ou moins complètement défaut. Un bon exemple — encore qu’il soit extrême — de cette combinaison normale, nous est fourni par la manie. J’emprunte k Bail et k

Magnan’ les éléments de la description suivante. — La donnée essentielle de la manie est la mobilité. Il y a surexcitation de tous les penchants bons ou mauvais et le malade passe des uns aux autres avec la plus grande rapidité ; il est expansif, gai sans motif, généreux sans discernement; l’exagération des phénomènes affectifs, des désirs, n’a d’égales que leur diversité et leur instabilité. — Les facultés intellectuelles sont singulièrement excitées aussi : c’est un déluge d’images, de souvenirs, d’idées qui s’attirent suivant les lois de l’association, mais surgissent brusquement, bondissent en tous sens ; on voit ici se produire au plus haut degré, ce phénomène dont Esquirol a fait le signe caractéristique de la folie: le défaut d’attention. Le malade ne peut fixer son esprit. — Le malade devient en même temps de plus en plus actif et remuant; pour lui, parler, courir, agir d’une manière quelconque devient un besoin irrésistible : cette exubérance est le caractère primordial de la maladie. Le maniaque pérore, gesticule, parle au hasard, passe d’un sujet à un autre, s’occupe des affaires d’autrui, se montre indiscret, fait des visites sans motif, s’agite, fait mille projets qu’il abandonne bientôt, entreprend mille choses à la fois ou successivement et n’en achève aucune. Sa volonté est perpétuellement vacillante et défaillante, sans continuité et sans suite ; il ne peut plus arrêter les impulsions immédiates et ne sait pas. ordonner ses mouvements et ses actes en vue d’un but défini et plus ou moins lointain. Il n’a plus que des

1. Bail, Leçons sur les maladies mentales, 2® édit , Paris, Asselin et Houzeau, 1890, pp. 265-270 ; Magnan, Bulletin médical, 15 mai 1887. — Les deux descriptions sont remarquablement concordantes au reste et je ne fais que les compléter l’une par l’autre, en présentant les divers traits dans un ordre un peu différent.

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velléités momentanées, vite oubliées et ne peut préparer un acte à longue échéance; tout pouvoir d'organisation, de synthèse, tout pouvoir d’inhibition tend de plus en plus à disparaître. C’est l’incohérence absolue qui se prépare.

Il s’agit ici bien évidemment d’un état anormal et pathologique. Toutefois, il convient de remarquer que la manie est moins une entité nosologique, une afléction distincte, qu’un (( état général, un trouble mental symptomatique, qui peut se rencontrer dans un grand nombre d’affections diverses )). (Bail.) Et ce qui importe surtout, c’est que ces divers traits caractéristiques forment un ensemble très lié, très défini, un véritable système naturel, qui met bien en évidence des relations réciproques dont l’existence, dans l’état normal, nenoussemblepas douteuse. Aussibien, qu’onatténue ces différents symptômes, qu’on leur enlève l’exagération qui en est la marque commune et distinctive, et on obtiendra un portrait sous lequel chacun pourra mettre un nom.

Les Passionnés. — Si la vivacité et la mobilité des phénomènes affectifs a pour effet habituel une exaltation et une instabilité analogues dans les manifestations de l’activité, il faut s’attendre à ce que l’ardeur et la permanence des tendances sensibles s’accompagnent d’une activité énergique, violente et s’emportant tout entière dans une direction définie qui lui est imposée par le désir prédominant. C’est en effet ce qui a lieu.

Les passionnés, tels que nous les avons définis, sont des individus que caractérise précisément l’ardeur et l’emportement du désir. Les types les plus complets de cette classe, ceux que M. Ribot appelle les héros fougueux, un Pierre l’Ermite, un Luther, un Danton, un Napoléon, sont des hommes chez qui l’impétuosité d’une passion toute puissante

donne naissance h une activité d’allure énergique, vibrante, inassouvie: ce sont des forces, souvent d’ailleurs des forces brutales. Ils vont droit devant eux, ne s’arrêtent pas aux difficultés théoriques, ne s’embarrassent pas de scrupules excessifs, ignorent l’art de temporiser. S’ils sont mal doués du côté de l’intelligence et si leurs passions sont basses, c’est la Bête, c’est l’instinct tyrannique, violent et implacable. S’ils sont d’intelligence puissante, ils mettront au service de leurs appétits, de leurs passions une vue nette et précise du but à atteindre et des moyens qui y conduisent, une volonté active, intense et persistante. Mais ce qui leur manque c’est la volonté inhibitrice; ils auront infiniment plus de peine que d’autres à se dominer, k se maîtriser. Ce qui domine c’est l’impulsivité. Et, suivant qu’en eux les passions seront plus multiples et divisées, ou qu’au contraire une passion unique envahira et absorbera en quelque sorte l’âme tout entière, leur activité, sans perdre de sa violence explosive, sera plus saccadée, plus tumultueuse, ou au contraire plus canalisée et plus continue, plus « unifiée », mais d’une unité qui n’est pas leur œuvre propre, qui leur est imposée pour ainsi dire du dehors, comme tel ou tel de ces personnages de Balzac qui est moins un homme passionné qu’une passion faite homme.

L’Emotivité. — Il ne faudrait cependant pas conclure de ce qui précède que l’exaltation de la sensibilité s’accompagne toujours d’un développement corrélatif de l’activité. Du moins dans les cas où l’exagération de la sensibilité est l’expression d’une sorte de désordre, de désorganisation plus ou moins profonde, il est facile de constater une dépression ou tout au moins des troubles correspondants dans l’activité, k la fois dans la motilité et dans la volonté.

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Et d’abord la douleur (physique ou morale) quand elle est intense et continue, ou répétée et habituelle, atténue l’activité. De Vintschgau et Dietl, comme Exner, ont remarqué que c( les émotions psychiques déprimantes allongent le temps de réaction pendant plusieurs heures et même plusieurs jours de quelques centièmes de seconde ». (Cf. Wundt, Psycliol. physioL, tr. fr.. Il, p. 258.) — Sans doute, certaines douleurs aiguës semblent au premier abord provoquer une surexcitation violente des énergies actives : les mouvements sont accélérés, tout le corps est agité. Mais, comme l’observe Bain, bientôt après survient une période plus ou moins prolongée de prostration, d’abattement, d’épuisement. La force vitale est en décroissance et cette dépression, après un accès de douleur, dépasse fort celle qui suivrait la même décharge de force musculaire. Il conclut : (( Si l’on tient compte de la fin comme du commencement, la douleur, sous toutes ses formes, loin d’être stimulante, détruit les forces vitales. » [Sens et Intellig,, tr. fr.,p. 85.)

Les effets de la douleur physique et ceux de la douleur morale sont en effet singulièrement analogues, et ce n’est pas un des moindres arguments qui militent en faveur de leur identité de nature. Elles se transforment d’ailleurs facilement l’une dans l’autre. Il est presque superflu de rappeler combien vivement les chagrins, les tristesses, les deuils influent sur l’organisme, sur l’état général de la nutrition et quels désordres physiologiques ils peuvent engendrer. De même aussi la douleur physique quand elle s’installe, pour ainsi parler, à demeure dans l’organisme, pénètre jusqu’à l’àme et provoque un état permanent aussi de tristesse et d’anxiété morales. C’est ce que montre bien le changement de caractère qu’on remarque dans les maladies Malapert. 12

chroniques accompagnées de longues soufFrances. a II semble, dit à ce propos Ch. Richet, qu’à la suite d’une hyperesthésie médullaire, il y ait plus tard une sorte d’hyperesthésie cérébrale. L’aptitude du système nerveux à être excité fortement par des excitations faibles irait donc en suivant cette progression : hyperesthésie de la partie malade d’abord ; plus tard de toute la région avoisinante ; plus tard enfin hyperesthésie sensitive générale ; et enfin, après de longues années où la douleur semble s’être accumulée par le temps, hyperesthésie morale. » [Recherches exp. et cliniciues sur la sensibilité^ p. 255.) Quoi qu’il en soit, voyons brièvement les effets de la douleur physique, puis de la douleur morale sur l’activité. Une sensibilité organique vive, par conséquent très accessible à la souffrance, nous rend attentifs à l’état du corps, au fonctionnement des organes ; elle amène un rétrécissement du champ de la conscience, une sorte de reploiement pénible sur soi. De là, pour le dire en passant, une certaine perversion des sentiments, de l’irritabilité, un état de nervosisme inquiet, un égoïsme raffiné et douillet, une espèce de débilité morale. De là aussi une répugnance très vive à l’action, au mouvement, dont on craint perpétuellement qu’il n’avive la douleur. On se sent vivre, on ne s’occupe plus qu’à assister au défilé de ses sensations, on s’absorbe dans cette décourageante contemplation et les énergies actives s’atrophient, au profit de cette surexcitation de la sensibilité interne. Le courant centripète, si j’ose dire, en devenant envahissant, supprime ou tend à supprimer le courant centrifuge. L’hypocondrie nous révèle, en grossissement, ces effets. Et Maine de Biran les a très subtilement observés et ana- Ivsés en lui-même. « Dès l’enfance, écrit-il dans son Journal,

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je me souviens que je m’étonnais de me sentir exister ; j’étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans, pour savoir comment je pouvais vivre et être moi. » Or, c’est là une signe d’un trouble organique, d’un certain état de misère physiologique. « Il n’y a guère, dira Biran, que les gens malsains qui se sentent exister ; ceux qui se portent bien s’occupent plus à jouir de la vie qu’à rechercher ce que c’est. Ils ne sont guère étonnés de se sentir exister. La santé nous porte aux objets extérieurs, la maladie nous ramène chez nous. » Aussi Biran est-il une âme mélancolique et recueillie. Et l’on remarque chez lui a une tendance presque invincible à regarder couler en lui le flot des impressions sans rien faire pour modifier le cours changeant des événements. Aux champs, où il vit le plus qu’il peut, à la Chambre où le retiennent ses fonctions de questeur, il agit peu, il regarde agir. » (A. Bertrand, La Psychologie de r effort, p. 16.) 11 n’a pas le goût de l’action et chez lui la volonté en souffre : j’erre, dit-il, comme un somnambule dans le monde des affaires. Et s’il divinise l’effort, c’est « par une sorte d’intense réaction contre son tempérament w.

« Je ne suis bien en aucun endroit, écrit-il encore, par ce que je porte dans mon organisme une source d’affliction, de malaise. Je n’ai le sentiment de ma personnalité qu’autant qu’il le faut pour sentir mon impuissance, ce qui est un grand supplice. Je suis toujours près de faire beaucoup de choses,... et je ne fais rien. » [Journal de ma çie intime.')

Même affaiblissement de la puissance musculaire, même dégoût de l’action chez les gens mal portants et chez les gens naturellement portés à la tristesse. Le mélancolique répugne absolument à toute sorte d’effort, de travail, d’occupation ; il montre une tendance remarquable à s’asseoir ou

à se coucher; les mouvements qui se produisent sont sans vigueur, d’une lenteur et d’une incertitude caractéristiques. Les tristes, les émotifs-sentimentaux présentent une physionomie toute semblable. « L’homme triste est souvent reconnaissable à son aspect extérieur : il va lentement, il chancelle, il se traîne les bras ballants, sa voix est faible, sans éclat, par suite de la faiblesse des muscles expirateurs et du larynx ; volontiers, il reste inerte, affaissé, muet. » (D*' Lange, Emotions, tr. fr., p. 38.) Cette diminution des phénomènes moteurs se traduit sous forme d’aboulie. La volonté active est profondément atteinte : l’exécution de l’acte conçu apparaît si difficile, si pénible, qu’on l’abandonne après la plus légère tentative, parfois même sans oser tenter. « Le sentiment de ne pas vouloir, dit Schüle, de ne pas pouvoir se décider est le second symptôme principal de la mélancolie; il forme, avec la dépression douloureuse, l’essence même de la maladie. » [Maladies mentales, p. 25. — Cité par Dumas, Etats intellectuels dans la mélancolie^ p. 41.) — Parfois cette aboulie coexiste avec une intelligence très nette, très lucide de l’acte à faire, des raisons de le faire, des moyens à employer : mais l’effort nécessaire pour passer à la réalisation constitue un insurmontable obstacle. Parfois aussi, à l’aboulie proprement dite se joint un état particulier d’hésitation, de doute, qu’on a désigné sous le nom d’aboulie intellectuelle. Les motifs s’opposent, se balancent ; chaque raison de vouloir suscite une raison équivalente de ne pas vouloir. La volonté ici n’agit pas, parce que la pensée elle-même ne se résout à rien. En somme, il y a là un nouvel aspect de cet affaiblissement du pouvoir de synthèse personnelle, de cet état de misère psychologique où l’on a vu la cause profonde de la plupart

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des troubles de l’intelligence et de la volonté. — Remarquons enfin que dans la tristesse, dans la mélancolie (au sens vulgaire aussi bien qu’au sens médical du mot) l’inactivité est favorisée encore par cette disposition d’esprit, que nous avons déjà notée, à vivre d’une vie tout intérieure, à se renfermer en soi, à s’enfoncer dans son chagrin, à ruminer ses maux, à se complaire en des rêveries indolentes. L’activité en est atténuée, la volonté rendue plus timide. Les âmes tendres sont rarement de volonté énergique.

Ainsi nous remarquons une dépression analogue de l’activité et un défaut semblable de volonté, d’une part chez les gens tristes, moroses, parce qu’ils sont très sensibles à la douleur physique, que le fond de leur tempérament est une sorte d’état permanent de malaise, — et d’autre part chez les mélancoliques sentimentaux, chez qui la vie émotionnelle est plus intense, la sensibilité morale plus en éveil, les sentiments tendres plus développés, mais dont la sensibilité est néanmoins douloureuse, inquiète, souffrante.

Voici qu’un fait nouveau, au premier abord contraire à ceux que nous venons de noter, se présente maintenant à nous. L’émotivité — qui toujours repose sur un fonds d’épuisement pénible — s’accompagne souvent d’une réactivité qui semble très vive et dont il faut caractériser la nature. Il existe, on l’a vu, une espèce particulière d’émotivité qui développe un état de faiblesse-irritable avec une impulsivité tumultueuse et spasmodique, violente mais imprévue et discontinue, procédant par sursauts, par accès brusques, suivis de périodes plus ou moins prolongées d’affaissement extrême. Cette irritabilité, ces impulsions irrésistibles, ces emportements subits, ces colères sans motif, trahissent moins en somme une grande activité qu’une excitabilité réflexe anor-

male. Ce sont aussi des signes d’une inactivité relative des fonctions psychiques supérieures, des facultés de contrôle, ce sont des signes d’un défaut de coordination, d’un manque d’équilibre, par conséquent d’instabilité mentale et de faiblesse nerveuse. Cette impétuosité relative, cet état plus rapproché de l’action réflexe primitive, proviennent donc de ce fait que les émotions et les tendances ne sont pas tenues en échec les unes par les autres, réfrénées, organisées, inhibées. Voilà pourquoi chez les émotifs la volonté est à la fois explosive et instable ; elle s’emporte et est impuissante à se contenir sous la pression d’une émotion, d’un mobile ; mais comme ces émotions se supplantent brusquement l’une l’autre, que ces mobiles ne peuvent être retenus longtemps devant l’esprit, de façon à devenir un principe permanent d’action, la force active de l’individu se dépense immédiatement et s’épuise aussitôt; la conduite est chaotique, la volonté tour à tour emballée, indécise et impuissante. A des périodes de surexcitation violente succèdent des périodes de dépression, d’épuisement, d’impuissance. H y a une incapacité presque absolue de se dominer : l’émotivité est incompatible avec une volonté ferme et persévérante ; tantôt le pouvoir d’action est étrangement affaibli, pendant les phases de prostration ; tantôt le pouvoir d’arrêt est aboli, pendant les phases de surexcitation. Ainsi s’expliquent tout à la fois l’impulsivité et l’irrésolution qu’on remarque chez les hommes de cette sorte.

Remarquons enfin que la nature particulière d’intelligence ordinairement liée à l’émotivité concourt aussi pour sa part h donner cet aspect caractéristique à l’activité et à la volonté. Chez la plupart des émotifs l’attention est lésée : elle est difficile à fixer, pénible, oscillante, instable, capricieuse.

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Or, Taproséxie est très étroitement rattachée à l’aboulie, à ce point qu’on a pu justement y voir deux syndromes d’une même perturbation psychologique b Rien d’étonnant dès lors à ce que, chez les individus dont l’attention est plus ou moins profondément atteinte, la volonté apparaisse sans décision et sans résistance, également et tour à tour impuissante à commencer et à s’arrêter; ils sont irrésolus, hésitants, discutent longtemps avant de se décider à une action sans importance, craignent de se tromper, doutent d’euxmêmes et des autres, sont défiants et inquiets, manquent de persévérance et de prévoyance, — et sont sujets à des impulsions irrésistibles, cèdent subitement et violemment à des entraînements irréfléchis. C’est ce que montre bien l’étude de nombreux états pathologiques, comme la neurasthénie, l’hystérie, où ces divers symptômes concordent toujours.

Nous avons vu aussi que l’émotivité est normalement unie au développement de l’imagination et que, chez les mieux doués intellectuellement, elle provoque fréquemment le goût et l’abus de l’analyse, l’excès de subtilité douteuse et raisonnante, avec son accompagnement habituel ; la crainte presque morbide du définitif, de l’irréparable, dans l’ordre affectif comme dans l’ordre intellectuel. Et voilà encore qui détourne de l’action, qui supprime la volonté, sans supprimer d’ailleurs la souffrance qu’il y a à se sentir incapable de vouloir. Biran, Amiel, ont noté sur eux-mêmes ce singulier état d’àme. « J’ai la terreur de l’action, écrit Amiel. — Pourquoi cela ? — Par timidité. — D’où vient cette timidité?

1. V. en particulier, à ce sujet, P. Janet, Etude sur un cas d’aboulie et d’idées fixes (^Rev. Philos., avril 1891) et Histoire d’une idée fixe (^Revue Phil., février 1894).

— Dli développement excessif de la réflexion, qui a réduit presque à rien la spontanéité, l’élan, l’instinct et par là même l’audace et la confiance. Quand il faut agir, je ne vois partout que causes d’erreur et de repentir, menaces cachées et chagrins masqués... Comme je me sens vulnérable sur tous les points, partout accessible à la douleur, je reste immobile. » [Fragments d’un Journal intime^ I, p. 101.) (( J’ai l’épiderme du cœur trop mince, l’imagination inquiète, le désespoir facile et les sensations à contre-coup prolongés... J’ai trop d’imagination, de conscience et de pénétration et pas assez de caractère... La vie pratique me fait reculer... J’ai eu la désespérance précoce et le découragement profond. .. J’ai l’esprit subtil, complexe, la faculté de distinction et d’analyse;... mais l’analyse poussée jusqu’au bout se dévore elle-même... Par l’analyse je me suis annulé. .. Ce qui me manque, c’est le caractère, le vouloir... L’action est ma croix, parce que ce serait mon rêve. » (Id., passim.)

— Et encore ; « Dans cet éternel observateur de soi-même [Maine de Biran] je me retrouve avec tous mes défauts : indécision, découragement, besoin de sympathie, inachèvement ; avec mon habitude de me voir passer, sentir et vivre ; avec mon incapacité croissante pour l’action pratique. )) (Id., ihid.^ 1, p. 123.) Il semble que c’est à eux, à ces sortes de modernes Hamlet^ que s'adressent ces paroles de Léopardi : « La finesse de ta propre intelligence et la vivacité de ton imagination t’excluront pour une très grande part de ton empire sur toi-même. Les brutes tournent facilement vers les fins qu’elles se sont proposées toutes leurs

1. VoirdansDumas, Les Etats intellectuels dans la mélancolie, p. 55-67, une ingénieuse et curieuse analyse du caractère d’Hamlet : mélancolie, esprit d’analyse, aboulie, impulsivité, tels en sont les éléments essentiels.

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facultés et toutes leurs forces. Mais les hommes n’utilisent que très rarement toute leur puissance, arrêtés qu’ils sont le plus souvent par la raison et l’imagination qui créent pour eux mille incertitudes dans la délibération et mille obstacles dans l’exécution. Les moins aptes ou les moins habitués à considérer ou à balancer les motifs eux-mêmes sont les plus prompts à prendre une résolution et les plus puissants dans l’action. Mais tes pareilles, les âmes choisies, repliées continuellement sur elles-mêmes, et comme dépassées par la grandeur de leurs propres facultés, impuissantes par suite à se gouverner elles-mêmes, sont le plus souvent soumises, soit dans la délibération, soit dans l’exécution, à l’irrésolution qui est une des plus grandes peines qui affligent la vie humaine. » (Léopardi, Dialogue de la Nature; — cité par Lombroso, UHomme de Génie, tr. fr., p. 71.)

III. — Il y ^ donc entre les modes de la sensibilité et de l’intelligence et ceux de la volonté des rapports définis et constants. Ces rapports sont de deux sortes : rapports d’exclusion, rapports de coexistence ou de corrélation.

L’apathie est inconciliable avec une activité énergique, exubérante et toujours prête à se dépenser. — Il y a de même exclusion entre la douleur et l’activité, entre l’émotivité et la volonté persévérante, patiente, maîtresse de soiL

D’autre part, il y a opposition entre l’activité et certaines dispositions de l’intelligence. C’est d’abord une direction purement objective de la pensée spéculative et contemplative, ou encore le dilettantisme de l’esprit. — C’est aussi le

1 . Seulement il y a deux cas à distinguer : tantôt c’est le développement de l’émotivité qui empêche la formation de la volonté ; tantôt, au contraire, c’est le développement de la volonté qui refrène et modère l’émotivité.

développement excessif de l’imagination rêveuse, romanesque et chimérique. — C’est enfin la manie épuisante de l’analyse, l’extrême subtilité de l’esprit.

Réciproquement l’activité énergique, spontanée, toujours sur le point de se dépenser, s’accommode mal d’une sensibilité trop raffinée et trop exquise; elle répugne à la méditation prolongée, ne s’attarde guère à envisager abstraitement toutes les faces des questions ; elle a une prédilection marquée à ne retenir que les raisons d’agir, les idées pratiques.

Rappelons maintenant les lois de concordance. L’apathie et l’inertie coexistent en général ; du moins l’apathie entraîne une activité lente et monotone. — La sensibilité vive et forte, tournée vers le plaisir, est liée à une activité riche et expansive. Si elle est mobile et superficielle, .elle entraîne une activité dispersive qui est plus volontiers de l’agitation que de l’action véritable. Si elle est ardente, passionnée, elle provoque une activité impétueuse, d’une énergie vibrante, soutenue, mais qui se transforme malaisément en volonté contenue et réfléchie. Si, enfin, cette impressionnabilité devient extrême, si l’émotivité s’exalte au point de devenir caractéristique, nous aurons probablement affaire à une activité impulsive et capricieuse, sujette à des défaillances profondes, à une volonté instable, s’emportant ou s’abandonnant tour à tour, irrésolue et explosive, sans pouvoir d’arrêt suffisant, sans régularité et sans calme.

Une intelligence automatique, lourde, routinière, correspond dans la plupart des cas à une activité lente, sans souplesse et sans variété. L’inattention amène des troubles, de l’incoordination dans la motilité et une altération concordante de la volonté ; la mobilité de l’esprit entraîne de l’incohérence dans l’activité. Le développement de l’attention.

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la fermeté de la pensée, l’habitude de la réflexion sont au contraire les conditions nécessaires dé l’ordre et de la mesure dans la conduite, de l’unité dans le vouloir.

Si nous voulions enfin envisager de plus haut ces relations diverses nous pourrions remarquer ici encore que l’organisation et la désorganisation psychologiques se traduisent d’une manière concordante dans la vie affective, la vie intellectuelle et la vie active.

L’irascibilité, l’émotivité irritable et impulsive, l’incohérence de la pensée, l’inaptitude à l’attention et à la réflexion, l’activité chaotique (qui sont la caractéristique de la plupart des races inférieures, de certains dégénérés et d’un grand nombre d’individus normaux) témoignent d’une incoordination profonde, d’un manque de synthèse, d’une dissociation des éléments psychiques.

L’excessive mobilité des sentiments, des idées, des mouvements, des voûtions, avec défaut de stabilité, de permanence, est la marque d’une coordination incomplète, imparfaite, avec une tendance notable encore des tendances à agir chacune pour son compte.

Dans d’autres cas, il y a coordination excessive, une prédominance exagérée des phénomènes d’inhibition, quelle que soit au reste leur nature; d’où la concentration, l’oppression de la sensibilité, une sorte d’agglutination des idées qui tournent sans cesse autour d’un même centre, qui s’organisent difficilement en synthèses nouvelles, et en conséquence l’hésitation, l’irrésolution, la crainte de l’action.

Parfois, comme dans l’apathie, l’inertie, la routine intellectuelle, ce qui fait défaut ce n’est pas la coordination, mais la richesse des éléments, la vivacité des tendances, leur variété et leur souplesse.

Enfin la pondération, avec richesse et harmonie des fonctions psychiques est l’expression d’une organisation supérieure : c’est la plénitude de la vie qui, ici comme partout, suppose qu’il n’y a ni excès ni défaut en aucun sens, ni absorption des tendances les unes par les autres, ni conflit, ni lutte, toute désharmonie se résolvant en dernière analyse dans une déperdition finale des forces.

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