CHAPITRE IV
CLASSIFICATION DES CARACTÈRES
(c La nature, grande faiseuse d’embarras, est beaucoup moins prodigue qu’elle ne veut le paraître. Elle a donc deux ou trois moules où elle jette les hommes, peut-être au hasard, et, à quelques nuances près, tous les hommes sortis du même moule se ressemblent. » (A. Dumas, U Ami des Femmes, acte II, scène i.) Les choses, à la vérité, semblent aller moins simplement et une classification des caractères, pour serrer d’un peu près la réalité, comporte une complexité autrement déconcertante. Ce qui est vrai toutefois, c’est que, les divers éléments du caractère se combinant selon certaines lois générales, il en résulte un certain nombre de types entre lesquels se partage l’infinie diversité des individus. C’est aussi que la prépondérance accusée de telle ou telle fonction de la vie psychique suffit à caractériser déjà une classe très nombreuse d’hommes et à entraîner à sa suite un certain nombre de traits concordants. Or c’est précisément en essayant une classification des caractères (qui n’a d’ailleurs pas la prétention d’être définitive ou complètement nouvelle) que nous verrons se manifester d’une façon concrète ces lois de coordination et de subordination dont nous avons déjà parlé.
Sans vouloir procéder à une critique détaillée de toutes
les classifications proposées, et en éliminant de suite celles qui sont fondées sur une classification des tempéraments, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler et d’apprécier brièvement les plus intéressantes et les plus récentes.
Nous ne nous arrêterons pas à celles de Fourier, du
Bourdet* ou du D*’ Azam^. Ou bien elles manquent de principe directeur, ou bien celui dont elles partent est véritablement trop extérieur, trop facile, et pour ainsi dire un peu enfantin. Ce sont en somme des nomenclatures de traits de caractère, les uns simples, les autres plus ou moins composés et dérivés.
Arrivons de suite aux travaux les plus récents sur ce sujet, je veux dire ceux de MM. B. Pérez, Ribot, Paulhan et Fouillée.
M. Bernard Pérez prend pour point de départ de sa classification la considération des mouvements. Il donne de son principe et de sa classification une idée très nette dans ce bref résumé : a Une étude minutieuse, avec un classement rigoureux des diverses formes ou combinaisons de mouvements, représenterait un schéma exact de toutes les modifications possibles de la personnalité humaine. Je n’ai pas la prétention d’en tracer même une simple esquisse. — Il me suffira de trouver dans l’ordre des manifestations motrices quelques modes généraux représentant un certain nombre de modes caractériels. Ainsi, négligeant toutes les autres qualités ou formes générales des mouvements, je me suis
1. D'’ E. Bourdet, Des Maladies du caractère, 1858. — 36 caractères, provenant de la présence, de l’exagération ou de l’absence de 12 qualités principales .
2. D*’ Azam, Le Caractère dans La santé et dans la maladie, 1887.
3 grandes classes : bons caractères, mauvais caractères, caractères bons ou
mauvais suivant les circonstances, en tout plus de 120.
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arrêté à ces trois : la vitesse^ la lenteur, V énergie intense ou X ardeur, qui, en y ajoutant leurs combinaisons deux à deux, m’ont paru offrir les éléments d’une classification très simple et très facile à vérifier.
(c La rapidité des mouvements nous semble entraîner un premier type de caractères, celui des çifs; la qualité contraire, celui des lents; l’énergie très accusée, celui des ardents; la même énergie, combinée avec la vivacité, mais celle-ci prédominant, nous offre le type intermédiaire des vifs-ardents ; combinée avec la lenteur, celui des lentsardents. Nous distinguons en outre la classe des pondérés ou des équilibrés, tempéraments de juste-milieu ou d’heureuse harmonie, où ni la vivacité, ni l’ardeur, ni la lenteur n’ont une suprématie évidente L )>
Cette classification à coup sûr est claire, intéressante et même vraie en un sens; elle est surtout très heureusement illustrée par des « portraits » dont presque tous sont ingénieusement et finement tracés. Mais le principe n’est pas sans soulever quelques difficultés. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est arbitraire et que la classification par là-même est artificielle. Toutefois la motilité, si elle est bien un caractère apparent, reste en somme un caractère extérieur et dérivé; elle est une expression dérivée de la nature psychique beaucoup plus que son fond, et ce peut même être dans bien des cas une expression équivoque, nous l’avons observé plus haut. L’énergie des mouvements est un signe, une manifestation objective pour ainsi dire de la violence des désirs ou de l’impulsivité des tendances ; elle pourrait être aussi le signe d’une certaine exubérance de l’activité spontanée, ou
1. B. Pérez, f.e Caractère de l’Enfant à V Homme, 1891, pp 23-24,
encore l’expression d’une volonté forte et toujours prête. Du signe il faut remonter à la chose signifiée. Certains types de caractères se trouvent enfin nécessairement omis. Par exemple \es intellectuels auxquels on ne peut, j’imagine, assigner une forme bien déterminée de motilité. Et encore les Volontaires, à moins qu’on ne les range parmi les Pondérés, ce qui ne serait guère exact, d’abord parce qu’il y a des (( pondérés )), des « équilibrés » qui ne sont pas des volontaires, et aussi parce que les a volontaires )) ne sont pas toujours et nécessairement des « pondérés )) au sens rigoureux du mot b
Je passe de suite à la classification de M. Paulhan, bien que chronologiquement elle soit postérieure à celle de M. Ribot, parce qu’elle me semble provoquer des réserves dont certaines (et les plus importantes) sont de même ordre que celles que nous venons de formuler. — Ici encore j’emprunte à l’auteur lui-même le résumé de sa doctrine, ce Si nous considérons les qualités premières susceptibles de constituer par leur prédominance des types psychologiques, nous aurons deux grandes classes à étudier : 1® la classe des qualités qui se rattachent à la manière d’être des tendances.
1. Cf. Fouillée, Tempérament et Caractère, p. 17 : « La classification proposée par M. Pérez nous paraît avoir un défaut capital ; elle repose tout entière sur de pures considérations de quantité, abstraction faite de la qualité. A quoi jugez-vous une mélodie ? Ce n’est pas seulement à l’intensité des sons et à leur rapidité ; il faut considérer leur rapport mutuel. Même dans un son isolé, c'est le timbre qui est distinctif, parce qu’il enveloppe, comme on sait, une combinaison d’harmoniques, dont les unes sont des consonances, les autres des dissonances. De même, ce qui est caractéristique dans une individualité, c’est son timbre moral. Les observations de M. Pérez sur les vifs et les lents nous semblent donc stériles, tant qu’on ne sait ni sur quelles qualités portent la vivacité ou la lenteur, l’énergie ou la faiblesse, ni quelles en sont les causes, ni quels effets s’en déduisent nécessairement. »
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au caractère général de leurs relations dans un même individu... ; 2° la classe des qualités qui sont constituées parles tendances mêmes... La première classe comprend les formes de l’activité mentale, la seconde les éléments concrets qui dirigent cette activité ^ » — La première classe au reste comporte deux groupes qu’il est nécessaire de distinguer : — ou bien il s’agit « des rapports des tendances, des désirs, des idées chez un même individu, de la façon générale dont ils s’appellent et s’associent » ; ou bien il s’agit a des différentes manières dont les éléments peuvent réaliser ces formes générales )), « des différentes qualités des tendances w. Mais dans les deux cas, ce sont les formes de l’activité psychique que l’on envisage ; ce n’est qu’ensuite qu’on abordera la considération du contenu, de la nature propre des tendances concrètes. — Pour mieux comprendre le principe, voyonsen de suite l’application. Dans la première catégorie (types provenant des formes diverses de l’association psychologique) on rangera : les équilibrés, les unifiés, les maîtres d’euxmêmes, les réfléchis, les inquiets, les nerçeux, les contrariants, les impulsifs, les composés, les incohérents, les émiettés, les suggestibles, faibles, les distraits, les étourdis, les légers, etc. — Dans la seconde catégorie (types provenant des différentes qualités des tendances) nous trouverons les caractères larges ou étroits et mesquins, les purs, les truTiquilles, les troublés, les passionnés, les entreprenants, les eolontaires, les constants, les faibles, les changeants, les souples, les doux, les raides, les vifs, les impressionnables, les froids, les mous, etc. — Enfin la troisième catégorie (types formés par la prédominance ou le défaut d’une ten-
1. Fr. Paulhan, Les Caractères, 1894 ; Introd., p. xi. Malapert.
dance) comprendra les types déterminés par : les tendances VITALES (les gloutons, les sobres, les sexuels, les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les gourmands , les intellectuels, les affectifs, etc.); les tendances [égoïstes, altruistes,
ceux chez qui domine V amour, X amitié, les affections de famille, les humanitaires , les mondains, les professionnels, les avares, les économes, les orgueilleux, les vaniteux, les humbles, les ambitieux, les autoritaires, les soumis, les heureux, les jouisseurs, les pessimistes, etc., etc.) ; — enfin les tendances supha-sociales (les formalistes, ceux qui ont X amour des principes abstraits, les mystiques, les amoureux du vrai, etc.)
Il y a là une tentative dont nous ne méconnaissons certes pas la force et l’originalité. M. Paulhan a voulu déduire, en somme, des lois générales de la psychologie^ une détermination des divers types humains. Il ne saurait entrer dans nos intentions de discuter ici et en passant le système philosophique de cet auteur et nous devons nous borner à sa théorie des caractères. Une première remarque s’impose : entre ces trois grandes catégories qu’on a distinguées, il est bien difficile d’apercevoir des relations nettes et bien définies. Une des formes générales de l’association entraîne-t-elle nécessairement ou préférablement telle ou telle qualité des tendances et lesquelles ? Et aussi telle forme d’association, telle qualité des tendances, sont-elles aussi facilement compatibles avec telles tendances concrètes qu’avec telles autres ? Je vois bien par exemple qu’il doit y avoir des rapports étroits entre certaines qualités de la pre-
1. Ou du moins de sa psychologie, fondée sur la théorie de V association systématique, et qu’il a exposée dans un remarquable ouvrage : 1/ Activité mentale et les éléments de l'espiàt.
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mière catégorie (inquiets, nerveux, composés, incohérents) et certaines qualités de la deuxième catégorie (troublés, changeants, émotifs); mais c’est peut-être qu’en dernière analyse on nous présente la même chose à peu près, sous des noms différents et dans des classes différentes. Je ne vois plus aussi bien si la gourmandise, l’amour de l’humanité, le mysticisme, ou l’orgueil, le pessimisme, s’accordent mieux l’un que l’autre avec les qualités distinguées dans les deux groupes précédents. Je suis même tenté de croire qu’on peut être peintre ou sculpteur et rentrer indifféremment dans n’importe lequel des types constitués par les formes de l’association ou les qualités des tendances. Et puis on peut être peintre et sobre ou gourmand, avare ou prodigue, jouisseur ou ascète. Ce qui tient sans doute à ce que les aptitudes esthétiques de tel ou tel ordre ne constituent ni des caractères, ni peut-être même de véritables tî^aits de caractère. En tous cas, il y a, au point de vue que nous venons d’envisager, une indétermination manifeste et qui, à notre avis, est particulièrement grave.
C’est qu’aussi bien il est assez peu légitime de partir des formes de l’activité mentale considérées in abstracto. On se heurtera à des difficultés inextricables quand il s’agira d’y faire entrer ensuite les éléments concrets eux-mêmes ; et ce qu’il y a’ d’arbitraire et d’artificiel en somme dans cette méthode aprioristique éclatera au moment où il faudra passer de la théorie à la détermination du caractère d’un individu donné. — Le mode d’organisation des tendances ne dépendil donc pas de leur nature même ? Ne s’ordonnent-elles pas entre elles suivant ce qu’elles sont en elles-mêmes et par elles-mêmes ? Les éléments concrets du caractère réagissent sans doute les uns sur les autres, s’opposent aussi les uns
196 LES LOrS DE COMPOSITION DES ÉLÉMENTS DU CARACTERE.
aux autres, se coordonnent et se subordonnent; mais c’est précisément de la nature propre et de la prépondérance relative de ces éléments que résulte la forme particulière de leur combinaison. C’est donc d’eux qu’il faut partir et non pas de la loi abstraite qui exprime simplement des rapports, indépendamment des termes. Un caractère n’est pas un mode de relations entre des tendances psychiques, il est ces tendances mêmes en relation les unes avec les autres. Il ne faut pas aller pour ainsi dire du dehors vers le dedans, mais au contraire du dedans vers le dehors.
C’est un défaut de même nature qui se remarque encore dans la détermination des différentes tendances concrètes et dans leur classification par M. Paulhan. Il définit chaque tendance, comme l’observe justement M. Fouillée, par son objet, par la fin extérieure vers laquelle elle nous entraîne, et le fond même de la vie intérieure n’est pas abordé. Et l’éminent psychologue ajoute : (( Entre les formes générales de l’association systématique et les objets particuliers des tendances ou des passions, il nous semble qu’il doit exister un intermédiaire ; et cet intermédiaire, c’est précisément le caractère même, c’est-k-dire la nature propre de la sensibilité, de la volonté, de l’intelligence... Ce qui est primordial, c’est le mode individuel de développement et de fonctionnement du processus psychique, sentir, penser, vouloir b »
Les classifications de MM. Ribot et Fouillée se distinguent précisément des deux précédentes en ce qu’elles portent « non sur la forme, mais sur le fond. » En cela consiste h nos yeux leur supériorité, et nos réserves seront d’une tout autre nature. « Pour constituer un caractère, écrit M. Ribot,