CHAPITRE PREMIER
L’ÉVOLUTION DU CARACTÈRE
L’essence même du caractère c’est de se transformer. A ceRe formule : tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci : tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique : nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. Nous ne demeurons pas, nous devenons. Nous parcourons une série de stades et revêtons une pluralité d’aspects si singulièrement différents parfois, que nous avons peine à nous reconnaître nous-mêmes dans l’être psychologique et moral que nous étions dix ou quinze ans auparavant. Les événements de notre passé, les passions qui nous agitaient alors, nos désirs, nos craintes, nos espoirs, nos croyances, nos efforts, nos découragements, tout cela nous apparaît si étranger à notre moi présent, que nous
LA FORMATION DU CARACTÈRE
avons peine h croire que c’est de nous qu’il s’agit. « La mémoire le représente, mais dans une sorte de nuage ; on dirait des songes passés. » — a Le temps, dit Pascal, amortit les affections et les querelles, parce qu’on change et qu’on devient comme une autre personne. Ni l’offensant ni l’offensé ne sont plus les mêmes. C’est comme un peuple qu’on aurait irrité et qu’on reverrait après deux générations. Ce sont encore des Français, mais non les mêmes. » [Pensées, Ed. Havet, art. IX, XLV.) Et c’est une source profonde de mélancolie, car c’est la preuve la plus éclatante de notre misère, que cette impuissance où nous sommes, dans le cours de notre vie éphémère, de nous maintenir quelque peu au milieu de l’universel torrent : « Le temps passe, l’eau coule et le cœur oublie. ))
Ces transformations, tantôt lentes au point d’être inappréciables, tantôt subites et profondes, n’atteignent pas seulement la surface mais le fond même de notre être. Ce sont les tendances, les fonctions psychiques constitutives qui se développent, voient leur nature se modifier, leur prépondérance relative varier; ce sont aussi leurs relations réciproques, leur mode de groupement et de combinaison qui peuvent changer: L’altération porte ainsi tout à la fois sur le caractère tout entier, sur sa matière et sur sa forme. A coup sûr, je ne veux pas prétendre que tous les caractères subissent nécessairement des modifications radicales ; je dis seulement que tous sont altérables sous l’influence de mille causes et que tous, plus ou moins profondément, plus ou moins spontanément aussi, se transforment. Et quand, en apparence, le caractère ne fait que se conserver, se maintenir, sauvegarder en c|uelque sorte son intégrité en face de toutes les forces qui agissent sur lui, n’est-il pas légitime
L’ÉVOLUTION DU CARACTÈRE
encore de dire qu’il se façonne, et que, selon le mot de Descartes, la conservation est ici une sorte de création continuée.
Quoi qu’il en soit à ce dernier égard, l’immutabilité est si peu la marque essentielle du caractère qu’on pourrait se demander si les types naturels de caractères ne sont pas peut-être des (( types d’évolution ». Je veux dire que les fférentes espèces de caractères seraient constituées moinsdi par une combinaison stable et permanente d’éléments permanents et stables aussi, que par une sorte de loi interne de développement en vertu de laquelle se succéderaient un certain nombre de phases, de moments, déterminés dans leur nature et dans leur ordre d’apparition. Ce développement, cela va de soi, présuppose un germe dans lequel il est, en quelque manière, contenu ; mais s’il y est, en un sens, préformé, il n’y est pas formé, il n’est pas entièrement expliqué par lui ; la série des manifestations ne découle pas du caractère inné et pour ainsi parler embryonnaire, de la même façon que les conséquences dérivent du principe qui les enveloppe.
Cette évolution du caractère résulte d’une pluralité de causes qu’il est nécessaire de distinguer. On les pourrait tout naturellement diviser en causes physiques ou organiques, causes proprement psychologiques et causes sociales. Nous préférons cependant nous placer à un autre point de vue. Certaines de ces causes sont constantes, inhérentes pour ainsi dire à l’être même, opérant dans un sens qu’on peut considérer comme uniforme, réalisant ou tout au moins tendant à réaliser des effets qui sont, d’une façon très générale, de même espèce pour tous les individus : en un mot il y a là une évolution naturelle, continue, qui a sa loi, et qui appa-
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raît elle-même sous un double aspect: évolution physiologique, évolution psychologique. — D’un autre côté, il y a des causes dont la présence est ou passagère, ou accidentelle, dont les effets par conséquent sont variables et dans une large mesure imprévisibles. Nous avons donc affaire ici à des circonstances, très diverses d’ailleurs, qui agissent en provoquant des crises plus ou moins normales ou anormales, plus ou moins lentes ou subites ; plus ou moins superficielles ou profondes, plus ou moins passagères ou durables. — Ajoutons enfin que, parmi ces agents de transformation du caractère, il en est un qui, par sa nature et son importance, mérite d’être distingué de tous les autres, et auquel nous consacrerons une étude spéciale: c’est la Volonté. Nous nous bornerons, en conséquence, dans le présent chapitre, à rechercher le sens général de l’évolution naturelle que suit tout caractère normal, et à indiquer les principales crises qu’il peut traverser.
I. — U Evolution normale. — De la naissance à la mort, l’être humain décrit une courbe qui, au point de vue psychologique aussi bien qu’au point de vue physiologique, présente une régularité assez remarquable pour qu’on y voie l’expression de lois constantes et suffisamment générales.
a. Evolution organique. — Il y a d’abord une évolution organique qui, bien qu elle doive être envisagée surtout au point de vue de ses manifestations psychiques, ne peut être passée sous silence.
L’individu normal parcourt une série de périodes qu’on réduit d’ordinaire h quatre principales : enfance, jeunesse, âge viril, vieillesse. Dans chacune d’elles on pourrait d’ailleurs établir un certain nombre de subdivisions. Les physio-
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logistes distinguent volontiers la première enfance qui va de la naissance à la première dentition (de 7 à 8 mois), et la seconde enfance qui va jusqu’à la seconde dentition (7 ans environ). Dans la jeunesse on pourrait distinguer la jeunesse proprement dite (allant jusqu’à la puberté, — environ 17 ans), et l’adolescence (depuis la puberté jusqu’à 25 ans à peu près). L’âge viril (de 25 à 60 ans) comporterait trois stades : un stade d’augment (25 à 35), une période où l’individu ayant atteint son maximum de développement s’y maintiendrait à peu près (période àe statu quo, de 35 à 45), enfin un stade de décroissance lente. La vieillesse enfin, ou phase de dissolution, est une préparation et comme une anticipation de la mort. — Il est à peine besoin d’observer que les chiffres indiqués ici n’ont qu’une valeur très relative, qu’ils varient fort d’un sexe à l’autreb d’une race à une autre race, et d’individu à individu ; ils ne sont que des moyennes et ne sont indiqués ici qu’à titre d’approximation et toutes réserves faites.
Essayons d’esquisser à grands traits les principaux caractères de ces diverses périodes, au point de vue physiologique.
Pendant l’enfance, c’est la fonction de nutrition qui prédomine presque exclusivement : c’est essentiellement une période d’accroissement où l’assimilation l’emporte sur la désassimilation. Toutes les fonctions de la vie végétative sont particulièrement actives : l’activité digestive est incessante ; la circulation est plus rapide, la respiration plus accélérée qu’elles ne seront chez l’adulte ; la production de chaleur est par là même plus grande. Les tissus primitivement très
1. Les chiffres que nous donnons conviennent à l’homme plutôt qu’à la femme.
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mous deviennent plus consistants et plus résistants; le s^^stème osseux se solidifie.
Pendant la période suivante, ce progrès se continue, mais avec une moindre énergie ; les manifestations de la vie animale, qui primitivement étaient élémentaires, n’avaient pour ainsi dire ni persistance, ni résistance, se développent d’une façon remarquable ; les différents organes qui se sont accrus et différenciés tendent à jouer d’une façon plus indépendante ; mais tout effort exige encore prompte réparation et repos : d’où à la fois le besoin d’agitation et la mobilité de la vie sensible.
Avec l’adolescence, un changement d’orientation se manifeste : le centre de gravité se déplace. Un fait capital se produit: l’affirmation des sexes. La fonction sexuelle, la vie sexuelle prennent la place prépondérante qu’avaient occupée la vie nutritive et la vie sensitive.
Vers l’âge de 25 ans le développement extrême est atteint; l’équilibre s’établit entre les fonctions d’assimilation et les fonctions de sécrétion ; le maximum d’énergie active et motrice semble atteint ; il y a équilibre entre le sang, les muscles et les nerfs, — avec prépondérance variable, suivant les individus, de la vie active ou de la vie cérébrale. Les facultés intellectuelles vont en effet atteindre leur plein épanouissement. C’est la période de conservation, qui va bientôt être suivie d’une période de dépression lente et continue.
Enfin arrive la vieillesse, caractérisée par la diminution d’énergie des diverses fonctions ; les tissus deviennent plus mous, excepté les tissus fibreux qui tendent à s’ossifier; les os deviennent plus denses et plus fragiles ; la digestion est plus pénible et moins complète, la circulation se ralentit, les muscles se contractent plus lentement et moins facilement ;
I/ÉVOLÜTION DU CARACTÈRE.
le système nerveux devient moins irritable, les organes des sens s’affaiblissent, le-s fonctions cérébrales s’altèrent. D’une manière générale, il y a désharmonisation fonctionnelle, « l’homme est tout entier occupé à maintenir entre ses énergies restantes un difficile équilibre )).
Il y a ainsi évolution et régression ; cette évolution consiste vraisembleinent en un passage vers une différenciation plus nette des diverses fonctions, dont chacune acquiert une vitalité plus énergique (et successivement prépondérante d’ailleurs) ; en même temps il y a passage vers une coordination, un équilibre mieux définis et plus exacts. La période de régression est un passage vers une activité moindre de chaque fonction (dont certaines disparaissent même plus ou moins totalement), en même temps que vers une incoordination croissante, une rupture de l’équilibre lentement acquis.
Au point de vue psychologique, on pourrait dire peutêtre que cette évolution organique a pour conséquence ou du moins pour correspondant un passage progressif de l’activité organico-motrice à l’activité sensitivo-motrice et enfin à l’activité idéo-motrice, avec retour à une activité organico-motrice pénible et affaiblie.
Il ne s’agit ici, bien entendu, que du développement normal et moyen de l’être humain. Les arrêts de développement, la dégénérescence empêchent une foule d’individus de parcourir ces divers stades; mais il semble bien que c’est là leur ordre naturel et constant d’apparition. Il est évident d’autre part que le passage de l’un de ces états organiques à un autre (états si différents qu’on a voulu en faire des tempéraments successifs : tempérament colloïde, tempérament érotique, tempérament adulte, tempérament asexuel ou de con- Malapert. ' 17
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servation^) il est évident, dis-je, que cette succession d’états physiologiques a sur le caractère une influence considérable et par conséquent donne naissance à une évolution concordante de la vie mentale, de sorte qu’on pourrait presque soutenir que l’homme passe par un certain nombre de caractères, dont l’ordre de succession est lui-même défini et constant.
L’évolution organique nous semble donc la base de l’évolution psychologique ; mais celle-ci mérite d’être décrite pour elle-même et plus attentivement.
b. Evolution psychologique. — Par là j’entends l’évolution naturelle et normale des diverses fonctions de la vie mentale, telle qu’elle se poursuit sous l’influence de lois psychologiques très générales, et abstraction faite, autant que possible, de toutes les actions perturbatrices accidentelles et intercurrentes. Ici encore il y a développement et régression, et ce double mouvement peut être poursuivi dans chacune des grandes fonctions psychiques.
Dans son savant ouvrage sur la Psychologie des Sentiments, M. Ribot nous fournit une précieuse contribution à l’étude de cette double loi d’évolution et de dissolution dans la sphère de la sensibilité, bien qu’il s’occupe particulièrement de l’ordre d’apparition et de disparition des phénomènes ou des tendances sensibles, instincts, inclinations, émotions, sentiments. L’évolution va du simple au complexe, de l’inférieur au supérieur, du stable à l’instable ; des émotions égoïstes, aux ego-altruistes, aux altruistes, enfin aux émotions désintéressées; — la loi de dissolution suit l’ordre inverse : « Les manifestations qui sont les dernières en date
1. V. Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie de Jaccoud, article : Tempérament.
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dans l’évolution disparaissent les premières; celles qui ont apparu les premières disparaissent les dernières... La dissolution vadu supérieur h l’inférieur, del’adaptation complexe à l’adaptation simple, en rétrécissant peu kpeu le champ de la vie affective. » [Op. cit., IP partie, ch. xiv.) Si nous considérions, non plus la matière pour ainsi dire, mais la forme de la vie affective, les divers modes de la sensibilité, nous verrions quelque chose d’analogue. A la sensibilité mobile, superficielle, éphémère, capricieuse de l’enfance, succède une phase où l’impulsivité devient plus ardente, plus impétueuse, caractérisée par la vivacité plus grande des émotions et des passions. Puis s’opère une sorte de tassement, ou plus exactement un équilibre supérieur entre les diverses sortes d’émotions et d’inclinations qui s’opposent et s’organisent, forment des synthèses plus complexes, d’où résulte une impulsivité moindre, l’impulsivité étant toujours un signe de désorganisation, de rupture d’équilibre. A ce moment d’ailleurs le développement des facultés proprement intellectuelles intervient pour modérer le tumulte des tendances affectives. Enfin commence une période où le zèle, l’ardeur, le désir s’éteignent progressivement ; la fatigue, l’épuisement se traduisent pas une sorte d’envahissement graduel de l’indifférence, de l’apathie et un retour à l’égoïsme.
L’évolution intellectuelle suit une courbe analogue. Le développement de l’intelligence est plus tardif que celui de la sensibilité. Les diverses fonctions intellectuelles apparaissent d’ailleurs dans un ordre qui va lui aussi du plus simple au plus complexe; les pouvoirs de représentation, de restauration, de combinaison sensible, précèdent ceux de conception, de systématisation proprement intellectuelle. Si nous appelons les premières, des opérations automatiques,
LA FORMATION DU CARACTÈRE
les secondes, des opérations actives, on voit que l’individu va de l’automatisme primitif à l’activité mentale pour revenir à l’automatisme. A l’éparpillement mental succède la réflexion, la capacité plus grande d’attention volontaire, de jugement compréhensif, d’abstraction, de raisonnement logique. Puis la déchéance se signale par une diminution dans la souplesse de l’esprit, dans l’aptitude assimilatrice, le pouvoir d’adaptation, la faculté d’acquérir, de se plier à des points de vue nouveaux; la pensée se borne pendant quelque temps à se maintenir dans ses positions ; elle s’ankylose en quelque sorte et s’ossifie; les idées nouvelles ne se font plus jour; il y a un état singulier de misonéisme. L’esprit, qui est passé de la crédulité à la critique, tombe dans la routine. Enfin se produit la désagrégation, les systèmes se dissocient et l’individu va, plus ou moins lentement, plus ou moins complètement, vers la démence sénile.
L’activité, qui dépend en grande partie, comme on l’a vu, de la sensibilité et de l’intelligence, suit leur fortune. Elle paraît à son apogée dans la jeunesse et l’adolescence ; mais c’est peut-être une illusion. L’agitation, l’élan impétueux et turbulent n’est pas la véritable plénitude de l’activité, tout manque d’équilibre, toute incoordination, tout conflit se traduisant en dernière analyse par une déperdition de forces. L’activité la plus riche, la plus féconde, c’est la plus nettement orientée, la mieux réglée, aussi apparaît-elle après la mobilité enfantine, la fougue de la jeunesse et atteint-elle son apogée, du moins se manifeste-t-elle sous sa forme la plus haute d’activité volontaire, seulement dans l’age mûr. Ensuite les forces physiques déclinent; le goût et la puissance d’agir diminuent; on répugne de plus en plus à l’effort, on désire la paix, le repos, l’inertie. La force morale, le
L’ÉVOLUTION DU CARACTERE
pouvoir volontaire sont altérés: l’irritabilité morose des vieillards en est la preuve.
Et, de même qu’au point de vue physiologique les différentes phases de la vie individuelle semblent constituer des tempéraments différents, peut-être pourrait-on se demander si, considéré dans son évolution psychologique, chaque homme ne passe pas par différents types de caractères, l’enfance et la jeunesse correspondant au type affectif, la virilité au type intellectuel ou au type actif, ou au type pondéré, la vieillesse au type apathique. Seulement il y aurait ici aussi des phénomènes analogues aux arrêts de développement et aux faits de récurrence.
Laissons de coté ces considérations trop hasardeuses, pour noter l’influence qu’exercent sur l’évolution psychologique trois lois d’une importance capitale : la loi d’adaptation, la loi de l’habitude, la loi de balancement.
La loi d’adaptation apparaît sous un double aspect : externe et interne; elle est adaptation du sujet conscient avec le milieu, ou adaptation du sujet conscient avec lui-même. Sous son premier aspect, elle exprime surtout une action sociale (éducation, instruction, mœurs, lois, métier, usages mondains, etc.); sous son second aspect, elle exprime essentiellement une action psychologique. Par loi d’adaptation j’entends alors la tendance plus ou moins consciente de l’être vers la coordination, la systématisation de ses diverses fonctions. En ce sens, elle travaille à réaliser l’équilibre et l’unité. Je laisse ici de côté la question de savoir si c’est une loi de mécanisme ou de finalité^; je me borne à indiquer ses effets généraux.
1. Cf. Paulhan, VActi\>ité mentale et les Eléments de l’esprit.
LA FORMATION DU CARACTÈRE
L’esprit (en prenant le mot dans son acception la plus large) est essentiellement une synthèse active d’une infinité d’éléments, de tendances. Celles qui peuvent s’organiser finissent d’ordinaire par y arriver. Nous faisons en quelque sorte spontanément effort pour nous mettre d’accord avec nous-mêmes, pour faire « convenir», « conspirer » la sensibilité, l’intelligence, l’activité. Les fonctions mentales ne se développent pas toutes pari passa, n’apparaissent pas toutes simultanément, ne se dirigent pas toutes nécessairement et primitivement dans le même sens. Aussi l’accommodation se réalise-t-elle progressivement et donne-t-elle naissance à une série de changements ; et ainsi la loi d’adaptation est une véritable loi du devenir, une loi d’évolution. A coup sûr, on ne doit pas croire que l’unité soit jamais parfaite; mais de cet idéal on se rapproche plus ou moins et la santé morale consiste précisément en cela. Toujours des tendances divergentes subsistent, toujours nous sommes plus ou moins divisés contre nous-mêmes ; des systèmes peuvent se former indépendamment des autres systèmes. Mais l’être s’accommode mal de ces tiraillements et de ces conflits; aussi, cherchons-nous à les faire cesser: nous adaptons nos idées, nos théories à nos sentiments, à notre conduite, et réciproquement, (f Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses.» (B. Constant, Adolphe.) Et c’est peut-être pourquoi nous ne sommes jamais ni tout à fait sincères ni entièrement de mauvaise foi. Malgré l’apparente unité la multiplicité subsiste en effet, et l’incoordination sous la coordination. Mais encore faut-il que la désagrégation du composé mental n’aille pas trop loin. Si elle s’exagère nous tombons dans la pathologie, nous
L’ÉVOLUTION DU CARACTÈRE
voyons apparaître cet état de « misère psychologique )) qui consiste essentiellement dans une impuissance' singulière de réaliser la synthèse des phénomènes psychologiques : les éléments jouent alors d’une façon indépendante et automatique. Et selon que l’équilibre, l’adaptation, la systématisation se réalisent plus ou moins complètement, nous avons diverses formes de caractères. Mais ce qui nous importe en ce moment, c’est de noter de nouveau qu’en vertu de cette loi même qui tend à produire l’unité, le caractère doit se transformer et se modifier perpétuellement. La loi même de constitution du caractère est une loi d’évolution : la continuité n’est pas ici permanence, fixité, immutabilité, elle est continuité de développement.
Il en est de même, au fond, de la loi d’habitude. Sur l’habitude, son rôle, ses effets dans le domaine de l’activité, de la pensée, de la sensibilité, tout a été dit et trop bien dit pour que nous y revenions iciL C’est elle qui fait la solidarité des différents moments de la vie individuelle, qui lie le présent au passé et dans le présent préforme l’avenir. « Les actes successifs qui composent l’histoire d’une même vie sont liés entre eux, influent les uns sur les autres et forment, je ne dis pas un enchaînement nécessaire, mais une série où tout se tient... H y a une logique dans les choses... Ce que nous semons germe tout seul et nous récoltons en conséquence. Nous n’irions pas jusqu’à dire que la loi mécanique régit à la rigueur les phénomènes moraux. Mais, si quelque chose dans le vouloir se crée (nous ignorons comment), il est certain que rien ne se perd. Tout ce qui a été une fois inséré dans le tissu de notre vie morale tend à y
. Voir en particulier Marion, Solidarité morale, 1'’® partie, ch. iii.
LA FORMATION DU CARACTÈRE
persister, à y faire sentir indéfiniment ses effets. » (Marion, loc. cit.) Mais l’habitude n’est pas seulement un pouvoir conservateur, elle est aussi et surtout un pouvoir multiplicateur et transformateur. Elle permet aux effets partiels de s’ajouter les uns aux autres, de se renforcer mutuellement, par là même elle amplifie. Et quand elle nous a engagés dans une voie, non seulement elle nous y maintient, mais elle nous y entraîne avec une rapidité croissante. Du même coup elle devient une force modificatrice; elle nous impose en quelque sorte la nécessité d’évoluer dans une certaine direction. La prépondérance qu’elle confère aux inclinations fréquemment satisfaites devient de plus en plus marquée, en même temps que s’atrophient celles qui n’ont pas été exercées. Ainsi se trouve altéré le plan d’organisation de tout le système psychique.
Reste la loi de balancement, qui unit ses effets à ceux des deux grandes lois précédentes ; mais tandis que celles-ci tendent à produire et à maintenir l’équilibre, celle-là tend au contraire à le rompre. La loi de balancement des organes porte en effet que toute hypertrophie d’un système organique s’accompagne d’une atrophie correspondante de certains autres systèmes. Ce qui est vrai des organes l’est aussi des fonctions. Ce qui est vrai du corps l’est aussi de l’esprit. Toutefois il faut bien entendre cette loi. H. Spencer remarque [Principes de Biologie, tr. fr.. Il, p. 431 sqq.) que, dans les êtres vivants, l’activité fonctionnelle plus grande d’un système suppose en général et à son tour tend à produire une coordination supérieure des fonctions, de même que son activité moindre et plus lente provoque une moindre régularité, une moindre harmonie des diverses autres fonctions. Il se rencontre quelque chose d’analogue dans la vie
L’ÉVOLUTION DU CARACTÈRE
psychologique. La lenteur et l’appauvrissement d’une fonction mentale entraîne d’ordinaire une moindre coordination; et par contre le consensus du jeu des tendances est tout ensemble la condition et le résultat de leur activité plus riche et plus pleine. — Mais cela admis, il n’en reste pas moins que s’il y a suractivité disproportionnée d’un système organique ou psychique, cet excès de développement se fait au détriment du fonctionnement normal des autres systèmes, au détriment de leur harmonie totale aussi. Qu’une tendance vienne à s’exagérer, à s’exalter, de manière à absorber en quelque sorte, à accaparer toutes ou presque toutes les énergies disponibles, il faudra bien que les autres tendances soient ou supprimées ou du moins profondément transformées; ou bien elles dépériront, ou bien elles seront entraînées par la tendance prédominante, se mettront à sa remorque. Si l’organisation, la redistribution suivant ce nouveau plan, se peuvent assez aisément réaliser, le trouble sera passager et un équilibre d’une nouvelle sorte, avec un nouveau centre de gravité, s’établira au sein de l’être. Mais si les tendances répugnent à se plier ainsi à ce nouveau mode de subordination, si la disproportion devient extrême, l’équilibre vital ou mental est compromis, la banqueroute finale est imminente. La loi de balancement combinant ses effets avec ceux de la loi d’habitude, fait que l’individu, si rien ne s’y vient opposer, doit fatalement tomber de plus en plus du côté où il penchait naturellement.
Une fois de plus, nous le voyons, s’il y a bien dans le caractère .quelque chose de primitif et de permanent aussi, s’il y a bien certaines parties de nous-mêmes qui sont si intimement, si profondément nôtres qu’elles subsistent et se maintiennent, — du moins est-il impossible de croire
LA FORMATION DU CARACTÈRE
que tout reste immuable et que cela même qui demeure soit toujours identique à lui-même. Tout devient autour de nous; tont devient aussi en nous. Le changement est la condition de la vie ; comment ne serait-il pas la loi du caractère ?
II. Les Crises. — Cette évolution du caractère, dont nous avons essayé de dégager les conditions et les causes générales, ne se poursuit pas, cela est évident, avec une régularité, une continuité parfaites. Nous en avons déjà vu en partie les raisons. Il s’y produit un certain nombre de crises. Elles peuvent être différentes de nature ; elles peuvent être plus ou moins nombreuses et profondes suivant les individus ; mais, en dernière analyse, quelle que soit leur origine, quels que doivent être leurs conséquences, on peut y découvrir un mécanisme psychologique à peu près constant.
Tantôt un élément nouveau s’introduit, tantôt un élément ancien disparaît, et cela soit lentement, soit brusquement. Les synthèses mentales antérieures sont, dans une mesure plus ou moins large, dissociées, désorganisées. Puis, d’ordinaire, l’équilibre se rétablit suivant un nouveau plan. Parfois le choc peut être assez violent, le trouble assez profond pour que l’équilibre reste définitivement rompu, pour que la santé morale soit irrémédiablement compromise. L’état de désagrégation devient alors permanent et pour ainsi dire constitutionnel ; ce qui a lieu, par exemple, dans l’hystérie d’origine traumatique : nous sommes dans le domaine de la pathologie. Aussi nous bornons-nous h signaler le cas, sans insister, pour ne nous occuper que des cas normaux. — Le désordre a été passager, mais il y a toujours eu une période de trouble, d’anxiété, d’agitation. Le changement porte en effet tout à la fois sur le contenu du caractère et sur l’orientation, le mode d’organisation des éléments.
L’ÉVOLUTION DU CAIUGTÈRE.
Y a-t-il appauvrissement? il est évident que le fond même de l’être est altéré, que la disparition de tendances autrefois actives provoque un sentiment pénible de diminqtion, de vide, un état de malaise, de tristesse, de faiblesse. Y a-t-il enrichissement, au contraire ? il se produit une sorte d’expansion, un sentiment de plénitude, la conscience d’un surcroît, d’une vie plus active, une exaltation qui s’accompagne de joie; mais comme la tendance nouvelle n’a pas eu le temps encore de se combiner, de s’harmoniser avec les autres, l’activité est en quelque sorte fragmentaire, intermittente, procédant par poussées quelque peu incohérentes et désordonnées ; — de plus, certaines tendances de formation plus anciennes se trouvent toujours au moins partiellement contrariées, inhibées, et ces arrêts doivent nécessairement donner naissance à des accès de mélancolie, d’anxiété, de découragement, d’affaissement, coupant en quelque sorte les périodes d’excitation. — Tel est, en somme, le schéma commun de toutes les crises, dont il reste maintenant à indiquer brièvement les principales.
Elles sont, avons-nous dit, de trois sortes principales : organiques, sociales, psychologiques.
Les crises morales qui viennent du tempérament sont elles-mêmes normales ou purement accidentelles. Les unes et les autres ont un retentissement profond dans la vie mentale et souvent ont pour premier symptôme un changement dans le caractère ; c’est là aussi parfois le résultat le plus marqué et le plus durable. « Remarquons, dit Maudsley, l’effet souvent produit par une violente attaque de folie. Le malade recouvre entièrement la raison, ses facultés intellectuelles n’ont rien perdu de leur vivacité ; mais son caractère n’est plus le même ; il n’est plus moralement le même
LA FORMATION DU CARACTÈRE
homme... Désormais peut-être sa vie sera-t-elle aussi différente de sa conduite passée que, dans un sens opposé, l’existence de Saul de Tarse le fut de celle de l’apôtre Paul. Une attaque d’épilepsie produit le même effet. Une fièvre, une blessure à la tête transforme aussi le caractère. » [Crime et Folie, p. 62.) Tantôt du reste la folie substitue la
violence, la haine à la douceur, à la bonté ; tantôt elle
exagère une disposition naturelle, change la dureté en cruauté, l’irascibilité en impulsion frénétique.
J’appelle crises normales celles que doit traverser tout être dans son développement naturel. Telles sont, par exemple, la crise de la puberté et celle de la ménopause. Je n’ai pas à les décrire ici dans le détail ; je me borne donc
il rappeler ce passage de Griesinger : « Avec l’entrée en
activité de certaines parties du corps qui jusque-là étaient restées dans un calme complet et avec la révolution totale qui se produit dans l’organisme à cette époque de la vie, de grandes masses de sensations nouvelles, de penchants nouveaux, d’idées vagues ou distinctes et d’impulsions nouvelles passent dans un espace de temps relativement court à la conscience. Elles pénètrent peu à peu le cercle des idées anciennes et arrivent à faire partie intégrante du moi. Celui-ci devient par là-même tout autre ; il se renouvelle et le sentiment de soi-même subit une métamorphose radicale. )) [Traité des Maladies mentales, p. 55 et suiv.
1. Gf. Beaunis, Les Sensations internes, pp. 44-46. — « C’est comme une seconde naissance, moins rapide et moins violente c[ue la première, mais qui, au lieu de surprendre un organisme dans un état encore apathique, à peine conscient, comme celui du fœtus, surprend un être intelligent, sensible, impressionnable, et sachant jusqu’à un certain point s’observer et analyser ce qu’il éprouve. »
L’ÉVOLUTION DU CARACTÈRE
A rimage de ces crises très caractéristiques et frappantes, il y en a certainement une foule d’autres moins apparentes, moins définies : des crises de croissance et de tempérament, très variables au demeurant dans leur intensité et leur fréquence.
Je ne parle pas de la maternité, parce qu’elle est une crise sentimentale, morale et sociale autant et plus qu’une crise organique.
Les crises accidentelles et imprévisibles résultent d’une maladie, d’un accident proprement dit. — Les fièvres infectieuses, les maladies de cœur, d’estomac, de matrice, le diabète, etc., ont une influence considérable sur le caractère. A plus forte raison, des affections comme la chorée, l’épilepsie, l’hystérie, et toutes les maladies proprement mentales. Presque toujours, dans ces derniers cas, il y a une prédisposition, une tare héréditaire plus ou moins lourde ; mais le hasard, les circonstances, un choc brusque, une émotion violente, sont la cause occasionnelle du développement considérable d’un germe qui peut-être serait demeuré latent. C’est ainsi de plus que l’état vague, généralisé, indéterminé, se fixe, s’oriente, revêt une forme précise.
11 y a, d’un autre côté, des crises qu’on peut appeler sociales. Je n’y insiste pas, car elles revêtent en somme toujours la forme de crise psychologique, et sont sociales seulement par leur cause, parce qu’elles expriment l’action du milieu social, et l’adaptation de- l’individu à ce milieu. Choix du métier, habitudes professionnelles, mariage, etc., voilà quelques-unes, entre mille autres, de ces influences extérieures qui donnent naissance à des crises d’ordre sentimental ou intellectuel dont il faut maintenant dire quelque chose.
LA FORMATION DU CARACTÈRE
Ce sont celles-ci que j’ai nommées psychologiques à proprement parler. — Les crises sentimentales semblent parfois se confondre avec certaines crises organiques ; elles s’en distinguent néanmoins. L’amour, par exemple, n’est pas la même chose que la puberté. Or, l’apparition de l’amour, l’aspect qu’il revêtira, la violence qu’il acquerra, voilà qui est imprévisible : et voilà une des crises morales les plus graves qu’un homme puisse traverser. Quels effets ne peuvent pas produire aussi sur notre caractère une grande douleur, un deuil, une déception, un espoir brisé, une illusion évanouie ? de même qu’une joie inattendue, un bonheur, un succès inespérés ? — Ici encore, il faut bien le reconnaître, le choc extérieur a pu simplement mettre en branle des tendances sommeillantes, et nous faire reconnaître qu’à notre insu nous vivons par mille points. Mais cette révélation n’est-elle pas pour troubler violemment nos âmes ? Et n’est-ce pas ainsi, bien des fois, que nous aussi nous trouvons notre chemin de Damas ?
L’intelligence encore peut être subitement métamorphosée, et par son intermédiaire le caractère tout entier. Ces crises intellectuelles sont parfois préparées et s’étendent sur une période assez considérable de la vie : il y a développement, plutôt encore qu’apparition soudaine. Le moment, par exemple, où l’enfant atteint ce qu’on nomme « l’âge de raison », est singulièrement indéterminé, et il n’y a pas là une sorte de création subite. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’un jour l’enfant découvre en lui une capacité de raisonner, de penser pour soi et par soi, qu’il ne soupçonnait qu’à peine. Et en quelques mois son caractère s’altère singulièrement : il peut devenir indocile, indiscipliné, (( répondeur », « raisonneur ». — Certaines crises
L’P]VOLUTION DU CARACTÈRE
sont plus rapides et plus fortuites : elles résultent de l’introduction dans la pensée d’une idée, d’une doctrine, d’un système scientifique, politique, moral, philosophique, jusqu’alors totalement ignorés. — Je ne me fais pas trop d’illusions sur l’efficacité de l’enseignement de la morale, par exemple. Et pourtant j’ai pu remarquer, chez un certain nombre de jeunes gens, une sorte de révolution morale, le jour où leur esprit s’était ouvert à la séduction que peut exercer la doctrine de Kant. Ils avaient vraiment décoiiçert l’idée du Devoir pur : et cela peut aller très loin. Un mot, tombé ainsi de la bouche d’un maître, et dit avec l’accent qu’il faut, peut devenir, un jour ou l’autre, pour celui-ci ou celui-là, une cause de rénovation, un principe de salut. Encore faut-il qu’il ait été prononcé.
Reste à savoir enfin, s’il ne peut y avoir des crises de la Volonté, et, pour ainsi parler, des crises de la Liberté. En quoi elles peuvent consister, dans quelle mesure et de quelle manière nous pouvons être les artisans volontaires et autonomes de notre propre caractère, c’est ce que je me propose d’examiner dans le prochain chapitre.
Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est seulement, car il convient de le répéter, puisque cela est méconnu par quelquesuns et sert d’excuse à beaucoup, c’est que sous l’action de tant de causes, entrecroisant, combinant leurs effets, notre caractère n’est rien moins qu’immuable, que sa destinée nécessaire est d’évoluer perpétuellement.