I. — Quelque chose en nous-mêmes est indépendant de
nous, quelque chose vient de nous : telle est la double vérité que Kant et Schopenhauer ont voulu établir et en tout cas ont fortement mise en lumière, par leur théorie fameuse du caractère intelligible et du caractère empirique. Il vaut la peine de s’y arrêter un instant.
Considérées au point de vue de leur développement dans le temps, toutes les actions de l’homme, par cela même qu’elles font partie du monde des phénomènes, sont soumises à la loi d’universelle causalité et se doivent pouvoir expliquer par des causes naturelles nécessaires. En sorte que, si nous connaissions toutes les circonstances, tant externes qu’internes, dans lesquelles se trouve placé un individu, (( nous calculerions sa conduite future avec autant de certitude qu’une éclipse de lune ou de soleil. » — L’ensemble de ces conditions internes avec leur efficacité propre et nécessaire, abstraction faite de toutes les circonstances extérieures, — ou, en d’autres termes, a la loi de la causalité intérieure » d’un être donné, voilà le caractère empirique. Il est, comme tel, soustrait aux prises de la volonté libre, ne peut être modifié, altéré, dirigé, employé par elle: son développement est fatal. Et le caractère empirique ne se révèle même à nous que par ce développement, par la série de ses manifestations phénoménales ; il est cette série, et, comme elle, ne peut être connu que par expérience. — Seulement ce caractère empirique, comme tout ce qui est « phénoménal )), trouve sa suprême raison d’être dans une « chose en soi », dans un « noumène » ; — c’est à savoir dans le caractère intelligible. Ce caractère intelligible, à la vérité, ne peut être immédiatement connu ; nous n’en prenons pas conscience ; nous ne saisissons que ses expressions successives ; il est seulement a conçu d’après le caractère empi- Malapert. 18
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rique, de la même manière que nous sommes obligés en général de donner par la pensée pour fondement aux phénomènes un objet transcendantal, quoique nous ne sachions rien de ce qu’il est en lui-même. » Nous pouvons pourtant en savoir quelque chose; nous pouvons, si je puis dire, le déterminer négativement, en disant ce qu’il n’est pas. Étant situé en dehors de la sphère des phénomènes, a il n’est soumis à aucune condition de temps », ni par conséquent (( à la loi de toute détermination du temps » ; d’un mot il est en dehors de la causalité : il est libre, il est la liberté même. Ce caractère une fois donné, toute la conduite est nécessaire; mais avant la naissance, ou mieux en dehors de toute naissance, par un acte de création intemporelle, chacun s’est fait librement ce qu’il doit être. « On dirait très bien, écrit Kant, qu’il commence de lui-même et spontanément ses effets dans le monde sensible, sans que l’action commence en lui; et cela serait vrai sans que les effets dussent pour cela commencer d’eux-mêmes dans le monde sensible, parce qu’ils y sont toujours prédéterminés par des conditions empiriques dans le temps passé, mais cependant par le moyen seul du caractère empirique (qui est simplement le phénomène de l’intelligible), et qu’ils ne sont possibles que comme une continuation de la série des causes physiques. Ainsi donc, liberté et nature, chacune dans son sens complet, se trouvent en même temps et sans contradiction dans les mêmes actions, suivant qu’on les compare avec leur cause intelligible ou sensible. » [Kant, Critique de la Raison pure, § 675-648; — cf. Critique de la Raison pratique.] Schopenhauer qui accepte et reprend cette distinction, l’exprime en ces termes : « Il faut prendre le caractère intelligible en chacun de nous comme un acte de volonté extérieur au temps.
donc indivisible et inaltérable; cet acte, déployé dans le temps et l’espace, et selon toutes les formes du principe de raison suffisante, analysé et par là meme manifesté, c’est le caractère empirique, qui se révèle aux yeux de l’expérience par toute la conduite et par tout le cours de la vie de l’individu dont il s’agit... Les actes d’un homme ne sont que la traduction répétée, variée seulement pour la forme, de son caractère intelligible. » [Le Monde comme Volonté et Représentation, livre IV, § 55, trad. Burdeau, I, p. 303.) — Au total, fatalité quant au devenir, liberté quant à l’être, voilà le caractère et voilà l’homme.
Cette grande et belle conception, le plus puissant effort qui ait été fait pour concilier la liberté que réclame la morale et le déterminisme que semble postuler la science, est, pourrait-on dire, vraie en ce qu’elle nie, fausse en ce qu’elle affirme L Elle intervertit l’ordre réel des choses. — Oui, il y a en nous quelque chose de fatal. Oui encore, notre caractère est en un sens l’œuvre de la liberté. Mais la part de la fatalité en nous, c’est ce qui est inné, c’est le fond primitif de notre tempérament et de notre caractère, c’est cette matière première qui nous vient de la nature, dont nous ne pouvons pas faire qu’elle ait été autre, moins ingrate et moins rebelle. Loin d’être le produit de la raison et de la liberté, ce prétendu caractère intelligible est proprement ce qu’il y a de radicalement inintelligible, ce qui est réfractaire à toute explication, ce dont nous ne savons pas d’où il vient, et que la lumière de la conscience ne saurait même jamais complè-
1. Nous n’avons pas ici à la critiquer; ce serait toute la philosophie kantienne, dont cette théorie est en quelque sorte le centre, qu’il faudrait discuter. On trouvera d’intéressantes indications sur ce point dans : Fouillée, Liberté et Déterminisme ; P. Janet, La Morale, etc.
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tement pénétrer. Il est vraiment empirique parce qu’il est donné comme un fait, qu’il ne peut être connu que par expérience et n’est jamais connu entièrement et en son fond. En ce sens, il est de la nature de l’homme de s’ignorer éternellement lui-même, parce qu’il ignorera toujours la série infinie des événements et des causes. — Et par contre, ce qui est créé par l’intelligence et par la volonté, ce qui est l’expression de la liberté, c’est le prétendu caractère empirique, c’est le développement de la nature, c’est la forme imprimée à cette matière qui nous résiste, où d’ailleurs nous trouvons notre point d’appui, et dans laquelle chacun doit, selon la belle expression antique, « sculpter sa statue ». Cette œuvre à laquelle nous convie la Morale, c’est à la Psychologie qu’il appartient de nous montrer qu’elle est possible et comment elle est possible.
Or c’est un fait d’expérience qu’un homme peut modifier sa conduite, qu’il peut refréner certains de ses penchants, qu’il peut exercer sur ses tendances un contrôle plus ou moins sévère, les soumettre à une discipline. Je n’ai pas évidemment à discuter le problème métaphysique de la Liberté. Pour l’instant je me borne à constater que la Volonté (quelle qu’en soit la nature intime) est un pouvoir d’une nature particulière, grâce auquel nous sommes non l’esclave, mais au contraire, dans une large mesure le maître, de nos désirs, de nos habitudes, de nos tentations. Ainsi, comme le dit St. Mill, « notre caractère est formé par nous aussi bien que pour nous. » On se fait un caractère dans le cours de la vie, à force d’expérience et de réflexion. Et cela est si manifeste que Schopenhauer est bien forcé de le reconnaître; c’est ce qu’il nomme un caractère acquis., un caractère artificiel. Et voici alors comment il cherchera à concilier cette
vérité de fait avec sa théorie de l’immutabilité du caractère. (( Les motifs déterminent la forme sous laquelle se manifeste le caractère, c’est-à-dire la conduite, et cela par l’intermédiaire de la connaissance : or cette dernière est capable de changements; ... par suite la conduite d’un homme peut changer visiblement, sans qu’il soit permis de conclure de là à un changement dans son caractère. Ce que l’homme veut proprement, ce qu’il veut au fond, l’objet des désirs de son être intime, le but qu’ils poursuivent, il n’y a pas d’action extérieure, pas d’instruction qui puisse le changer : sans quoi nous pourrions à nouveau créer l’homme... Il n’y a pour agir du dehors sur la volonté qu’un moyen, les motifs. Mais les motifs ne sauraient changer la volonté en ellemême : s’ils ont sur elle quelque action, c’est uniquement sous la condition qu’elle reste ce qu’elle est. Tout ce qu’ils peuvent faire donc, c’est de modifier la direction de son effort, de l’amener, sans changer l’objet de sa Recherche, à le rechercher par de nouvelles voies. « {Le Monde comme Volonté et Représentation, livre IV, § 55.) — Mais est-ce donc un fait négligeable que ce changement de direction de nos efforts ? Et quand saint Augustin abandonne la vie de plaisir pour se consacrer à Dieu, y a-t-il là un changement sans importance? Changer de conduite est-ce donc insignifiant ? — Savoir ce que l’on poursuit, pourquoi on le poursuit, comment on y atteint,, se montrer toujours pareil et conséquent et fidèle à soi-même, est-ce donc rien ? Est-ce la même chose, pour employer les expressions de Schopenhauer, que de courir en zigzag, de tendre les mains comme les enfants à la foire vers tout ce qui nous fait envie, de poursuivre deçà delà des feux follets, ou au contraire suivre une ligne de conduite avec méthode
LA FORMATION DU CARACTÈRE
et réflexion, aller sans hésitation, sans inconséquence, appliquer en chaque délibération des principes généraux et constants ? Et si tout cela peut être acquis, comment soutenir que « le caractère ne saurait changer »? — Qui ne voit, d’autre part, combien est singulière cette conception métaphysique de la Volonté qui en fait je ne sais quelle mystérieuse entité, indépendante des motifs, qui agissent sur elle (( du dehors » et ne peuvent la modifier? — St. Mill, qui n’a nul souci de a sauver » la liberté, mais qui voit la question en psychologue, est bien plus près de la vérité; et la page suivante est d’autant plus significative qu’elle se rencontre sous la plume d’un déterministe avéré. « Penser que nous n’avons aucun pouvoir de modifier notre caractère, et penser que nous n’userons pas de ce pouvoir si nous n’en avons pas le désir, sont des choses très différentes et qui ont un effet très différent sur l’esprit... Peu importe à quoi nous attribuons la formation de notre caractère, quand nous n’avons aucun désir de travailler à le former nous-mêmes ; mais il nous importe beaucoup que ce désir ne soit pas étouffé par la pensée que le succès est impossible, et de savoir que, si nous avons ce désir, l’œuvre n’est pas si irrévocablement achevée qu’elle ne puisse plus être modifiée. — Et en effet, si nous y regardons de près, nous reconnaîtrons que ce sentiment de la faculté que nous avons de modifier, si nous le \>oulons, notre propre caractère, est celui même de la liberté morale dont nous avons conscience... — La doctrine du libre arbitre, mettant en évidence précisément cette portion de la vérité que le mot Nécessité fait perdre de vue, c’est-à-dire la faculté que possède l’homme de coopérer h la formation de son propre caractère, a donné à ses partisans un sentiment pratique beaucoup plus approchant de la vérité
que ne l’a généralement été, je crois, celui des Nécessitariens. Ces derniers peuvent avoir plus fortement senti ce que les hommes peuvent faire pour se former mutuellement leur caractère; mais la doctrine du libre-arbitre a, je pense^ entretenu chez ses défenseurs un sentiment plus vif de l’éducation et de la culture personnelles. » (St. Mill, Système de logique, livre VI, ch. ii, tr. fr., II, p. 424-425.)
Pour notre part, nous croyons sincèrement h la possibilité de cette culture personnelle, nous pensons qu’elle peut aller très loin, que son efficacité peut être singulièrement puissante, — et pourtant nous considérons comme fausse et étrangement dangereuse cette opinion, que la volonté peut exercer un pouvoir direct et absolu, à tout instant, sur nos sentiments, nos pensées, notre conduite, qu’elle peut, par une sorte d’acte pur, créer subitement le caractère. Cette excuse que se donnent tant de gens : on ne refait pas son caractère, est une sottise ou un aveu d’impuissance. Mais s’imaginer qu’on peut le refaire tout à coup, au moment où on en sent le besoin, est une aussi grave erreur et une ridicule présomption. La liberté morale, c’est-à-dire la puissance de la volonté, n’est pas un don, c’est la récompense de pénibles efforts, d’un long et persévérant travail. Et comme la persévérance est la forme la plus rare du courage, comme il y a une foule d’hommes qui répugnent à l’effort et qui s’abandonnent, bien peu peut-être, parmi les innombrables individus humains, arrivent à l’affranchissement, à la prise de possession de soi-même, bien peu deviennent vraiment des caractères, c’est-à-dire, comme parle Novalis « des volontés entièrement façonnées ». A prendre les choses de ce biais^ on pourrait dire qu’il y a„ en dernière analys.e, deux grandes classes d’hommes : ceux qui ont un caractère, c’est-à-dire
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une nature dont ils sont les esclaves quand ils ne le sont pas des circonstances et du milieu ; ceux qui ont du caractère, c’est-à-dire qui, se rendant maîtres de leur nature, s’élèvent au-dessus d’elle et la rapprochent d’un certain idéal qu’ils ont conçu.
II. — Cette œuvre suprême de la volonté, voyons donc dans quelle mesure et de quelle manière elle se peut réaliser.
Il y a en nous un fond sous-jacent, très résistant, très solide et qui semble dans une large mesure inaltérable ; il y a des parties de nous-mêmes qui sont si intimement, si profondément nôtres qu’elles ne se laissent pas entamer par les causes perturbatrices. La preuve en pourrait être cherchée dans les expériences hypnotiques. On a cru que, parla suggestion, il était possible de créer artificiellement et à volonté des personnalités nouvelles, des caractères déterminés. C’est le phénomène bien connu de l’objectivation des types. Mais il a fallu en rabattre. Outre que ces transformations sont essentiellement passagères, on a reconnu que l’hypnotiseur ne fait que donner une prépondérance relative à certaines tendances préexistantes, endormir momentanément certaines autres. Ou bien l’hypnotisé joue plus ou moins sincèrement et habilement un rôle qu’on lui propose, qu’on lui impose même si l’on veut; il le joue d’autant mieux qu’il l’a mieux compris et qu’il s’accorde plus facilement aussi avec sa propre nature. Dans ces sortes de comédies qu’il joue aux autres et qu’il se joue à lui-même, son caractère se réfléchit et transparaît. C’est ce que nous montre encore la résistance des somnambules aux suggestions et, au cas
1. Sur ce point, Aoir : Pitres, /.es Suggestions hypnotiques : Bernheim,
même où ils obéissent, la façon particulière dont ils accomplissent les actes suggérés, les raisons qu’ils leur trouvent, l’interprétation qu’ils en fournissent. — L’être virtuel qui est au fond de nous-même, que nous ne connaissons pas toujours complètement, qui peut se révéler sous une impulsion donnée (suggestion, passion, etc.) voilà qui ne semble guère accessible aux influences dont nous disposons.
C’est qu’en effet, cet être qu’exprime-t-il ? Je laisse ici de côté l’action si contraignante pourtant de l’éducation, du milieu social, je prends l’individu en lui-même, et, si l’on veut, au moment de sa naissance. Chaque homme qui vient au monde trouve pour ainsi dire inscrite dans son organisme physiologique et mental une sorte de fatalité intérieure. Il porte en soi la trace obscure de tous les actes, de toutes les pensées, de toutes les passions d’une longue série d’ancêtres ; en lui vit un mystérieux héritage non seulement physique, mais intellectuel et moral, que lui ont transmis toutes les générations précédentes. Dans cette œuvre qui se poursuit depuis des centaines, des milliers, des millions de siècles, de quelle efEcacité peut être mon effort personnel ? Dépositaire pour quelques minutes de tout le passé de la race, de tout le passé de l’univers, éphémère représentant de cet éternel labeur, que suis-je et que puis-je ? Que vaut cette force infime qui est moi, en face de l’effroyable poids qu’il me faudrait vaincre ? Et si cette évolution de l’espèce est trop vaste pour se laisser embrasser d’un seul regard, considérons la famille qui nous est plus visible et présente ;
De la Suggestion dans L’état hypnotique et dans l’état de veille ; P. Richer, Etudes cliniques sur la grande hystérie -, Gilles de la Tourette, Y Hypnotisme et les états analogues ; Beaunis, Y Expérimentation en psychologie, etc.
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voyons-y agir cette terrible puissance de l’hérédité. La théorie de Morel sur la dégénérescence, les tableaux lamentables que nous mettent sous les yeux les aliénistes, nous montrent comment une lésion psychique, une tare originelle se transmet, se transforme, évolue, avec une inexorable fatalité dans la suite des générations. Les familles, comme les individus, ont leurs maladies, dont l’évolution plus ou moins lente est nécessaire, et qui « après quelques générations débiles amènent la mort de la race ». Admirables exemples que ne manque pas d’invoquer l’école fataliste.
Et pourtant l’hérédité peut être une force salutaire. Le relèvement, la réaccession à la raison, à la santé morale peuvent aussi être son œuvre. Le progrès du mal peut être enrayé. D’autres tableaux généalogiques, consolants ceuxlà, nous montrent la famille se relevant peu à peu, remontant pour ainsi dire le courant qui l’entraînait à sa ruine, poursuivant et achevant l’œuvre, collective aussi, de sa restauration. Et l’homme qui, en apparence, a fait le moins, celui qui, sans se guérir lui-même, a du moins enrayé le mouvement de déchéance, qui a dit en quelque sorte à la maladie: c( tu n’iras pas plus loin », celui-là n’a-t-il pas été vraiment le Rédempteur de sa race ? Or cet effort sauveur en quoi a-t-il pu consister ? Dans la discipline de soi. Ecoutons Maudsley. « D’où qu’elle vienne, la folie est la déchéance de la volonté, la perte de la faculté de coordonner les idées et les sentiments ; donc le sage développement du contrôle de la volonté sur les sentiments et sur les idées fournit à l’homme une force qui lutte énergiquement en faveur de la sanité... Plus le développement de la nature intellectuelle et morale est sincère et complet, plus l’individu se trouve protégé contre toute espèce d’infiltration de
la dégénérescence morale. Négliger la culture continuelle et l’exercice de ses facultés intellectuelles et morales, c’est laisser son esprit à la merci des circonstances extérieures. Pour l’esprit comme pour le corps, cesser de lutter, c’est commencer à mourir...^ Il est probable que le nombre des fous diminuerait en une ou deux générations si les hommes cessaient de se tromper eux-mêmes et s’appliquaient à fortifier leur caractère en le mettant d’accord avec soi-même. » [Le crime et la folie, pp. 255-281 .)
Revenons de la famille à l’humanité. Sans doute, l’elfet visible de mon effort personnel m’échappe ici ; sans doute, mon œuvre individuelle est un infiniment petit dans l’œuvre universelle. Mais qu’importe, au point de vue moral, si je ne suis tenu que dans les limites de mon pouvoir, si, pygmée, je ne suis tenu qu’à une œuvre de pygmée. Songeons-y, d’ailleurs : h qui verrait la série infinie des causes et des effets, ce grain de sable que chaque homme apporte à l’édifice qu’élève péniblement l’humanité, ne paraîtrait pas de nulle valeur. Dans l’être futur qui sourdement s’élabore, et qui sera peut-être autant supérieur aux meilleurs d’entre nous qu’un Vincent de Paul l’est à un Caraïbe, se perpétueront nos vouloirs les plus purs, revivront nos pensées les plus hautes, nos espérances les plus nobles. Notre valeur propre se peut mesurer à ce que nous aurons tenté pour préparer cet avenir. En ce sens, on peut dire que les hommes qui arrivent à être, au sens le plus complet et le plus fort, des caractères^ détiennent en eux le secret des destinées humaines.
III. — Si telle est l’œuvre, comment se peut-elle accomplir ? Où trouver le point d’appui qui permettra à la
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volonté de soulever le monde ? A cela je réponds : dans la nature même. La volonté ne peut s’exercer dans le vide. Il lui faut une matière et il lui faut des instruments. Cette matière, c’est ma constitution physique et mentale innée ; son instrument, ce sont les lois qui régissent le monde mental, lois de succession et lois de réaction mutuelle ; c’est un déterminisme encore, mais dont elle se sert et qu’elle est capable de plier à son usage. La solidarité qui relie et enchaîne les actes de l’homme lui permet de se transformer. Et c’est le cas de redire le mot profond de Bacon : non nisi serviendo iinperat.
Voyons comment. — Ce que nous sommes aujourd’hui dépend de ce que nous étions hier, et demain a sa condition dans aujourd’hui. L’homme est enchaîné, l’homme s’enchaîne lui-même : et là est le secret de sa libération. Car le présent n’est pas totalement contenu dans le passé ; sans doute ces idées, ces désirs, ces tendances, ces habitudes que je rencontre actuellement en moi, je ne puis les empêcher d’être là, de tendre à l’action dans la mesure de leurs forces ; seulement la manière particulière dont je les combine et les emploie, n’est pas pleinement expliquée par les éléments mêmes qui sont en présence : c’est dans cette synthèse vraiment personnelle et neuve que se rencontre ce je ne sais quoi d’original et d’irréductible, d’imprévisible aussi, qui constitue le vouloir et vraisemblablement aussi la liberté. Ainsi, c’est en ajoutant quelque chose au passé que le présent prépare le futur. Et par là même, comme tout acte mental laisse après lui quelque chose, comme il se conserve en une certaine manière et se prolonge indéfiniment, chacun de mes vouloirs est une force qui ne se perd plus, dont les effets se peuvent additionner et multiplier, devenir le prin-
cipe d’une vie nouvelle. Du même coup, le passé lui-même se trouve transformé. Et si cela peut au premier coup d’œil paraître un paradoxe, c’est que nous sommes aveuglés par une fausse assimilation des phénomènes internes aux phénomènes extérieurs. En dehors de nous les faits se succèdent ; nous durons, — et ce n’est pas la même chose. En nous plaçant au point de vue logique ou au point de vue physique, nous pouvons dire que le passé est radicalement soustrait à nos prises, que nulle puissance humaine ou même divine ne saurait faire que ce qui a été n’ait pas été. Au point de vue psychologique, cette proposition n’est plus rigoureusement vraie. Dans la conscience, en effet, le passé se survit à lui-même ; d’une façon merveilleuse et mystérieuse il est encore le présent et nous avons barres sur lui. Regardons, en effet. — Mes désirs, mes goûts, mes souvenirs, mes principes d’action antérieurement acceptés et suivis sont des facteurs de ma décision actuelle, et à ce moment ils ont, chacun pour sa part, leur efEcacité relative, leur vitalité propre. Sont-ils donc les uniques facteurs, non seulement nécessaires mais encore suffisants, de ma volition ? N’y fautil pas encore l’acte même de vouloir ? Or cet acte nouveau, cet effort, cette impulsion psychique, ce fiat, comme dit W. James, dont nous avons conscience, voilà qui confère à toutes ces conditions antécédentes une valeur autre, voilà qui leur impose, si je puis dire, un coefficient différent de celui dont ils étaient affectés. Ce n’est pas seulement une force antagoniste opposée désormais aux forces préexistantes, et qui par la suite modifiera leur résultante. Il se passe quelque chose d’autrement profond et d’autrement important. La résolution que je prends à cet instant peut et doit, non pas sans doute supprimer, annihiler les motifs et
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les mobiles préalablement existants, mais les altérer, modifier leurs rapports réciproques de subordination, déposséder ceux-ci d’une partie de leur puissance, confirmer ou accroître l’autorité de ceux-là. Ce n’est donc pas assez de dire que j’ai par là rendu possible un avenir qui sans cela n’eût jamais été ; il faut ajouter encore, si paradoxale que paraisse l’expression, que j’ai créé en moi un passé nouveau.
Si tel est ce qu’on pourrait appeler le mécanisme de la Volonté, on voit par quel moyen l’homme peut arriver à transformer et les différents éléments dont se compose le caractère, et le mode de combinaison de ces éléments, la synthèse particulière qu’ils constituent. Ce n’est pas créer, mais c’est recréer. Il faut dire du caractère, ainsi compris, ce que Bacon dit de l’art: Homo natnræ additus. Et si la Vénus ou l’Apollon dépendent de la pierre de marbre, et du marteau et du ciseau, ils dépendent aussi du génie de l’artiste. S’il ne dépend pas de lui que la matière soit plus pure ou moins ingrate, les instruments plus délicats ou moins défectueux, du moins c’est de lui que vient l’emploi qu’il en sait faire, l’œuvre qu’il en tire. De même ce qui est l’œuvre de la volonté, c’est non pas notre nature, mais V usage que nous en faisons. Seulement cet usage même contribue à développer une seconde nature qui ne se joint pas seulement, ne se superpose pas à la nature première, mais s’y substitue progressivement, tout au moins se combine avec elle pour donner naissance à un composé nouveau. On a donc eu raison de le dire : « Nos actes procèdent au moins autant de notre caractère que de notre initiative personnelle et volontaire. Or, notre caractère, notre nature est quelque chose de donné, quelque chose d’antérieur à notre causalité propre.
qui lui emprunte bien souvent son ressort et même sa direction. » (L. Lévy-Brühl, V Idée de Besponsahilité, p. 15). Et en ce sens, comme se plaît à le répéter Schopenhauer, operari sequitur esse. Mais ce n’est là qu’une partie de la vérité. C’est qu’en effet, dans notre caractère inné, nous trouvons les moyens mêmes qui peuvent rendre possible l’afFranchissement h l’égard de la nature ; c’est à savoir une certaine capacité de réflexion, grâce à laquelle nous nous rendons compte de ce que nous sommes, de ce que nous pouvons, de la multiplicité des actes possibles, de leurs conséquences, de leur valeur pratique, sociale, morale, grâce à laquelle aussi nous pouvons apprécier, juger nos tendances diverses et par là même les opposer les unes aux autres, les corriger et les refréner mutuellement ; c’est à savoir aussi un désir possible de certains biens autrement et mieux compris ou goûtés; c’est enfin ce pouvoir d’agir, qui est variable sans doute et dans son énergie native et dans ses effets spontanés, mais cjui rend néanmoins toujours possible notre intervention personnelle, qui nous permet d’user par nous-mêmes de ces capacités naturelles. — Les causes aussi qui viennent du dehors agir sur notre caractère inné et dont la pression semble constituer une fatalité nouvelle s’ajoutant à la fatalité primitive, ces causes peuvent être des principes de délivrance aussi bien que d’esclavage. Le milieu social, par exemple (en même temps qu’il nous engage dans une direction définie), par la multiplicité même de ses sollicitations, par la foule d’exemples variés qu’il nous propose, d’idées qu’il nous suggère, de voies qu’il ouvre devant nous, d’horizons nouveaux qu’il nous révèle, nous met mieux à même de choisir. — L’habitude enfin conserve et consacre nos victoires comme nos défaites; elles nous confirme dans
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nos efforts et notre vaillance tout autant que dans nos défaillances et notre lâcheté. Il y a solidarité dans et pour la liberté de même que dans et pour la nécessité. Et de cette façon l’action, qui en partie procède de notre nature, change et pétrit cette nature. En ce sens il faut dire: esse sequitiir operari,
La liberté peut donc soulever dans une certaine mesure cette chape de plomb qui pèse si lourdement sur nos épaules. C’est une liberté restreinte, à coup sûr, réelle toutefois. Ce n’est pas un pouvoir infini et sans rapport avec la réalité, comme celui que se plaisent à imaginer quelques métaphysiciens ; c’est une puissance encore et la seule, après tout, que nous soyons en droit d’exiger. « La liberté, dit excellemment M. Renouvier, ne demande point une table rase. Elle modifie seulement ce qui est donné, comme ce qui est donné modifie la sphère où elle s’exerce. )) [Psychologie Rationnelle^ II, p. 84).