CHAPITRE PREMIER
LE TEMPÉRAMENT PHYSIQUE. — LE TEMPÉRAMENT ET LES TEMPÉ- RAMENTS. — RAPPORTS DU TEMPÉRAMENT ET DU CARACTÈRE.
(( L’homme, a-t-on écrit, est tout entier dans les langes de son berceau. » Parole décourageante et méconnaissance singulière de l’action que peuvent exercer sur les hommes, bien qu’à des degrés divers, ces deux forces très puissantes : l’éducation et la volonté. Mais vérité partielle, incontestable toutefois, car les hommes ne naissent pas également aptes à toutes choses, ou également indéterminés. Tout germe contient en soi une capacité de développement en un sens donné et dans des limites données. Cela est manifestement vrai tout d’abord au point de vue physique ou physiologique. Tout animal possède non seulement les organes et les formes organiques propres à l’espèce, mais il les possède d’une façon qui lui est propre. A ne le considérer que dans sa forme extérieure, il a une certaine couleur des pigments, une certaine taille, un certain poids, une prédisposition à la maigreur ou à l’embonpoint, une physionomie. A aller plus au fond, à voir le jeu des organes, il a une puissance variable de vitalité, Malapert. 1
avec prédominance de tel ou tel système organique : d’un mot, il a un tempérament qui lui vient de la race, du sexe, de l’hérédité, du milieu, de mille causes entrecroisées, aussi réelles que mystérieuses.
Or, les relations unissant la vie mentale à la vie organique sont si étroites que, de tout temps, on a remarqué que la physionomie morale des individus semble correspondre à leur physionomie physique, qu’ « à toute empreinte morale tranchée correspond une empreinte physique tranchée ». Dès la plus haute antiquité les philosophes et surtout les médecins se sont efForcés de distinguer et de classer divers tempéraments, puis de rattacher aux particularités qu’ils leur attribuaient les traits essentiels des grandes classes de caractères que l’observation psychologique permettait de noter. Enfin, on a voulu voir dans le tempérament la base et la cause du caractère, a le caractère moral n’étant que la physionomie du tempérament physique », son expression consciente, sa face subjective. De telle sorte qu’il faudrait partir de l’étude du tempérament pour arriver à la détermination du caractère. Et parmi les physiologistes, ceux-là mêmes qui n’accordent guère de valeur à l’antique théorie des tempéraments, en concluent qu’on ne peut rien savoir du caractère. (( Les particularités attribuées aux divers tempéraments que l’on a tenté de distinguer, écrit par exemple M. Cdi. Féré, ne se sont jamais présentées sous forme de groupes assez naturels pour être unanimement acceptés par les physiciens. On ne peut donc pas s’attendre à trouver de meilleures classifications des caractères. »
Essayons donc de préciser cette notion de tempérament qui, après avoir été presque entièrement abandonnée, semble reprendre aujourd’hui quelque crédit; et demandons nous ce
LE TEMPÉRAMENT ET LE CARACTÈRE
que la théorie des tempéraments pourrait apporter de renseignements à eelle des caractères.
I. — Un premier fait curieux à noter, c’est qu’en somme, depuis Hippocrate jusqu’à Kant, Wundt et M. Fouillée, on s’accorde à compter 4 tempéraments principaux. Quelques auteurs sans doute ont ajouté un 5®, voire un 6^^ tempérament simple ; on a compté des tempéraments partiels ou mixtes en nombre variable ; on a changé les noms ; mais on en revient toujours à cette tétralogie : sanguin, nerveux, bilieux, lymphatique. Ces quatre types sont trop connus pour que nous nous attardions h en rappeler la description. Ce qui nous importe ici, c’est de rechercher h quoi on les rapporte, par quels caractères physiologiques on les explique.
Ici les divergences les plus singulières vont s’accuser. Et sans faire une revue historique de toutes les théories du Tempérament qui ont été proposées \ il est important de montrer brièvement combien les points de vue ont dû se modifier.
Hippocrate rattachait sa classification des tempéraments à sathéorie des quatre humeurs : sang, atrabile, bile, pituite, et à leur prédominance dans l’organisme. Galien qui accepte les quatre tempéraments d’Hippocrate les explique par les qualités suivantes : chaud et froid, sec et humide. Mais il fallut bien se débarrasser de ces puériles hypothèses dès que la physiologie tendit à devenir scientifique. Stahl, à cet égard, mérite une place à part : il montre qu’à la considération des humeurs il faut joindre, en lui accordant une
1. Sur ce point, voir, entre autres : H. Royer-Collard, Article dans le Bulletin de l’Académie des sciences, 1842 ; — Article Tempérament du Dict. de méd. el de chirurgie de Jaccoud ; — Letourneau, Physiol. des Passions y — George, Lehrbuch der Psychologie, etc.
importance plus considérable, celle de la texture des solides; c’est lui qui porte les premiers coups victorieux aux hypothèses humoristes et prépare l’avènement des solidistes. Haller précise les idées de Stahl, insiste sur le rôle que joue la solidité variable des tissus et surtout montre qu’il faut tenir compte de leur dose plus ou moins forte d’irritabilité propre.
Dès lors une double tendance va se manifester. Tantôt on s’attachera surtout à la considération du développement de certains organes ou systèmes d’organes ; tantôt on fera dépendre le tempérament de la nature propre des centres nerveux. Hallé et Thomas, par exemple, voient partout des prédominances organiques bien localisées ; ce dernier compte des crâniens, des thoraciques, des abdominaux. Cabanis, sans aller aussi loin, — et tout en faisant entrer en ligne de compte la structure du système nerveux, — insiste particulièrement sur le développement relatif des organes qui envoient leurs impressions au système nerveux : poumon, foie, système musculaire. D’un autre côté, Zimmermann avait remarqué que le système nerveux est l’organe capital, celui dont l’activité particulière caractérise le tempérament ; il définissait donc le tempérament : « cette constitution du cerveau et des nerfs suivant laquelle l’homme sent, pense et agit ; en tant qu’abandonné à ce ressort corporel, il pense et agit comme il sent b )) Dans cette voie entrent Borden, Pinel et surtout les Phrénologues. Ces derniers, au milieu
1. Zimmermann, Von der Erfahrung in Arzneikunst, 1797. — Zimmermann en arrive à placer dans la sensibilité de l’odorat la caractéristique du tempérament, ce qui ne 1 empêche pas d’ailleurs de compter quatre tempéraments : sanguin, nerveux, bilieux et lymphatique, plus un certain nombre de tempéraments mixtes.
LE TEMPÉRAMENT ET LE CARACTÈRE
d’une foule d’exagérations et d’hypothèses téméraires sur les localisations cérébrales et crâniennes, ont du moins contribué singulièrement à mettre en lumière cette vérité que le système nerveux est le grand régulateur des activités vitales et qu’il faut lui accorder un rôle prépondérant.
Sans doute nos connaissances actuelles en anatomie et surtout en physiologie cérébrales sont absolument insuffisantes à nous renseigner sur les particularités qui conditionnent telles ou telles aptitudes mentales. Sans doute un grand nombre de névropathies, parmi celles qui provoquent les modifications les plus profondes du caractère, sont sans localisations, et nous ignorons complètement les altérations d’où elles dépendent. Et pourtant toute la pathologie mentale tend à démontrer de plus en plus victorieusement que c’est à la désorganisation, à la dégénérescence des éléments nerveux qu’on doit rapporter ces troubles profonds. Aussi est-ce de l’activité propre du système nerveux qu’on fera dériver les traits fondamentaux de notre physionomie physique et morale.
C’est ainsi que Henle est conduit à sa théorie du ton nerveux. Le système nerveux (centres sensitifs et centres moteurs) a une tonicité propre, variable avec les individus, c’est-à-dire une aptitude particulière à être ébranlé et à réagir avec plus ou moins d’intensité \ Et Wundt^, reprenant la théorie de Henle sur la tonicité des nerfs, a essayé de montrer que ces différences se devaient ramener à des différences, d’une part dans Vénergie, d’autre part dans la rapidité de succession des vibrations nerveuses ; et il aboutit ainsi à la