Wundt, Eléments de Psychol. physiologique
classification suivante : Tempéraments Forts, et Faibles ; Tempéraments Prompts, et Lents. [Tempérament Fort et Prompt: colérique; — Fort et Lent: mélancolique ; — Faible et Prompt : sanguin ; — Faible et Lent : flegmatique.]
Seulement n’est-ce pas là restreindre singulièrement le sens et la portée du mot tempérament ? Pourquoi Wundt ne tient-il pas compte de l’opposition entre le sentir et l’agir, de la relation avec le sentiment ou l’action, comme faisait Kant ? Pourquoi ne distingue-t-il pas entre les centres sensitifs et les centres moteurs ? La tonicité des uns et celle des autres sont-elles donc nécessairement corrélatives ? Cela ne semble guère exact. — Mais surtout, est-il possible de ne considérer, dans une théorie du tempérament, que le système nerveux? Sans doute, en lui retentit le mouvement de la vie totale, dont il est en un sens le régulateur ; mais on ne peut le regarder comme vivant d’une vie indépendante, on ne peut faire abstraction de cette «vie totale », de cette sorte d’atmosphère vivante et vibrante au sein de laquelle il plonge, d’où il reçoit non seulement ses ébranlements, mais sa vita- "lité propre. C’est h l’activité de la circulation, à la qualité du sang, à l’activité générale de l’organisme qu’il doit, en partie du moins, sa tonicité, l’énergie et la rapidité de ses vibrations. Et dès lors, à s’en tenir à la théorie de Wundt, le tempérament ne sera rien autre chose que la sensibilité morale, 'l’aptitude variable à être émuL De telle sorte qu’on
1. Cf. Wundt, Éléments de Psych. physiol. (trad. fr., II, p 390-391). « Nous indiquerons les dispositions individuelles et particulières de l’âme, à la naissance des émotions ou passions. Ces dispositions ce sont les tempéraments. Ce qu est l’excitabilité par rapport à la sensation sensorielle, le tempérament l’est par rapport à l'émotion et à l’instinct, « — « La répartition des tempéraments en quatre classes se justifie, puisque, dans la conduite individuelle des émotions et des désirs, nous pouvons distinguer deux sortes d op-
LE TEMPÉRAMENT ET LE CARACTÈRE
est conduit à élargir le sens du mot et h tenir compte de facteurs différents. Sans aller, comme M. Mario Pilo [Nuoi^i Studii sul Carattere, Milan, 1892), jusqu’à faire dépendre le Tempérament de la composition et de la chaleur du sang, il faut manifestement le rattacher h la qualité, à l’énergie, à la direction du ce ressort vital )), à ce qu’on pourrait appeler (( le ton de la vitalité générale ».
M. Fouillée s’est tout récemment efforcé de préciser en ce sens la théorie du Tempérament et de lui trouver un principe biologique vraiment fondamental et vraiment explicatif. Ce principe il le faut chercher dans les doctrines les plus nouvelles sur l’activité intime et primitive de la matière vivante, du protoplasma. La vie consiste essentiellement en un double mouvement de restauration et d’usure, d’assimilation et de désassimilation ; elle est, pour reprendre et compléter le mot célèbre de Bichat, l’équilibre entre les fonctions qui président à la mort et les fonctions qui résistent à la mort ; elle est la combinaison, ou mieux la pondération de deux séries de processus, les uns constructifs ou anaboliques, les autres destructifs ou cataboliques. « C’est, selon nous, écrit M. Fouillée, le mode et la proportion des changements constructifs et destructifs dans le fonctionnement de l’organisme qui produit le tempérament. Le tempérament est comme une destinée interne qui impose une orientation déterminée aux fonctions d’un être vivant et il doit se formuler en termes de la constitution chimique prédominante selon qu’elle donne la prépondérance à l’épargne ou h la dépense . » — Il y a donc deux grandes classes de tempéraments :
positions ou de contraires ; une première opposition qui a trait à l’énergie et une seconde à la rapidité de la succession des mouvements de, l'âme. »
les uns en prédominance d’intégration ou tempéraments d’épargne, les autres en prédominance de désintégration ou tempéraments de dépense. Enfin, chacune de ces classes se subdivise elle-même en deux groupes si l’on considère dans tout l’organisme et particulièrement dans le système nerveux, ce (( balancier réglant les mouvements de l’horloge )), la rapidité ou la lenteur, l’énergie ou la mollesse de ce double processus d’assimilation et de désassimilation. Seulement, tandis que dans les tempéraments d’épargne l’intensité va avec la lenteur, le peu d’intensité avec la rapidité, — dans les tempéraments de dépense c’est le contraire qui a lieu.
Cette théorie, très ingénieusement présentée, ne soulèvet-elle pas des difficultés nombreuses ? — Et d’abord, pourquoi la rapidité et l’intensité ne s’accompagnent-elles que dans les processus destructifs et non pas dans les processus constructifs ? On en cherche en vain la raison. — Puis comment se fait-il que les processus de désintégration et de réintégration ne s’accomplissent pas dans le système nerveux suivant les mêmes rapports que dans l’organisme en général ? Et quel est le caractère dominateur ? « Le rapport mutuel de l’entretien et de la dépense dans l’organisme en général suffit, dit M. Fouillée, à fournir les deux grands types fondamentaux. » — Mais il écrit bientôt après : « Les changements nutritifs qui président à la reconstitution moléculaire sont sous l’empire du système nerveux, qui dirige ainsi tous les actes de l’organisme, destructifs ou réparateurs. » — Dès lors comment comprendre que dans un tempérament en prédominance générale de désintégration, il y ait dans le système nerveux réparation égale et parallèle à l’usure ? — Enfin et surtout, un organisme peut-il être considéré comme réalisant en lui-même d’une façon prépon-
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déranle soit les opérations constructives, soit les opérations •destructives ? Un individu peut-il être « en prépondérance constante d’intégration », ou de désintégration ? Que deviendrait un être vivant qui généralement acquerrait plus qu’il ne dépenserait, et surtout que deviendrait celui dépenserait toujours plus qu’il n’acquerrait? Comment comprendre que dans certains cas la*prédominance relative de la désintégration, de l’usure, se traduise par l’empâtement du corps, l’engorgement, la mollesse des tissus ; — tandis que, dîins certains cas, la prédominance de l’intégration se manifeste par la maigreur, la sécheresse du corps ?
Ce qui semble beaucoup plus acceptable, c’est que ce double mouvement, quoique proportionné, s’opère avec une intensité variable ; que, chez certains, la dépense et la restauration sont puissantes, chez d’autres languissantes. En un mot nous en sommes réduits à la considération très générale, et du même coup très vague, de l’énergie variable de l’activité vitale. Il y a des gens chez qui la vie est pleine, puissante et réglée ; chez d’autres elle est faible, molle, moins harmonieuse aussi. — Veut-on préciser ? Il faut faire entrer en ligne de compte les modifications profondes qui résultent pour l’équilibre de la vie générale du développement exagéré de tel ou tel système organique. Et certes il y aurait de curieuses pages à écrire sur les rapports existant entre certains troubles fonctionnels et la vitalité générale et même l’humeur. Qui ne connaît les effets remarquables à cet égard, des maladies d’estomac, du diabète, des affections cardiaques, etc. Mais quelles obscurités subsistent encore ! Et si l’on peut arriver à quelques résultats lorsqu’il s’agit de cas pathologiques, que sait-on sur « le résultat général pour l’organisme de la prédominance d’action d’un organe
OU d’un système», à l’état normal? Au surplus, à quels systèmes organiques se borner ? Quel rôle faire jouer au système nerveux en particulier ? et à telle ou telle de ses parties ?
Ainsi l’antique notion de tempérament reste d’une extraordinaire indécision. A mesure qu’on la veut préciser, on la voit fuir et s’effacer de plus ôn plus. Les définitions qu’on en donne sont aussi peu cohérentes que possible. Le tempérament est-il « le centre de gravité de toutes les activités organiques et fonctionnelles ? » [Dictionnaire de médecine et de chirurgie de Jaccoud), ou bien « le résultat général pour l’organisme de la prédominance d’action d’un organe ou d’un système ? » [Dictionnaire de médecine de Robin et Littré), ou bien « l’énergie du ressort vital ? » (Letourneau) ou bien « l’énergie du ton nerveux? » A quelles particularités physiologiques ou anatomiques rattacher les divers tempéraments ? Même incertitude, ou plutôt incertitude plus grande encore. Sang, système nerveux, rapports du sang et du système nerveux, mouvements anaboliques et cataboliques, voilà qui n’est pas infiniment mieux défini et plus rigoureusement établi que les humeurs d’Hippocrate. — Au point de vue physiologique le mot de Tempérament ne signifie rien de précis, c’est un mot vague sous lequel nous cachons notre ignorance des choses, et comme dit Maudsley (c un symbole représentant des quantités inconnues. »
IL — Si cela est, quelles lumières pourrait apporter à la théorie et à la classification des caractères, celle des Tempéraments ? — Et pourtant une objection se présente immédiatement à l’esprit. Comment, si la théorie des tempéraments ne reposait pas sur une base sérieuse, expliquer qu’en
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dernière analyse on s’accorde à peu près sur le nombre et les caractères essentiels des tempéraments-types ? La réponse nous paraît bien simple. Toutes les classifications des Tempéraments sont à base psychologique. Qu’on relise toutes les descriptions qui en ont été tant de fois données, d’Hippocrate à Cabanis, de Kant à M. Fouillée, on s’apercevra bien vite que toutes les indications essentielles en sont - prises de la vie psychologique. Par caractère, on entend à peu près la même chose que l’humeur et on divise les hommes en quatre grands groupes d’après leur humeur générale : il y a des gens gais, enjoués, d’autres tristes, renfermés, d’autres violents, colères, irritables, d’autres enfin indifférents, indolents ; voilà les quatre tempéraments. Et alors, après coup, on rattache plus ou moins artificiellement ou arbitrairement ces traits psychologiques à des particularités physiologiques indéterminées et indéterminables, pour lesquelles on propose des théories explicatives aussi diverses qu’indémontrées. L’accord final n’est plus bien merveilleux, et ne constitue pas une preuve en faveur de la théorie du tempérament. Il n’en faut pas conclure que la classification des caractères doit reposer sur celle des tempéraments, puisque, au contraire, on ne définit les tempéraments qu en termes psychologiques.
Certains auteurs l’ont bien vu et n’hésitent pas à le reconnaître expressément ou implicitement.
Millier qui accepte et estime « excellente » cette classification en sanguin, mélancolique, flegmatique et bilieux, déclare expressément qu’on n’y doit voir qu’une division (( psychologique » et « non physiologique )), une classification des divers «types d’humeur», qu’elle exprime simplement la façon dont se manifeste chez les différents
hommes la faculté du plaisir et de la douleur\ — Kant et Wundt, de leur côté, ne se font pas d’illusion à cet égard. Kant ne veut parler que du « tempérament de l’âme », psychologiquement considéré, et les expressions qu’il emploie (Leichtblütig, Schwerblütig, etc.) « prises de la qualité du sang, n’ont qu’un sens déterminé d’après l’analogie du jeu des sentiments et des désirs avec des causes motrices corporelles » qu’on ignore complètement. « On ne veut pas avant tout savoir quelle est la composition chimique du sang, pour ensuite dénommer d’une manière convenable la propriété d’un certain tempérament ; mais il s’agit de savoir quels sentiments et quelles inclinations s’observent dans l’homme, afin de pouvoir l’appeler convenablement du nom d’une classe particulière. » [Anthropologie, 2® partie. A, § IL). De même, nous l’avons montré, Wundt entend par tempérament la disposition de l’ame à l’égard des émotions. Les termes physiologiques sont ici des symboles, non des explications. C’est pourquoi, enfin, tout récemment, M. Nicolas Seeland [Congrès international cV Anthropologie, 1892, vol. Il) a cherché la base du tempérament dans l’humeur générale.
Maintenant si nous examinons les théories des auteurs d’après lesquels il convient tout au contraire de partir de la détermination du tempérament pour arriver à celle de l’humeur et du caractère, il nous faudra aboutir h la même conclusion. Pour simplifier, bornons-nous à étudier la doctrine de M. Fouillée, qui est en somme la tentative la plus récente et la plus ingénieuse pour fonder sur une base physiologique une classification naturelle des « tempéraments