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CHAPITRE IL

LE TEMPÉRAMENT DE L’AME

Le tempérament physique est la base inconnue de la personnalité psychologique. Le jeu plus ou moins actif et puissant, plus ou moins régulier et harmonique des diverses fonctions vitales donne naissance à la cénesthésie, à ce qu’on a nommé la sensibilité organique, le sens vital, et se traduit dans la conscience sous forme d’humeur. Mais si l’humeur est bien quelque chose du caractère, elle ne le constitue pas tout entier. Au-dessus de ce tempérament physique, on trouve un ensemble de dispositions proprement psychologiques qui sont autre chose et plus que l’envers conscient du premier. C’est le naturel. Et cela encore est quelque chose de donné ou d’inné : c’est la vraie base psychologique du caractère. Le naturel offre à la volonté la matière avec laquelle celle-ci pourra former le caractère moral, et en même temps il lui impose des limites dont elle ne pourra pas s’affranchir. Beaucoup d’hommes d’ailleurs, chez qui la volonté s’abandonne, n’ont jamais qu’un tempérament psychologique. C’est donc de sa détermination qu’il faut partir.

« Un enfant vient de naître : rien de plus obscur, assurément, que son avenir moral ; qui pourrait prédire ce qu’il deviendra? Nul, cependant, ne s’imagine que cet enfant puisse tout devenir indifféremment, j’entends avec une

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égale facilité... 11 s’en faut qu’il soit table rase... Il apporte en germe, outre les facultés essentielles de l’esprit humain et les puissances fondamentales communes à toute l’espèce, une complexion intellectuelle et morale particulière, qui fera son individualité )> (Marion, Solidarité morale^ 1*'® partie, ch. i). Sans doute l’éducation aura prise sur ces divers pouvoirs psychiques et sur leur ensemble ; cette variabilité, cette malléabilité sont certaines et leurs limites sont assez souples et assez reculables. Mais si large qu’on soit disposé à faire la part de cette action du milieu, du temps, de l’expérience, encore faut-il se tenir en garde contre une exagération dangereuse qui conduirait à ne tenir aucun compte, dans l’éducation même, de la nature individuelle, des aptitudes innées. Ce serait un retour à la vieille conception du xviii® siècle d’après laquelle on pourrait à volonté créer des génies, des héros ou des saints. Tout ne vient pas de l’expérience, de l’action du milieu physique ou social. L’enfant n’est pas un être amorphe au moral plus qu’au physique : l’hérédité joue dans l’un et l’autre cas un rôle dont on ne saurait, sans s’exposer à de graves mécomptes, méconnaître la souveraine importance.

Il faudrait n’avoir jamais vu d’enfants pour ignorer les profondes différences qui, dès les premières années, dès les premiers mois de leur existence, les différencient au point de vue moral. A coup sûr il y a un caractère enfant, comme il y aune physionomie enfant. Deux enfants, pris au hasard, se ressembleront plus, vraisemblablement, que deux adultes. Certains traits leurs sont communs, parce qu’ils représentent probablement le caractère de l’humanité primitive ; ce qui apparaît le plus manifestement c’est le fond générique sur lequel sont venues se greffer peu à peu toutes Malapert. 2

les différences ethniques, puis individuelles. Mais que de traits distinctifs encore, pour un œil attentif, et que de variétés irréductibles au sein de cette apparente uniformité !

Un enfant se distingue d’un autre par l’acuité de sa sensibilité, par son impressionnabilité aux agents extérieurs : le chaud et le froid raffectent plus ou moins vivement ; il est plus ou moins sensible au bruit, à la lumière, aux contacts.

Il est douillet et pleureur ou gai et résistant à la douleur. Dès la première période de la vie, alors qu’en pleurant l’enfant ne fait que crier, des différences s’accusent déjà. L’époque à laquelle apparaissent les larmes est variable. La façon de sangloter de l’un n’est pas celle de l’autre, ce Chez les enfants peu pleurnicheurs, remarque Sikorski^, les sanglots sont en général de courte durée et cessent bientôt après qu’ils ont cessé de pleurer... Chez des enfants pleurnicheurs les sanglots sont, par contre, très opiniâtres )); ils vont jusqu’à la suffocation. — De très bonne heure aussi, dès la première année, des différences se présentent en ce qui concerne le moment, l’ordre et le mode d’apparition de certains sentiments et de certaines émotions : la peur, l’irritabilité, la colère, la timidité, la pudeur. Qu’on relise les observations de Taine, Darwin, Preyer, J. Sully, B. Pérez,etc. ; on sera surpris de divergences parfois singulières; on sera tenté de croire à des erreurs d’observation et d’interprétation, fort concevables et fort excusables au demeurant en si délicate matière. J’incline beaucoup plus volontiers à penser ^ qu’il faut les expliquer par la différence de nature des enfants observés. — J’ai connu un enfant qui avait une dent

1. Remarques sur le Développement psychol. de l’Enfant, Revue Philos., XIX, p. 247.

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en venant au monde ; j’en ai connu un autre qui a eu sa première dent à 14 mois : — je ne vois pas là de contradiction. — La sensibilité morale n’est pas plus uniforme que la sensibilité physique : un enfant est câlin, caressant, doux, affectueux, tendre ; un autre n’aime ni donner ni recevoir des baisers, il est brusque, bourru, semble avoir le cœur assez sec et être prédisposé à l’égoïsme.

Que l’on considère l’intelligence ; dès les premières semaines, tout au moins vers le 3° ou le 4® mois, vous remarquerez que l’enfant a l’air plus a éveillé », plus (c rusé », ou plus (( endormi », plus « bêta » ; il est plus ou moins précoce pour imiter les gestes, pour reconnaître les personnes ou les objets, pour comprendre ou pour parler. Attendez deux ou trois ans : la mémoire est diverse d’un enfant à l’autre et quant à sa puissance virtuelle et quant à ses qualités de facilité, de ténacité, de promptitude, et quant h ses objets de prédilection ; l’imagination n’est pas la même non plus, non seulement en ce sens que sa vivacité est variable mais en ce sens aussi qu’elle n’est pas de même nature et de même tournure; « certains enfants se montrent de. bonne heure attentifs, réfléchis, du moins disposés à le devenir ; d’autres, d’une étourderie presque maladive, sont incapables de fixer même un seiil instant leur pensée ; » la justesse, la netteté du jugement, la capacité de raisonner y sont aussi fort inégales. De même que nous naissons avec des sens plus ou moins délicats, avec des dispositions à la myopie, de même il y a une sorte de myopie intellectuelle qui est congénitale et héréditaire au même titre que l’autre. Et ce n’est pas ici seulement une différence de degrés, c’est aussi une différence de nature ; la limite du développement intellectuel est diversement reculable selon les races

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et selon les individus ; et de plus il y a des aptitudes primitives avec lesquelles il faut savoir compter.

Au sujet de l’activité, mêmes remarques à faire. L’excitabilité réflexe elle-même n’est pas également vive ; à plus forte raison, la motilité spontanée, le besoin de se mouvoir, de s’agiter, ou au contraire la tendance au repos, à l’inertie, la résistance à la fatigue, la vivacité et la lenteur des mouvements. Il n’est pas jusqu’à la volonté qui ne laisse apercevoir des divergences remarquables, car elle trouve des conditions de développement plus ou moins favorables, un terrain plus ou moins propice, bien qu’elle ne se manifeste peut-être encore que sous forme de docilité un peu passive ou de violence irréfléchie, de résistance ou d’entêtement un peu aveugles, d’opiniâtreté ou d’inconstance assez peu raisonnables.

Enfin, outre que chacune des fonctions psychiques diffère ainsi en quantité et en qualité à la fois, la proportion est variable selon laquelle elles s’équilibrent, s’organisent, se tempèrent. Et si la folie, l’épilepsie, la tendance au crime ou au suicide sont héréditaires, quoi d’étonnant à ce que le soient aussi l’harmonie et la santé morales ?

C’est cet ensemble de fonctions psychologiques primitives et primitivement définies, qui constitue le caractère inné, ce que Leibnitz et Kant nommaient le « tempérament moral », le « tempérament de l’âme ». C’est là le point de départ de toute l’évolution future de l’être : pour certains ce sera le tout du caraetère, pour tons c’en est la base. Voilà ce que l’éducateur se doit proposer avant tout de discerner en chaque enfant, pour savoir en quel sens et par quels procédés il convient d’agir sur lui. Car on ne transforme une matière que si l’on sait bien quelle en est la nature, la

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résistance, l’élasticité, la plasticité. Voilà aussi ce que doit envisager tout d’abord le psychologue qui se propose de déterminer les diverses formes de caractères.

IL — Est-ce à dire que nous devions nous borner à l’étude de l’enfant, dans eette recherche? Non à coup sûr; et pour plusieurs raisons. — En premier lieu, si l’on voulait parler à la rigueur, c’est de l’enfant au moment même de la naissance qu’il faudrait s’occuper ; c’est-à-dire alors que tous ces traits distinctifs, ces particularités individuelles demeurent presque insaisissables et ne sont eneore que les traces fugitives de ce qui ne se manifestera clairement que beaucoup plus tard. Pour peu qu’on attende, en effet, des causes singulièrement complexes interviendront et l’influence de la première éducation se fera sentir. Que l’éducation commence dès le berceau, que, comme dit Montaigne, « notre principal gouvernement soit entre les mains des nourrices », c’est là une vérité si incontestable et qui a été si souvent mise en lumière, qu’il n’y a pas à y insister. Mais il en résulte que, précisément à l’époque où l’on pourrait observer dans l’enfant des manifestations un peu précises de son caractère inné, des influences étrangères sont intervenues, et ce n’est déjà plus l’être primitif qu’on a sous les yeux.

Et surtout, l’enfant n’est pas l’homme en abrégé. 11 n’est pas vrai que chez lui se rencontrent, comme en raccourci, toutes les fonctions psychologiques que l’analyse découvrira ultérieurement dans l’individu complètement développé. La psychologie infantile ne s’est pas toujours assez soigneusement tenue en garde contre une conception analogue à celle de l’emboîtement des germes, d’après laquelle le germe contiendrait l’être futur non pas virtuellement, mais sous sa

forme complète, avec toutes ses parties, extrêmement réduites en dimension. Ce qui est vrai de l’organisme embryonnaire où les organes et les fonctions, — bien innés dans toute la rigueur du terme, — ne sont pas préformés et ne se différencient que progressivement, par suite d’une évolution plus ou moins lente ; — cela est vrai aussi de ce qu’on peut appeler « l’ânie embryonnaire de l’enfant ». En elle sommeillent des puissances qui ne s’actualiseront que plus tard. Un enfant, avons-nous dit, naît avec une capacité donnée et une forme déterminée de mémoire, d’imagination, d’attention, d’énergie, de volonté ; — mais comment, je ne dis pas prévoir ce que sera cet enfant dans l’avenir à ces différents égards, comment constater qu’il est plus ou moins heureusement doué avant qu’il ait atteint un certain développement ? Il faut même attendre que le développement soit achevé pour en connaître la limite extrême, si variable suivant les races et les individus.

C’est donc l’adulte que nous étudierons. Faire le départ rigoureux de ce qui, dans un être donné, est vraiment primitif et de ce qui est le résultat des influences multiples qu’il a subies, serait une tâche dont l’inextricable complexité suffirait à nous arrêter. Heureusement elle n’est pas nécessaire à notre sujet. Que tel ou tel mode de sensibilité, d’intelligence, d’activité, soit chez l’un absolument original, chez l’autre le résultat d’une évolution plus ou moins dérivée, déterminée plus ou moins complètement par des causes extérieures, cela importe assez peu, après tout. Ce qui nous intéresse principalement c’est de savoir que ces divers modes sont réels, qu’en fait ils se rencontrent, qu’on en peut distinguer un certain nombre d’essentiels, qu’on en peut esquisser une classification. C’est, d’autre part, qu’ils se

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combinent suivant certains rapports d’une généralité et d’une fixité suffisantes, qu’ils forment des systèmes définis, qu’ils réagissent les uns sur les autres d’une façon constante et définie.

Le premier de ces problèmes doit être résolu avant l’autre et c’est lui que nous abordons maintenant. Laissant de côté, dans la plus large mesure, toute considération de race, de sexe et d’âge, laissant surtout de côté l’étude des transformations que fait subir à la nature psychologique innée la réaction propre de la volonté, nous considérerons l’homme adulte, au moment où toutes ses qualités natives se sont suffisamment affirmées et fixées, c’est-à-dire vers 20 ou 25 ans. Nous nous demanderons quels sont les aspects caractéristiques que revêt chez les différents hommes chacune des grandes fonctions de la vie psychique, nous rechercherons, pour la sensibilité, l’intelligence, l’activité, la volonté même, s’il n’y a pas lieu de distinguer quelques types généraux dont chaque individu nous offre un exemplaire déterminé. Et c’est là ce que nous entendons par détermination des Eléments du caractère.

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