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CHAPITRE III

LES MODES DE LA SENSIBILITÉ

I. — « Ce qui est fondamental dans le caractère, écrit M. Ribot, ce sont les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments: tout cela et rien que cela. » — De même et plus brièvement, M. Ch. Féré: « Le caractère n’est autre chose que l’expression de la sensibilité. » Sans doute c’est là une conception trop exclusive et il semble bien que ni la nature de l’intelligence ni celle de la volonté ne sont des éléments moins essentiels ; peut-être même, en un sens, devra-t-on reconnaître que tendances, impulsions, désirs importent moins que la manière personnelle dont nous nous y abandonnons ou leur résistons, dont nous les coordonnons et dirigeons. Mais ces réserves faites, il est certain que la nature de notre sensibilité si elle n’est pas tout le caractère en est une partie importante. En tant qu’elle est l’expression du tempérament, elle constitue notre humeur et l’humeur est bien quelque chose du caractère. Nous qualifions en une certaine mesure le caractère d’une personne quand nous disons d’elle qu’elle est enjouée ou .triste, lente ou prompte à s’émouvoir, froide ou passionnée, de cœur sec ou d’àme tendre, généreuse ou égoïste. Or toutes ces dispositions sont dans une très large mesure primitives ou natives, et si l’éducation, le mouvement même de la vie les peuvent et doivent

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modifier, du moins il faudra toujours en tenir compte, et en tout cas elles contribuent singulièrement à différencier la nature morale d’un individu. Il est nécessaire donc de décrire et de classer les formes les plus remarquables sous lesquelles se manifeste la sensibilité chez les hommes.

Ce n’est pas assez en effet de dire d’un homme qu’il est plus ou moins sensible, si on ne distingue pas son genre de sensibilité, si on ne montre pas à quelles choses il est sensible et de quelle manière. Ce sont les modes de la sensibilité qui varient étrangement d’une personne à l’autre et dans la même personne d’un moment à l’autre. Il y a des sautes d’humeur comme il y a des sautes de vent. Il est des jours où tout nous semble facile, aimable et souriant; d’autres où les choses et la vie sont pour nous moroses, pleines d’inquiétudes et d’amertumes: personne n’échappe à cette loi. De même aussi nous nous sentons parfois pleins d’enthousiasme et d’ardeur, la poitrine soulevée de désirs puissants, puis abattus, indifférents à toutes choses, sans forces pour aspirer avec énergie, même à la joie. Aujourd’hui nous vibrons comme des cordes trop tendues et nos émotions nous apparaissent comme disproportionnées à leurs causes; demain nous sentirons se tarir en nous les sources de l’émotion, nous constaterons douloureusement cette sorte de sécheresse passagère. Il est peu d’hommes qui n’aient observé tout cela en eux-mêmes. Seulement, suivant la nature de chacun, ces écarts seront plus ou moins notables et fréquents, les changements seront plus ou moins profonds et durables: tandis que chez celui-ci, à l’exaltation la plus vive succédera brusquement la dépression la plus profonde, et que ces alternatives se renouvelleront sans cesse et presque à chaque instant, chez cet autre il y aura seulement

(et cela plus lentement et plus rarement) passage d’une gaîté et d’une aménité plus grandes à une tristesse et à une irritabilité plus accusées. Et surtout il existe chez chacun une certaine attitude de la sensibilité plus permanente et plus normale; il y a certains traits profonds et durables qui donnent à la nature sensible sa tournure et pour ainsi dire sa couleur différencielle. Ce sont ces aspects caractéristiques de la sensibilité qu’il s’agit ici de préciser.

II. — Le terme de sensibilité est communément employé par les psychologues pour désigner deux sortes de faits qui sans doute sont étroitement rattachés, mais qui cependant se distinguent assez nettement : des états affectifs et des tendances affectives. La sensibilité est tout ensemble aptitude à jouir et à souffrir et aptitude à désirer. Il conviendra donc de considérer successivement ces deux faces du problème.

A ne considérer tout d’abord que l’affectivité, la disposition à ressentir le plaisir ou la peine, il est évident qu’elle est inégalement vive chez les différentes personnes.

L’intensité d’une sensation pénible ou agréable très simple dépend d’abord en partie de la nature propre et de la puissance de l’excitant externe ou interne; mais elle tient aussi à une foule d’autres conditions particulières dont la synthèse est fort complexe et variable : état des organes, activité de la nutrition cellulaire, anémie ou hyperémie, état des nerfs, tonicité des centres sensitifs, etc. ; et encore, état antérieur de la sensibilité, contraste, disposition de l’imagination, etc. De même qu’il y a des substances anesthésiques et d’autres qu’on pourrait appeler hyperesthésiques, il y a un certain ensemble de circonstances d’ordre

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physiologique et psychologique qui abaissent ou élèvent le ton de notre sensibilité. Or le tempérament physique et psychique de chaque individu constitue un systèrne de conditions normales et relativement stables qui le prédisposent à éprouver, avec plus ou moins de force, sensations, sentiments, émotions. S’il est vrai, en effet, que le plaisir et la douleur résultent d’une certaine proportion ou disproportion entre la quantité d’énergie nerveuse disponible et la quantité d’énergie nerveuse dégagée, si en un mot le plaisir est la conscience d’un accroissement de l’activité vitale, si la douleur se résout dans la conscience d’une dépression, d’un épuisement, on conçoit facilement que leur intensité dépende dans une très large mesure de ce qu’on pourrait appeler (( l’état dynamique » du sujet. L’apathie, l’indifférence grâce à laquelle tout semble glisser sur certaines gens, ou au contraire cette irritabilité suraiguë qui fait que d’autres sont blessés jusqu’au sang, tiennent donc au fond même de notre nature. On pourrait dire qu’il est des hommes qui sont naturellement hyperesthésiés, d’autres normalement anesthésiés ou mieux hypo-esthésiés. Les cas pathologiques nous montrent avec un relief saisissant ce qui dans la vie ordinaire ne se manifeste que par des différences moins fortement accusées. Les aliénistes ont souvent noté ce phénomène remarquable de la disparition presque totale de la sensibilité à la fois organique et morale qu’on rencontre dans la chorée, dans la névropathie cérébro-cardiaque, dans la lypémanie, la mélancolie stupide, et dont la stupeur épileptique nous offre un cas extrême, (c Mon existence, disait un malade d’Esquirol, est incomplète; les fonctions, les actes de la vie ordinaire me sont restés ; mais dans chacun d’eux il manque quelque chose, à savoir la sensation qui leur est propre et

la joie qui leur succède... Chacun de mes sens, chaque partie de moi-même est pour ainsi dire séparée de moi et ne peut plus me procurer une sensation. » a Les malades, écrit Falret, sont devenus insensibles à tout, la mort même des personnes qui leur étaient chères les laisserait absolument froids et indifférents. » M. Ch. Féré dans l’ouvrage considérable qu’il a consacré à la a Pathologie des émotions » a heureusement décrit cette apathie morbide consistant dans une sorte d’inertie morale que rien ne peut vaincre, dans une incapacité radicale d’être ému. — D’autre part, dans certaines névropathies, l’hystérie, la neurasthénie, la mélancolie agitée, se manifeste une suracuité extraordinaire de la sensibilité sensorielle et morale: l’odeur d’une fleur, le froissement d’une étoffe de soie, amènent des évanouissements, des crises de nerfs. L’émotivité morbide diffuse consiste en une disposition permanente à ressentir des émotions dont la violence, la fréquence, la durée sont sans proportion aucune avec leurs causes. Toujours vibrant, d’une extraordinaire irritabilité morale, passant sans raison de l’enthousiasme le plus exubérant à la terreur la plus accablante, de la joie la plus vive à la tristesse la plus profonde, de l’amour à la haine, de la tendresse à la colère, voilà le malade. « Les sujets affaiblis, les dégénérés, les névropathes sont plus soumis que d’autres aux effets dynamogènes ou épuisants des excitations du dehors; ils sont sans cesse en état d’équilibre instable, ressemblant à une balance folle qu’un simple attouchement fait dévier dans un sens ou dans l’autre. » (Féré, Sensation et mouvement^ p. 132).

Maintenant, qu’on atténue, qu’on nivèle en quelque sorte toutes ces manifestations caractérisées par leur exagération même, et l’on verra que néanmoins dans l’humanité nor-

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male, qui oscille en quelque sorte entre l’insensibilité presque absolue de certains déments et l’hyperesthésie des névropathes, il y a place pour des diflPérences considérables. Que l’on considère, par exemple, la différence qu’il y a entre la sensibilité olfactive ou auditive d’un paysan normand et celle d’Urquiza qui s’évanouissait de volupté en respirant l’odeur d’une rose, ou de J. de Concourt qui, dit son frère, (( souffrait du bruit comme d’un brutal attouchement physique » ; que l’on compare, à un point de vue plus spécial, le plaisir calme d’un amateur en présence d’un beau tableau et l’émotion du peintre Francia mourant de bonheur à la vue d’une toile de Raphaël ; que l’on rapproche la froideur de Fontenelle de l’extraordinaire sensibilité de Diderot s’enflammant, s’enthousiasmant à tout propos et hors de propos.

A une extrémité donc nous rencontrons les gens qui grâce à une sorte d’inertie, d’ataraxie innée résistent à toutes les excitations, demeurent indifférents, impassibles, sur qui s’émoussent tous les aiguillons, qui semblent passer dans la vie sans offrir de prise aux choses, aux événements et aux hommes. A l’extrémité- opposée ceux qui ressentent toutes les impressions avec une étonnante intensité, qui tressaillent de plaisir et de peine jusque dans la moelle de leurs os, chez qui la joie et la douleur s’exaspèrent jusqu’au délire, dont les nerfs vibrent à tous les vents de l’horizon et vibrent à se briser. Entre ces deux limites une infinité de degrés.

111. — Au surplus ces variétés ne résultent pas seulement d’une différence dans la quantité, si l’on peut dire, mais aussi de la diversité des modes d’exercice de la sensibilité.

La sensibilité peut en effet différer d’une personne à l’autre par la rapidité ou la lenteur avec laquelle elle entre en branle. — On sait que le temps de perception, toutes circonstances égales d’ailleurs, varie avec les individus : on pourrait dire aussi qu’il y a un temps de sensibilité. Les états affectifs, comme tels, plaisir ou douleur, ne naissent pas tout d’un coup ; le processus psychique total décrit une courbe au début de laquelle il y a bien conscience de la modification, mais comme n’étant pas encore revêtue de son « ton de sentiment », selon l’expression de Wundt; ce n’est qu’à une certaine hauteur qu’apparaît la douleur par exemple. C’est ce qu’a notamment établi expérimentalement M. Ch. Richet dans ses « Etudes cliniques sur la sensibilité ». 11 y a un seuil de la sensibilité physique, comme il y a un seuil de la conscience, et il est plus ou moins rapidement franchi. Cela est vrai aussi et surtout peut-être de la sensibilité morale. Les sentiments, les émotions nous envahissent plus ou moins brusquement. Remarquons, par exemple, les différences que présente chez deux personnes l’apparition d’une émotion très générale comme la peur ou la colère. Chez l’une le moindre bruit subit, la moindre parole blessante provoquent instantanément un tressaillement, un battement de cœur violent, un accès d’emportement ; chez l’autre l’émotion est si tardive que certains hommes n’ont guère que des peurs ou des colères rétrospectives. Chacun de nous peut être comparé à une poudre qui non seulement a un pouvoir explosif différent mais qui encore est à conflagration plus lente ou plus subite.

Maintenant cette vivacité est-elle liée par un rapport constant à l’intensité, et quel est ce rapport ? Je ne saurais pour ma part accepter sans les plus expresses réserves l’opi-

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nion de Bain qui voit dans le temps que met un état affectif à atteindre son maximum « le signe du degré de force qu’il a a.cquis ». En fait nous pouvons fréquemment constater en nous-mêmes qu’une émotion peut éclater tout à coup avec une extrême intensité, et qu’inversement elle peut se développer avec lenteur et demeurer médiocre. On pourrait même montrer que la loi de relativité, dont Bain a si justement signalé l’importance dans la sensibilité , doit donner naissance à un effet précisément contraire à celui qu’il signale. Car la brusque modification de la conscience, l’invasion instantanée d’un état nouveau doit provoquer une recrudescence dans l’intensité du phénomène affectif. — Bien entendu il s’agit ici non pas du mode d’action de l’excitant, mais de la capacité d’ébranlement du sujet; il ne s’agit pas non plus de l’ardeur de la passion (car il y a des gens qui s’enflamment lentement et en arrivent à brûler avec une violence inouïe), mais de l’intensité que présente un état affectif. Or ici la loi nous semble être que la vivacité s’unit h l’intensité: l’instabilité nerveuse du sujet étant la cause commune de ces deux effets concordants. La décharge nerveuse qui termine toute excitation est d’autant plus brusque que le sujet possède une vibratilité plus accusée. Les hyperesthésiés dont la sensibilité est suraiguë sont ceux aussi chez qui elle est plus subite, plus instantanée.

Aussi bien ne faut-il pas confondre la rapidité ou la lenteur avec lesquelles un état affectif nous envahit, et sa fugacité ou sa durée. Ce caractère éphémère ou persistant des phénomènes sensibles constitue un facteur nouveau de capitale importance. Il suffît d’avoir aperçu des enfants pour avoir remarqué que leur impressionnabilité est vive mais singulièrement mobile et fugitive. Ils passent presque sans

transition du rire aux larmes, oubliant instantanément leurs joies ou leurs tristesses d’il y a un instant pour se livrer tout entiers au sentiment présent. Je ne parle bien entendu que du earactère le plus général de la sensibilité enfantine, car pour un observateur attentif que de nuances déjà dans des enfants de deux à trois ans. Il en est chez qui la mobilité est bien moindre, de telle manière qu’un chagrin les rendra tristes pour plusieurs heures et voilera de mélancolie leur sourire et leur joie. Avec l’âge, bien qu’en somme un certain tassement se produise, les divergences individuelles s’accentueront. Et ce caractère d’instabilité ou de permanence des attitudes de la sensibilité aura des conséquences fort intéressantes.

Sans aucun doute un état affectif peut être passager à la fois et d’une certaine intensité. Mais dans un homme chez qui les sentiments, les émotions, passent rapidement, la sensibilité revêt une apparence caractéristique. Elle demeure plus superficielle en quelque sorte, car les sentiments n’ont pas le temps de pénétrer toute la substance de l’âme, de s’y établir à demeure, d’intéresser un plus grand nombre de tendances; ils sont ainsi supplantés aisément par d’autres et ne laissent presque rien subsister d’eux-mêmes. L’individu vit en quelque sorte dans le présent et son passé sentimental semble à chaque instant aboli. La sensibilité, après une oscillation même forte, reprend vite son équilibre et redevient susceptible d’être impressionnée à nouveau d’une manière toute différente. Il y a là comme une sorte d’élasticité propre de la sensibilité qui la replace après chaque ébranlement dans un nouvel état de fraîcheur et de naïveté. Chaque émotion, chaque sentiment vaut ce qu’il vaut et ce qu’il dure. 11 est d’autres personnes au contraire chez qui une émotion.

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une douleur, s’installent à demeure : le système nerveux est ébranlé pour un temps considérable; leur sensibilité est comme une cloche d’un métal rare qui vibre longtemps encore après le choc qu’elle a reçu. Cela tient, dit Bain, à ce qu’on peut appeler a la force de rétentivité propre du système nerveux ». Il en résulte que l’état affectif acquiert une intensité plus grande, car ce retentissement pénible consécutif à la douleur la constitue en grande partie, et on a pu dire que la douleur c’est presque seulement le souvenir de la douleur. Il en résulte surtout ce fait capital que l’impression morale tend à devenir une habitude de sentiment, qu’elle colore de sa nuance propre un long cortège d’états simultanés ou postérieurs, que l’individu revit ses émotions antérieures et, par une sorte de rumination psychique, leur confère une existence nouvelle, une force supérieure, une orientation permanente et définie.

IV. — Ici nous touchons à un point essentiel. Ce prolongement des impressions sensibles, leur répercussion dans toute la conscience qui leur permet d’évoquer et de susciter sympathiquement une masse plus ou moins considérable d’états affectifs qui sommeillaient en quelque sorte, voilà ce qui constitue l’émotivité. L’émotivité n’est pas en effet la même chose que ce qu’on pourrait appeler l’excitabilité. Par excitabilité, j’entends proprement l’aptitude à être agréablement ou péniblement affecté par une excitation d’ordre sensoriel ou moral. L’émotivité est liée à coup sûr à l’impressionnabilité morale, mais elle s’en distingue : un sentiment vif n’est pas une émotion. Il n’est donc pas inopportun de préciser le sens de ce mot. Essayons d’analyser une émotion nettement caractérisée. Voici un exemple emprunté Malapert. 3

par Le D*" Letourneau aux mémoires de M. Monnier (du Jura) : « Rouget de l’Isle racontait à M. Monnier qu’après un dîner chez le maire de Strasbourg, Dietrich, celui-là exprima le regret qu’il n’y eût pas un chant de guerre national au lieu de la « Carmagnole » et du « Ça ira )>. Puis il engagea le jeune sous-lieutenant à en composer un. — Peu après Rouget de l’Isle se retire discrètement chez lui, y prend son violon, et, continue M. Monnier d’après Rouget lui-même, il trouve dans ses premiers coups d’archet les notes inspirées et inspiratrices qu’on attendait de lui. « Les paroles, me disait-il, venaient avec l’air, l’air avec les paroles. Mon émotion était à son comble, mes cheveux se hérissaient. J’étais agité d’une fièvre ardente, puis une sueur abondante ruisselait de mon corps, puis je m’attendrissais et des larmes me coupaient la voix. » (Letourneau, Physiol. des Passions, p. 77.) De quoi est constituée une telle émotion^? Nous y pouvons distinguer tout d’abord une impression morale vive (un sentiment patriotique et esthétique), — puis la diffusion de cette impression excitant une masse plus ou moins considérable d’autres sentiments, tendances, souvenirs, images,

1. Ce problème de la nature de l’émolion est un des plus obscurs de la théorie de la sensibilité. Jusqu’à Kant l’émotion n’est pas distinguée de la passion. Kant fait bien entrer encore l’émotion dans la faculté appétitive, mais il la définit un sentiment violent qui supprime la réflexion. Schopenhauer y voit une sorte d’accès passionnel passager et soudain. Bain étend le mot à tous les états affectifs. — Herbart insiste surtout sur le trouble des représentations qui l’accompagne et la produit même ; l’émotion pour lui est une altération de la vie affective provoquée par une modification du cours des représentations. Tout récemment enfin, W. James et le D*" Lange ont soutenu que l’émotion n’est rien autre chose que la conscience que nous prenons des troubles viscéraux et vaso-moteurs que l’on considère généralement comme des effets ou des accompagnements de l’émotion elle-même. Nous n’avons pas ici à discuter ces théories ; nous n’en retiendrons que ce qui est essentiel à notre sujet.

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idées, — enfin une série de réactions physiologiques (accélération ou ralentissement du rythme de la circulation et de la respiration, troubles viscéraux, sécrétion plus active des glandes sudoripares, lacrymales, etc.) qui retentissent dans la conscience et achèvent de donner à Témotion sa caractéristic[Lie propre. Avec Spencer et Wundt, nous estimons que l’émotion est essentiellement constituée par la réunion de ces trois ordres de faits'. Si l’émotion n’est pas créée par un simple changement dans le cours des représentations, comme le veut Herbart, si elle n’est pas non plus créée par les troubles viscéraux, du moins elle est en partie le résultat d’une réaction de ce trouble des représentations contre le sentiment, et elle est « entretenue et fortifiée », comme disait déjà Descartes, par les modifications physiologiques desquelles elle tient en partie son intensité. L’émotion est d’autant plus forte et caractérisée qu’elle enveloppe un plus grand nombre d’états affectifs et idéaux de tout ordre, fondus et agglutinés. L’émotion vit et se développe grâce à la foule des impressions réviviscentes et des sensations organiques qu’elle évoque par une sorte d’induction psychique, grâce à cet ébranlement qui se diffuse en tout sens, à ce (( retentissement sympathique qu’elle opère sur les réseaux sensitifs de notre personnalité intime ».

Plusieurs conséquences en résultent. D’abord l’émotivité est une prédisposition à la fois psychologique et physiologique, véritablement individuelle et native. Elle tient à l’excitabilité propre des diverses tendances sensibles, à leur multiplicité, à la présence d’un riche fonds de sentiments toujours prêts à surgir, aspirant confusément à la vie, à une vie intense et surtout à une vie collective, c’est-à-dire aptes à participer synergiquement à l’excitation de chacune et à

se répercuter dans tout l’organisme. Elle tient à l’instabilité du système sensitif toujours disposé à se décharger. Et cette sorte d’écho multiplicateur renforce chaque phénomène affectif, le transforme en un trouble plus profond et plus durable. Il est, comme le remarque finement Bain, des plaisirs dont nous ne jouirions pas pleinement s’ils se présentaient isolément et si nous étions de sang-froid. Il est de même des douleurs qui sont « dans notre âme comme une maladie mortelle qui ronge tout le reste ». Cette aptitude à être profondément et fréquemment ému, on ne la crée ni ne la supprime entièrement. C’est en vain qu’une nature émotionnelle froide voudrait se donner ce frisson mystérieux qui vous étreint le cœur ; c’est en vain aussi qu’on essaierait de l’anéantir. On peut lutter contre son émotivité, en modérer les manifestations, en enrayer les effets ; on peut aviver la sensibilité qu’on trouve en soi ; mais comme la grâce, l’émotivité est un don, elle a ses élus et ses réprouvés. Quand elle est exaltée chez un individu, elle imprime à sa nature psychologique un cachet singulièrement original et presque indélébile. Il existe un caractère, ou tout au moins un tempérament émotionnel.

De plus, comme elle est un trouble vital, elle est essentiellement douloureuse et prédispose à la tristesse. Mais c’est là une considération d’un nouvel ordre et qui mérite d’être développée h part.

V. — La sensibilité humaine oscille entre deux pôles : plaisir et douleur. Mais parmi les hommes, les uns sont tellement organisés qu’ils se trouvent comme par une grâce prévenante inclinés vers le plaisir ; d’autres le sont vers la douleur. Comme ces cristaux qui font dévier en un certain

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sens le plan de polarisation de la lumière, ainsi notre nature sensible est un milieu au travers duquel les événements, en passant, s’imprègnent, se colorent d’une teinte particulière. C’est moins la piqûre qui importe que la sensibilité qu’elle atteint. C’est en nous que se trouve la source profonde de la joie ou de la tristesse.

Voici d’abord de certaines natures indifférentes, en quelque sorte immuables, ignorant également les oscillations violentes vers l’un ou l’autre pôle, incapables tout à la fois des douleurs qui vont à l’agonie, des joies qui vont à l’extase. Elles sont, s’il était permis de créer ce barbarisme, injuriantes aussi bien indolentes . Elles sont — à ce point de vue

spécial — moyennes, médiocres, ternes. C’est la santé, mais qui s’ignore, sans plénitude et sans élan, presque simplement l’absence de maladie. Nous les connaissons : ce sont les apathiques. Les faut-il plaindre ou envier? On hésite à répondre.

En voici d’autres, franchement heureuses, qui, au milieu de toutes les vicissitudes, excellent à reprendre leur équilibre, qu’un certain ressort interne, une faculté de rebondissement protègent contre les douleurs farouches, les abattements prolongés. De sensibilité vive mais assez passagère, un tempérament suffisamment énergique, une certaine sécurité vitale leur conservent la bonne humeur et la gaîté, les prémunissent contre les défaillances de la douleur, leur garantissent une jeunesse durable, une allégresse, une légèreté d’âme rarement altérées. Optimistes de naissance, sortes de Roger Bontemps prenant toujours, comme on dit, l’existence par sa face souriante et ensoleillée, cherchant et trouvant le plaisir, ils savourent la joie de vivre, et pour eux certaines secousses ne sont que l’occasion d’une convalescence plus douce qu’une santé trop monotone.

Enfin on rencontre des hommes qui sont perpétuellement froissés dans leur corps, dans leur esprit et dans leur cœur ; « la peau de leur âme » est trop tendre ; ils sont fermés à la joie, meurtris, endoloris dans toute leur substance, et d’autant plus que dans un pareil état général toute petite peine s’amplifie d’elle-même et s’exacerbe. Tel ce Flaubert qui se comparait à un écorché, dans la nature duquel il y avait « une sorte d’impossibilité au bonheur », et qui disait de lui-même : a Je ne suis pas fait pour jouir ; il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre, mais en sentir l’intensité métaphysique ». Ceux-là, au lieu de se laisser aller facilement au bonheur et de le considérer volontiers comme une dette de la nature, ne l’accueillent qu’avec inquiétude, y voient comme une menace, un présent suspect qu’on n’accepte .pas sans réserve et sans crainte. En présence du malheur, au lieu de se relever, de le secouer, de s’en délivrer en le croyant et le voulant éphémère, ils s’y abandonnent, s’y plongent, s’y ensevelissent, victimes passives sinon résignées et demeurent sans courage et sans espérance. Heureux quand ils ne s’ingénient pas à aviver leurs blessures en les sondant. Ce sont des pessimistes-nés, qui excellent à distiller l’amertume que recèlent les choses, ceux dont

« Les essaims de noires abeilles

« jN’ont butiné que les cyprès. »

Ce sont en général les natures franchement émotionnelles qui sont ainsi des natures douloureuses. Les émotions les plus nettement caractérisées sont en effet les émotions asthéniques : être ému c’est presque toujours être péniblement affecté. Cela est tout simple après tout, puisque l’émotion

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s’accompagne toujours de désordres organiques qui sont d’ordre maladif, d’un trouble de l’harmonie vitale qui est un signe de sa diminution d’énergie, de sa dépression. L’émotivité et la tristesse se développent également sur un fond d’impuissance et d’épuisement.

Toutefois, parmi les émotions asthéniques, il y a lieu d’établir une division. Lasserre [Su?' la douleur' dans les passions tj'istes) distinguait déjà (et M. Féré accepte cette classification) (V. La Pathologie des Emotions) deux espèces de douleurs morales : 1° les douleurs morales dépressives, sans réaction (crainte, peur, chagrin, anxiété, mélancolie, etc.) ; 2° les douleurs explosives, avec réaction violente mais désordonnée (colère, haine, horreur, désespoir, etc.). Dans les deux cas d’ailleurs, c’est la faiblesse qui domine, la dépression physique et psychique ; c’est elle qui explique en dernière analyse l’abattement et l’irritabilité, qui sont les deux effets, la double manifestation d’une même cause profonde : l’instabilité psychique avec prédisposition à la souffrance. C’est ainsi que les aliénistes distinguent ces deux formes de la mélancolie : mélancolie dépressive (avec tristesse résignée) et mélancolie agitée (avec crises de désespoir, de violence, impulsions homicide ou suicide). La douleur sous toutes ses formes est déprimante ; mais il y a des douleurs aiguës qui provoquent une exaltation passagère et spasmodique; Toutefois, si l’on tient compte de la fin comme du commencement, on s’apercevra que le résultat dernier est toujours une décroissance des énergies vitales. C’est pourquoi la colère, par exemple, n’est qu’en apparence une émotion sthénique : l’exaltation y est temporaire, ne constitue qu’un phénomène secondaire, consistant en des phases discordantes de surexcitation et de prostration et

s’achevant toujours par un épuisement d’autant plus profond et durable que la stimulation a été plus violente et plus subite. L’émotivité se présente donc, en dernière analyse, sous deux aspects essentiels : dans un cas, il y a affaissement généralisé, abattement, mélancolie, tristesse, résignation, avec je ne sais quoi de frissonnant et d’effacé, une certaine douceur affligée ; dans l’autre, l’hyperesthésie morale s’accompagne d’anxiété et d’irritabilité, d’une susceptibilité plus aggressive, avec impulsions violentes et désordonnées, accès brusques de colère et d’emportement, instabilité plus remarquable. Et si nous voulions désigner les personnes chez qui domine l’une ou l’autre de ces deux formes, nous appellerions volontiers les premières des émotifs-sentimentaux, les secondes des émotifs-irritables .

VI. — La sensibilité, avons-nous dit, n’est pas seulement affectivité ; elle est aussi tendance, inclination, désir, ou d’un mot amour. « Pour désirer, écrit M. Ravaisson, il faut que sans le savoir on se complaise et se repose par avance dans l’objet de son désir ; qu’on mette en lui en quelque manière son bien propre et sa félicité ; qu’on se pressente en lui, qu’on s’y sente, au fond, déjà uni, et qu’on aspire à s’y réunir encore ; c’est-à-dire que le désir enveloppe tous les degrés de l’amour. » [Revue des Deux-Mondes, R*" novembre 1840.)

Cette capacité de désirer et d’aimer est inégalement répartie entre les hommes, et cela aussi est primitif et donné; cela se révèle dans l’enfant et est affaire de tempérament et d’hérédité. Il est des enfants qui semblent ne rien souhaiter avec ardeur, ne tenir à rien avec impétuosité ; tel objet leur ferait plaisir sans doute, mais ils s’en passent aisément et

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se le laissent ôter de même. On cherche en vain ce qui pourrait leur causer un de ces grands bonheurs enfantins qu’on se rappelle avec émotion bien des années après : le le désir chez eux est trop mou, trop languissant, trop froid, et comme énervé. Il n’est pas rare, au contraire, de rencontrer des enfants qui tout jeunes encore savent concentrer sur un point toutes leurs énergies appétitives, qui ne voient que l’objet de leur désir, ne vivent que pour lui, s’y suspendent tout entiers avec une singulière violence, ne s’en laissent pas éloigner sans des crises de colère, des trépignements de rage. — Cette atonie ou cette frénésie du désir, cet abaissement ou cette exagération de l’ardeur, de la passion, se peuvent accuser d’une façon extrêmement notable et cela encore contribue puissamment à différencier la nature sensible des différents individus.

Maintenant, y a-t-il certaines relations plus ou moins définies entre ces modes du désir et les autres formes de sensibilité que nous avons déjà distinguées ? — 11 semble bien que la faiblesse de l’appétition soit liée à une sorte d’engourdissement corrélatif de la faculté de sentir, qu’en un mot l’atténuation du désir coïncide généralement avec l’obnubilation de l’affectivité. L’apathie véritable est donc tout à la fois mollesse du désir et faiblesse des phénomènes affectifs. Cependant, il arrive parfois que l’apathie puisse s’allier à l’ardeur. Ce qui peut tenir à deux causes principales. Tantôt les tendances, bien qu’ayant une certaine force, manquent de sensibilité, je veux dire qu’elles ne sont pas facilement excitées ; l’allure générale est donc calme, voire molle et indolente, mais si une impression forte vient à agir, elle peut persister et après une certaine période d’incubation produire des impulsions impétueuses et fougueuses.

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La lenteur ici produit l’apathie extérieure et commune, mais si réchauffement est lent, il peut aboutir à une conflagration violente. Tantôt l’apathie réelle et généralisée laisse intacte, si l’on peut dire, une ou deux tendances qui seules demeurent susceptibles d^ardeur, sans être toutefois assez puissantes pour s’assimiler toutes les autres, les faire entrer dans leur tourbillon, les entraîner à leur remorque. de Sévigné, par exemple, fût en somme un caractère froid, sauf en ce qui concerne son amour pour sa fille. Mais cet amour maternel n’est pas chez elle exalté au point de dominer toute sa vie, d’en faire quelque chose comme le type féminin du « père Goriot ». Il y a là apathie par pauvreté de points sensibles.

Maintenant si l’ardeur suppose bien ou même produit une impressionnabilité forte, intense, la réciproque n’est pas vraie. L’excitabilité, l’émotivité, l’aptitude à être ébranlé violemment n’est pas nécessairement complétée par l’impétuosité de la passion, par cet élan puissant de l’être qui fait ou du moins sent converger vers une fin définie, d’une manière plus ou moins complète et durable, toutes ses énergies appétitives surexcitées. La religiosité d’un Fénelon diffère singulièrement par exemple de la fougue mystique d’une sainte Thérèse, la sensibilité d’un Racine ou même d’un Diderot, delà charité dévorante d’un saint Vincent de Paul. En un mot, deux natures dominées par une sensibilité très vive peuvent se distinguer profondément si l’une est de plus caractérisée par l’ardeur. H y a des émotionnels proprement dits et des passionnés. Les premiers toujours en quête d’émotions ou du moins en proie à l’émotion sont des natures plus troublées, toujours vibrantes, mais d’une agitation plus intérieure, inquiets et douloureux. Les seconds, plus vigou-

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reux, enflammés, énergiques, ardents, bouillonnants et puissants, aimant ou haïssant sans mesure, toujours prêts à sortir d’eux-mêmes, avec un besoin sans cesse renaissant de satisfaire leurs passions. Les premiers c’est un Fox, un Mozart, un Millet, un Amiel ; les seconds c’est un Napoléon, un Danton, un J. Vallès, un Lamennais.

Cette opposition entre la sensibilité qui est ébranlement, réceptivité, et celle qui est effort de l’être pour se déployer, s’élancer et s’épandre peut rendre compte de certains traits plus délicats de la physionomie sensitive de chacun. — 11 y a, par exemple, et cela dit pour fixer les idées, différentes sortes de bonté. Une certaine bonté robuste s’allie fort bien avec la force, l’impétuosité même ; agissante et créatrice plutôt que compatissante et pitoyable, elle travaille au bonheur d’autrui plus volontiers qu’elle ne s’attarde à gémir sur leurs misères ; prête au sacrifice plus qu’aux larmes, elle semble parfois même cacher un fond de rudesse parce qu’elle ne s’épanche pas en vaines tendresses. Par contre, il y a une bonté qui est participation un peu stérile aux douleurs des autres, effusion de Lame plutôt que grandeur d’âme, pitié languissante, « bonté éparse, sans résistance, comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans l’énergie ». S’apitoyer est plus facile qu’aimer : (( la pitié, a-t-on dit, est proche de l’amour, » et cela est presque une contre-vérité. En tout cas, pour ne pas s’arrêter à la commisération et aller jusqu’à l’amour véritable, à la charité active qui fait sa joie du bonheur d’un autre et offre au destin sa peine comme rançon, il fiiut plus de chaleur et de passion et pour ainsi parler une plus fière allure d’âme. — De même les émotions tendres, comme l’observe Bain, ont un rapport remarquable avec la faiblesse : a Elles fieu-

rissent dans l’abdication des énergies actives;... c’est le refuge après la fatigue, la consolation près du lit du malade, l’émotion des années de déclin. )> [Emotions et Volonté, p. 127.) C’est le cas pour la douceur, qui se manifeste d’ailleurs sous mille formes aimables, mais qui n’est souvent que la grâce des faibles. C’est le cas surtout pour cette émotion délicate faite de tendresse, de mélancolie et de faiblesse, que Spencer et Bain ont ingénieusement analysée sous le nom de « luxe de la pitié », « volupté de la compassion », qui se déverse parfois sur soi-même : tendance de tout sentiment à avorter en défaillances de cœur, à ne devenir que des « nuances de maladie », complaisance à noter ce qui manque ou froisse et déchire, amère jouissance à contempler les plaies de son âme, « état singulier où il semble que l’âme ait gardé intacte la puissance de souffrir en perdant celle de se donner » ; et cela éclate h chaque page du Journal intime de ce douloureux et nostalgique Amiel qu’on a si justement nommé « un pessimiste tendre ».

Mais revenons aux ardents, aux passionnés. Il faut en effet ici tenir compte de la richesse de la sensibilité qui permet à certaines natures supérieures de s’enthousiasmer pour mille choses, de vivre par mille points à la fois. Il faut tenir compte surtout du degré d’organisation et de la subordination des passions. Il est des gens chez qui se succèdent des désirs tumultueux autant que fougueux, qui se laissent entraîner h la dérive, ballotter par des passions mobiles, souvent opposées et contradictoires : de là une surabondance de mouvements violents, une fièvre et une agitation remarquables. 11 en est d’autres au contraire chez qui le contraste s’atténue; une certaine unification s’opère par suite

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de la domination incontestée d’une passion unique, durable, centrale, toute puissante, entraînant toutes les autres tendances, les absorbant ou du moins se les assimilant et se les subordonnant. Et ce sont les passionnés-unifiés , un Luther ou un saint Vincent de Paul, par opposition aux passionnésinstables un Alfieri, un Mirabeau.

VU. — Si la vivacité, l’excitabilité, l’impétuosité, la persistance des tendances contribuent singulièrement à diversifier les caractères, il ne faudrait pas croire que la considération de leur nature, de leur direction, de leur fin ne soit d’aucune importance. Sans doute l’ardeur, la passion suffisent à rapprocher l’un de l’autre deux individus et permettent de les classer dans le même genre ; mais il est nécessaire aussi de distinguer des espèces d’après les caractères mêmes de la passion. — Dans la description qu’il donne des (c ardents )>, M. B. Pérez accumule les traits suivants : — sensibilité forte, mais avec tendance à se confiner dans la sphère des inclinations égoïstes; enthousiasmes rares, préventions outrées ; impérieux, grondeurs et menaçants jusque dans leurs tendresses; vindicatifs et égoïstes; malveillance et combativité. — Or, remarque justement M. Fouillée, (( comment, de l’ardeur, déduire tous ces traits qui sont ceux de l’égoïste ? Ne peut-on être ardent et énergique dans les passions généreuses, tout autant que dans celles qui ont pour centre le moi haïssable ? » [Tempérament et Caractère, p. 18.) « La distinction de l’égoïsme et de l’altruisme, dit dans le même sens M. Rauh, aurait peut-être permis à M. Ribot de marquer une division dans la classe des sensitifs- actifs où il fait entrer indifféremment Napoléon et saint Vincent de Paul. » [Re{>. de Métaphys. et de Morale,

septembre 1893.) Bordas-Demoulin aussi était un ardent, un passionné, lui dont son historien Huet disait : « Penser était sa vie, sa profession... Il n’avait que des passions générales, la vérité, l’humanité. Dieu. )) (Huet, Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas-Demoulin). Cette diversité dans la nature des inclinations et des passions est bien faite pour caractériser en une certaine mesure notre individualité psychologique. Toutefois nous hésitons à aller dans ce sens aussi loin que M. Paulhan par exemple, qui compte presque autant de types de caractères qu’il y a de tendances sensibles. Ce n’est qu’au sens où La Bruyère prend le mot de « Caractères » qu’on peut décrire « le gourmand », le (( glouton », etc. De même il n’y a pas un caractère sculpteur, un caractère peintre, musicien \ etc., pas plus qu’il n’y a un caractère prosateur et un caractère poète. Ce sont là des diversités du talent, non du caractère. — Ce qui importe, c’est qu’il y a des caractères égoïstes, d’autres altruistes, et d’autres que faute d’un mot meilleur j’appellerais intellectualistes ou idéalistes. Les tendances supra-sociales ou idéales, en effet, bien qu’elles nous arrachent en général à l’égoïsme vulgaire et grossier, ne nous unissent pas nécessairement à nos semblables; elles nous élèvent au-dessus de nous-mêmes et parfois du même coup au-dessus de l’humanité : l’amour de la vérité pure, le mysticisme religieux peuvent fort bien se concilier avec une complète indifférence pour les choses humaines et pour les hommes. Il semble donc, qu’au point de vue qui nous occupe, on peut résumer dans le tableau suivant les divisions essentielles qu’il importe de noter.

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