‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 19 sur 76 · RACE · texte numérisé non relu

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un poison, la foi à l’absinthe pourra être dissoute, ce qui, dans l’espèce, serait un bonheur. Au contraire, si l’on dissout toute foi aux idées morales, ce sera un malheur. Aussi faut-il y regarder à deux fois, avant de déclarer scientifique une analyse ou une genèse historique des sentiments moraux. — L'histoire, dit-on, en nous montrant que tel sentiment des civilisés a été précédé par tel sentiment barbare, n’enlève pas pour cela son prix au sentiment des civilisés : de ce qu'une chose en a précédé une autre, il n’en résulte aucune conséquence contre la valeur de la seconde. — Assurément. Par malheur, ceux qui font l’histoire empirique des idées morales ont aussi la prétention d’en montrer l'origine première ; or, s’ils présentent leur histoire dans le temps, plus ou moins-incomplète et inexacte, comme une adéquate explication des sentiments moraux, une telle « genèse » ne sera plus indifférente au moraliste. : Si la racine de la moralité, que -Kant renonçait à découvrir, se trouve vraiment être, comme le prétend Nietzsche, quelque chose de grossier et de non moral, la moralité sera ruinée en son principe. Si l’explication scientifique de l’altruisme consiste vraiment, comme

- le croient les disciples de La Rochefoucauld, d'Hel-

vétius et de Nietzsche, à le réduire en égoïsme transformé, direz-vous que la nature, la genèse et l’histoire de ce sentiment n'influeront en rien sur sa valeur, pas plus que la réduction du diamant au carbone transformé ne l'empêche de briller et de séduire? La vérité est que l’altruisme apparaîtra alors, non plus comme sacré, mais comme utopique et impraticable. Que deviendra le précepte : « Aïmez-vous les uns les autres » ? Il sera l’équivalent de : « Faites un voyage dans l'étoile d’Aldébaran ». La genèse d’une idée peut donc fort bien, selon les cas, ou en fortifier ou en affaiblir le prix. C’est pourquoi le vrai savant ne saurait mettre trop de prudence dans les déductions qu'il présente comme scientifiques.

Le prix d’une chose, répond Simmel, ne se « déduit » point : il est « un fait ». — Pas le moins du monde. Le prix de tel aliment se déduit de sa nature, de ses élé-

ments, de son utilité consécutive pour l'entretien et la conservation de la vie. Quant au prix de la vie même, il se déduit et du caractère agréable de la vie et de la valeur attribuée aux fonctions intellectuelles, esthétiques, sociales, dont la vie est le moyen. Seule une valeur suprême, un « souverain bien » ne pourra se déduire. M. Simmel se réfute d’ailleurs lui-même. Selon lui, tout 2mpératif est hypothétique; seulement, ajoute-t-il, quand le but de l'acte en vue duquel cet impératif existe est oublié et disparaît de la conscience, l'impératif prend l'apparence catégorique ; ce qui n’était au fond qu'une « utilité », une « habileté », ou même simplement une « contrainte », apparait comme un « devoir ». — Fort bien : admettons provisoirement cette théorie dite « scientifique »; croit-on qu'elle restera sans influence sur la pratique? L’acte ne me paraissait un devoir que parce que j'en ignorais la fin, la vraie nature et la vraie origine ; votre « science de la morale » me rend la conscience de la fin, de la nature et de la genèse ; donc elle supprime le devoir. Voyez plutôt ce que Nietzsche a conclu de raisonnements analogues. Si l’idée que le devoir est une illusion n'avait pratiquement aucune « force », quelle idée en aurait ? Cherchons une analogie dans le monde social. Du jour où nombre d'ouvriers se sont persuadé que la propriété était irrationnelle en sa nature, qu'elle avait son origine dans une spoliation injuste, sa fr dans le maintien injuste d’un privilège de classe, voyez, sous l'influence de ces trois idées, le respect qu'ils ont montré pour la propriété, en dépit de tous les sentiments ! Maintenant, persuadez encore à ces mêmes ouvriers, dans l'ordre moral, que la jouissance personnelle est le souverain bien pour chaque homme pris à part, qu'il y à d'insolubles antinomies entre la jouissance de l’un et celle de l’autre, sans aucun principe supérieur capable de subordonner la jouissance personnelle à un bien impersonnel, et vous ne tarderez pas à voir dans les fails mêmes le résultat pratique de votre morale pré- LS « fondée sur les faits » indépendamment des idées.

Une notion morale, en s’expliquant à elle-même, ne saurait rester immobile comme un papillon fixé par une épingle sous l'œil de l'observateur ; la conscience qu'elle prend de sa propre nature et de ses propres origines constitue une idée nouvelle qui vient se joindre au total des précédentes et peut, selon les cas, introduire une force nouvelle ou, au contraire, affaiblir, annuler même la force de l’ensemble préexistant. Sans doute l'explication demeure toujours distincte de l’appréciation morale ; mais, quand il s’agit de l'homme et de la société, ce qu'il s’agit d'expliquer, ce sont précisément, en grande partie, des appréciations : il faut montrer comment certaines idées de valeurs agissent pour leur réalisation propre. [! y a donc ià une implication de points de vue inévitable, si bien que l’explication des appréciations peut, tantôt confirmer, tantôt détruire et briser la « table des valeurs », Aussi voyons-nous que Nietzsche, voulant cette destruction, s’est efforcé d'écrire à sa manière la « généalogie » de la morale ; il a prétendu retrouver les sentiments dits immoraux au fond même des sentiments dits moraux : instinct de cruauté sous le remords, vengeance sous la justice, désir de domination et d'exploitation sous l'amour, etc. Il croyait bien ne pas perdre son tem ps frapper à mort les « idoles » de la conscience, étou dans l’œuf les sentiments prétendus moraux. Il cherchait de vraies « destructions », etil connaissait la force destructive des idées”.

C’est précisément en raison de cette force qu’il importe de se faire des opinions justes en morale, de n’y pas confondre des idées pseudo-scientifiques avec des idées véritablement scientifiques. De là l’urgence du travail d’analyse et de synthèse que nous entreprenons et où, s’il est possible, nous voudrions remettre au point tant d’assertions risquées par MEnORne au nom de la science,

! Aussi, dans ses annotations à l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, il | tbe à la théorie des idées-forces, dont il “ARE ARE oir notre livre : Vielzsche et l'immoralisme ivre

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