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L'IDÉE-FORCE AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE

La théorie psychologique et physiologique des idéesforces, telle que nous venons de l’exposer, est, croyonsnous, la seule qui puisse faire le fond de la morale purement scientifique, où elle représente la théorie de la volonté considérée au point de vue de la science’.

Quant au point de vue philosophique, — spéculation sur le fond des choses, — nous avons toujours soutenu que la force de l’idée provient de ce que le mental, dont l’idée est la forme pour la conscience, n’est pas un simple effet de mouvements extérieurs, mais une condition réelle du changement et de l’évolution. Si la

réalité radicale est de nature psychique, non physique, il

en résulte que l’idée nous met en rapport avec cette réalité, en possession de cette réalité. Dans tous nos ouvrages, nous avons posé el développé ce principe philosophique : — L'idée est la réalité même prenant en nous conscience de son aclion el de sa causalité. — Dès lors, par la pensée et là conscience, nous sommes en

plein dans le réel, non dans le domaine superficiel de

la simple représentation. « Au cœur de la nature, dis-tu, à Philistin, ne pénètre aucun esprit créé. Ne répète pas cela à moi et à mes frères. Partout et toujours nous sommes au fond intime ». Ainsi parle Gœthe, et ila raison. [1 n’y a pas deux mondes dont l’un serait purement représentatif et conscient, l’autre étranger à toute conscience ; par la vie mentale, surtout par la vie m0rale, nous vivons et agissons dans le monde rée/ et causal?. Nous ne sommes pas simplement, selon l'étrange conception qui avait prévalu dans la seconde moitié du

1 Nous avons longuement exposé et apprécié cette théorie, sa portée el ses limites, non seulement dans La Liberté et le Délerminisme, mais encore dans La Psychologie des idées-forces, tome IX. ;

* Voir la Préface.

xx° siècle, des illusions conscientes. Dès lors, la mora- Jité n’est pas plus que la vie même une série d'il- lusions : elle est une réalité causée et causante qui se fait en prenant conscience de ce qu'elle doit se faire. Cette conception moniste des idées-forces nous paraît l’aboutissant normal du mouvement philosophique accompli par le positivisme d'une part et, de l'autre, par les partisans de la contingence, car ces deux sys- tèmes aboutissent également à montrer que l'explication par le déterminisme mécanique et physique aboutit à des lacunes et à des hiatus ; nous comblons ces —…— lacunes et ces hiatus au moyen du déterminisme psy- — chologique, qui est le plus voisin de la spontanéité pri- - mitive duréel. , - Nos argumenisen faveur de la thèse des idées-forces, | sens d'idées psychiquement efficaces, ont été récem- — ment repris et confirmés par M. Durkheim sous une « iorme ingénieuse et profonde. C'est, remarque-t-il, un lieu commun de la science comme de la philosophie que ute chose est soumise au devenir ; mais changer, c'est roduire des effets, car le mobile même le plus passif ne se pas de participer achvement au mouvement qu'il it, ne serait-ce que par la résistance qu'il y oppose. vitesse, sa direction dépendent en partie de son s, de sa constitution moléculaire, etc. Si donc tout rement suppose dans ce qui change une certaine ité causale, et si pourtant la conscience, une fois dite, est, comme quelques-uns le prétendent, incale de rien produire à son tour, il faut en conclure à partir du moment où elle est, elle est « hors du ër ». Maïs alors, elle restera ce qu'elle est. tant elle est; la série des transformations dont elle fait P: s'arrêtera à elle : au delà il n'y aura plus rien. J « Elle serait, en un sens, le terme extrème du réel, finis tdtimus naturæ. Î| n'est pas besoin de faire remarquer qu'une telle notion m'est pas pee: elle contredit les principes de tonte science *. » Si donc l’observation |: Cet àrgument est le même que nous avions déjà em-

=. Pre ho mue (1894) sur le TS et le mental.

révèle l'existence d'un .ordre de phénomènes appelés représentations, idées, pensées, qui se distinguent par des caractères particulie rs des autres phénomènes de la nature, il est contraire à toute méthode scientifique de les traiter « comme s’ils n'étaient pas ». Sans doute « ils ont des causes », mais « ils sont causes à leur tour ‘ ». C’est précisément ce que nous avions toujours soutenu et essayé de démontrer,

M. Durkheim pousse même la doctrine des idéesforces plus loin et, ajoutant au point de vue scientifique le point de vhe philosophique, 1l en revient à une sorte de conception herbartienne : il admet que les représentations et idées subsistent psychiquement, non pas seulement physiquement , alors même que nous n’en avons pas la conscience claire et ne pouvons les apercevoir. — Si l’on prétend, dit-il, que, à chaque moment du temps, la vie psychique consiste exclusivement dans les états actuellement donnés à la conscience claire, il vaut autant dire « qu’elle se réduit à rien? ». M. Durkheim rappelle, avec Wundt, que le champ de regard de la conscience est très peu étendu: on en peut compter les éléments. Si donc ces éléments sont les uniques facteurs psychiques de la conduite, mème morale, il convient d’avouer que celle-ci est placée presque tout entière sous la dépendance de causes physiques. En effet, ce qui nous dirige vraiment ou, tout au moins, nous détermine, ce ne sont pas les quelques idées qui occu-

ent actuellement notre attention ; ce sont « les résidus ses par notre vie antérieure » —, avec lesquels ajouterons-nous, se combinent les idées actuelles et les sentiments corrélatifs ; — « ce sont les habitudes contractées, les préjugés, les tendances qui nous meuvent sans que nous nous en rendions compte,c’est, en un mot, tout ce qui constitue notre caractère ; si donc rien de tout cela n’est mental, sile passé ne survit en nous que sous forme matérielle, c'est proprement l'organisme qui mène l'homme * »,

‘ Durkheim, Revue de métaphysique et de morale, mai 1898, ? Revue de métaphysique et de morale, mai 1898, p. 275, 276, 3 Jbid, p. 278. ;

LS ec a ee

Et de nouveau la morale retombe dans la physiologie. M. Durkheim admet, en conséquence, que les représentations subsistent psychiquement comme telles,

Il faut ici, croyons-nous, faire des distinctions. M. Durkheim semble supposer que le psychique se ramène tout entier à de pures représentations; que, par exemple, le plaisir et la peine sont uniquement des représentations ; que, de même, tout ce qu’on appelle appétition se ramène à des représentations ou images quelconques d'objets quelconques. Or, c’est ce qui nest point scientifiquement démontré, .Selon nous comme selon M. Durkheïm, les faits psychiques doi-. vent subsister psychiquement, mais ils peuvent subsister sous une forme autre que la forme purement représentative; ils peuvent subsister sous forme d’appélition, prète, quand l’occasion se renouvelle, à provoquer de nouveau la représentation de tel objet. En outre, comme la représentation d’un objet est, en définitive, une sensation ou un résidu de sensations, dont le système nerveux et cérébral est la condition manifeste, on comprend que la réviviscence des représentations proprement dites soit liée à tel mouvement cérébral ou à telle structure du cerveau acquise par l’habitude, sans qu'il en résulte ni que tout, dans la représentation, soit purement physique, ni que toutes les conditions de la représentation soient purement physiques ou, pour parler avec plus de précision, purement mécaniques. Le vrai physique, en tant que non réductible au pur mécanique, peut déjà envelopper lui-même du psychique; et on peut dire la même chose du pAysiologique et du vital. Donc, comme nous ne connaissons pas de connaissance scientifique ce qui constitue le physique et surtout le physiologique, comme ce peut être précisément le psychique qui le constitue, l'opposition ne doit s’établir qu'entre le mécanique abstrait et mathématique, d’une part, et le sentiment concret, lareprésentation, l’appétition, d'autre part.

On voit que, au point de vue philosophique comme à tous les autres points de vue, ke idées peuvent être appelées des forces ou conditions réelles, et les idées morales, en particulier, des forces morales.

Les difficultés que la philosophie rencontre dans le æapport du physique au psychique viennent de ce qu'on se figure un physique sans mental, qui se suffirait et se développerait par lui-même, un cerveau qui, une fois tout phénomène de sentiment et de conscience ôté;, serait toujours le cerveau et fonclionnerait comme auparavant en vertu des mêmes forces. Pure mytholo= gie, contraire à la science, puisque, pour la science, il n’y à rien d’inutile et d'inerte dans’ le monde. Les mouvements qui s'accomplissent dans et entre les diverses cellules cérébrales sont des corrélatifs d'appétitions plus ou moins élémentaires, inhérentes aux derniers éléments cérébraux ; ces appétitions enveloppent une gène ou aise rudimentaire, et tout cela se retrouve amoindri, presque éteint, mais non tout à fait

mort, dans le végétal et le minéral. Encore une fois, il :

n’y a pas deux réalités, l’une physique et l’autre psychique, ni, comme le croyaient Spencer et Taine, une réalité en soi à double aspect, physique et psychique ; il n’y a qu'une réalilé psychique immanente, avec des modes dits physiques ‘

Quant aux /ois des représentations, sentiments et appétitions, nous avons montré dans notre Psychologie des idées-forces qu’elles ne sont pas une simple transposition en langage mental des lois mécaniques qui

régissent la matière, — DS ee qui, au fond, ferait

double emploi. Les lois de l’appétition, du sentiment, de la représentation expriment, au point de vue philosophique, le contenu profond et les raisons concrètes des lois abstraites de la matière et du mécanisme. Si, par exemple, il y a mouvement, c’est qu'il y a quelque part changement pour repousser un état de malaise ou pour retenir un état d’aise plus ou moins rudimentaire, S'il y a économie de force dans le mécanisme de la nature, c’est qu'il y a économie d’ellort pénible dans le dynamisme psychique, etc. Les lois mécaniques

1 Voir, sur ce Doit l'Évolutionnisme des idées-forces, la Psycho=

logie des idées-forces, le Mouvement positiviste et la conception sociologique du monde. ,

sont des lois dérivées et résultantes, qu'une illusion Sopique nous fait prendre pour fondamentales, parce qu'ell es sont les plus commodes à formuler et qu'elles s'étendent à toutes choses ; les lois psychiques les plus élémentaires sont, selon nous , les lois les plus primitives et les plus intérieures que nous puissions atteindre, malgré l’obscurité de notre vision sur les profondeurs du réel. C’est pourquoi le moraliste, non plus que le psychologue, n’est point à la surface des choses: il travaille sur le fond même, et c’est grâce à la connaissance des vraies lois psychiques qu'il pourra assurer le perfectionnement moral de l’homme.

Telles sont les conséquences proprement phi/0s0phiques qu'on peut tirer de la doctrine des idées-forces ; mais ces considérations -n’entrent pas dans la partie purement scientitique et positive de la morale. La valeur et l'efficacité qu'ont les idées-forces au point de vue

… psychologique et physiologique subsistent indépendam-

ment des déductions générales que nous y avons ré itlachées. C’est sur cette valeur positive qu'une morale positive se fonde, sans exclure pour cela la morale p/ht- Vosophique, qu’elle prépare et appelle comme complément.

On le voit, dans sa partie purement scientifique, la morale des idées-forces est déterministe : elle ne peut admettre, comme ayant une valeur positive, d’autre

. liberté que l'idée même de la liberté avec son action

essentielle, qui est un aulo-délerminisme. Nous avons

longuement, dans nos autres ouvrages, décrit cette

action. Nous ne supposerons donc, dans la partie exclusivement scientifique de la morale, aucun lberum arbi- Wium indifferentiæ, aucun commencement absolu de série; nous poserons simplement la loi de causalité ou, plus généralement, de raison suffisante. Mais nous ne représenterons pas pour cela, avec l’évolutionnisme anglais, toute causalité comme purement mécanique, — affirmation qui dépasse infiniment la science et qui, nous venons de le voir, réduirait arbitrairement à l'inertie tout le mental. Nous nous en tiendrons à cette

k4 INTROD. — POSSIBILITÉ D'UNE MORALE DES IDÉES-FORCES

position qui, désormais, est la seule strictement scientifique : déterminisme n’excluant pas l’action du mental et comprenant l’auto-détermination intelligente. Tant que la morale reste purement et strictement positive, elle doit appliquer au libre arbitre le mot de Laplace : — Je n'ai pas besoin de cette hypothèse. — Il ne s’agit pas pour cela de nier le libre arbitre (question de philosophie première), pas plus que de l’affirmer; il s’agit de n’introduire dans la partie scientifique de la morale que ce qui peut être constaté scientifiquement, à savoir l’dée de notre pouvoir sur nous-mêmes et le pouvoir réel qui, dans de certaines limites et sous certaines conditions, dérive de cette idée. La morale purement scientifique n’est qu’un système rationnel d'idéesforces dirigeant la conduite: le problème consiste à trouver la véritable hiérarchie de ces idées selon leur valeur, et à leur assurer l'efficacité pratique selon les lois de l'auto-déterminisme individuel et du mutuo-déter-

minisme social, sans autre postulat que celui du déter=

minisme, commun à toutes les sciences. C’est seulement quand la morale scientifique a donné tout ce qu’elle est capable de donner, que surgissent les problèmes proprement philosophiques sur le fond des choses, sur le caractère absolu ou définitif du déterminisme même, sur la spontanéité féconde et informulable qui peut exister au-dessous du formulable, sur la possibilité et la nature de la causalité libre, etc. Ces problèmes ne doivent venir qu’à leur heure et à leur place. Il faut, ce qu’on n’a pas fait assez jusqu'ici en morale, sérier les questions,

À De OS

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