CHAPITRE V
LA VRAIE MÉTHODE SCIENTIFIQUE EN MORALE FAUSSE IDÉE QUE S'EN FONT LES SAVANTS DE PROFESSION
1 — Caractères de la méthode scientifique. 1° Désintéressement absolu. 2 Recherche de la complète analyse et de la complète synthèse, — Caractère pseudo-scientifique des analyses partielles et des synthèses prématurées. Fausses idées que se font certains savants de profession de la morale scientifique. — Gomment, à toutes les époques, les sciences les plus récemment constituées ont prétendu au rôle d'explication universelle, — Abus actuel de la biologie en Sociologie, de la sociologie en morale. — Vraie méthode scientifique. Qu'elle poursuit, l'entière adéquation de la morale aux faits et aux lois directrices de la nature et de l'esprit. — II, — Nécessité d'une méthode de synthèse et de conciliation par subordination des vérités. — Fausse méthode de l’éclectisme et du néo-criticisme. Abus dialectiques de l'hégélianisme. — Que la méthode de synthèse qui réunit les principes pour des diverses doctrines est conforme à l'évolution pratique de l'humanité.
LE — Le premier caractère de la vraie méthode en morale, c'est le désintéressement absolu et la recherche
- sincère du vrai. Nous ne devons pas repousser @ priori
comme fausse toute doctrine dont les conséquences probables nous semblent devoir être mauvaises pour l’indiidu et la société; nous ne devons pas prendre le bien comme critérium du vrai. Le moraliste qui veut traiter scientifiquement la question morale doit commencer par mettre Sur une mème ligne, au nombre des choses à analyser et à critiquer, tous les faits de l’ordre moral, toutes les données de notre conscience, toutes les idées et tous les sentiments qui dirigent notre conscience, les mœurs, les traditions, ete., ete. Il ne doit pas, renversant l'ordre méthodique, dire : cela est bon, donc cela est vrai; cela est mauvais, donc cela est faux. Une des questions qu'il aura à résoudre, c'est précisément de savoir si la vérité coïncide avec ce que nous, hommes,
nous appelons le bien. À ce point de vue, l'impératif catégorique n’est qu’une chose à examiner et à crili= quer. En fait, nous croyons que: nous devons. En, droit, cette croyance est-elle conciliable avec les don-
nées certaines de la science et de la philosophie ? C’est
chose: à voir. Pour cela, nous aurons à examiner les
conditions et les limites de la science, et nous recher-
cherons si la vérité du devoir est incompatible ou
compalible avec ces conditions et ces limites. Kanta-4äl M réussi à ne point dépasser en morale les bornes de la M - critique qu'il avait faite en philosophie? C'est encore une question à examiner’. Certains philosophes ont prétendu, avec les Renouvier et les Secrétan, qu’on à d’abord le devoir de croire au devoir et que ce devoir règle ce que nous devons admettre comme vrai, C’est le renversement de toute méthode scientifique. Le devoir de croire au devoir, si nous le trouvons dans notre conscience, ne peut être, au début, qu'un fait mental à apprécier. Si c’est une illusion, nous devrons n la dissiper ; si c’est une loi de notre intelligence même, compalible avec tous les autres principes de Pin=.
telligence, nous devrons l'admettre ; mais qu’on ne com= mence pas par nous imposer philosophiquement un devoir de croire au bien, quand nous n’avons encore M établi ni la vérité du bien, ni celle du devoir. Loi
Le second caractère d’une méthode vraiment scientifique, c'est de poursuivre la complète analyse et là M complète synthèse et, en tous cas, de ne rien affirmer au delà de l'analyse actuelle ou de la synthèse actuelle, M rs 1 ‘ ,: 1@ L’abstraction est le grand mal de l'intelligence, en même temps qu’elle est une de ses conditions et, un de ses biens. En nous faisant voir seulement une partie de la vérité, elle nous porte à croire que telle autre partie est inconciliable avec la première. Ne jugeons pas le réel sur nos abstractions, la forêt sans limites sur un seul arbre. Une des grandes sources de l'erreur philosophique et morale, c’est la synthèse hâtive et la combinaison. …
fs 1 Voir, dans notre Critique des systèmes de morale contemporains, les chapitres sur Kant. Ne
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précipitée sans suffisante analyse des éléments combinés. Le sophisme de l’énumération incomplète est le péché mignon des savants égarés dans le domaine moral et social. Par un étrange abus de mots, ils appellent une morale « scientifique » et: même « positive » sous le prétexte que son auteur, au lieu d’invoquer un principe a priori, a emprunté «a posteriori certaines propositions, thèses, lois, généralisations partielles, à une ou à plusieurs sciences positives, que ce soit la biologie, la sociologie ou même la psychologie. L'un prendra pour point de départ la lutte pour la vie, rattachera foute la morale à ce fait, qui, dans le domaine mème de la biologie, n’est qu'un fait partiel, complété par d’autres faits ou lois ; etil donnera pompeusement à son système lenom de scientifique. Un autre-empruntera à l'astronomie la loi de l'attraction et de la répulsion, puis, à force de métaphores et d'analogies, il retrouvera dans l’humanité des attractions et des répulsions passionnelles ou autres, et voilà un roman astronomico-social érigé en “morale scientifique. Non moins romanesque au fond est tel système qui, prenant parmi les faits psycholo-
…giques la recherche égoïste de l'intérêt propre, ou encore … Ja « volonté de puissance », rapetisse à ce seul fait la … morale entière. La myopie, l’étroitesse de vues, l'unité- - ralité, voilà aujourd’hui le commun caractère de presque … toutes les morales prétendues scientifiques et posiiives.
—. En chaque siècle, d’ailleurs, on a vu celle des - sciences qui avait reçu les plus récents et les plus hauts développements prétendre au rang de méthode univer-
… selle et même d'explication universelle. Au xvn* siècle,
les mathématiques avaient pris un immense essor; la méthode mathématique fut en singulier honneur chez les philosophes, notamment Descartes, et l’on vit Spinoza exposer la morale more geometrico. Au siècle suivant, les sciences physiques et chimiques se développent ; aussitôt la méthode physique et même chimique prétend envahir la philosophie et, en particulier, la psychologie : on finit par rechercher la chimie des sensations, par assimiler aux synthèses chimiques la spécificité des synthèses mentales par rapport à leurs élé-
ments. Puis, dans le xix° siècle, on assiste à la montée triomphale des sciences naturelles ; la nature entière finit par être conçue comme une évolution analogue à celle des êtres vivants. La biologie devient alors la science dominatrice, à laquelle on demande la clef de tous les mystères. De nos jours, enfin, la sociologie tend à l’emporter et à fournir des explications d'ordre supérieur’. Dans cette succession hiérarchique des sciences, dans cette ambition de dominer qu’elles ont tour à tour, il y a un côté qui est légitime, un autre qui l’est moins. Que la science qui a apporté les lumières les plus nou- velles sur les objets les plus complexes soit considérée comme la plus capable, provisoirement, d'éclairer le fond même de la réalité, quoi de plus naturel ? L’explication physique est, à coup sûr, plus vraie que l'explication purement mathématique ; l'explication biologique est plus vraie que la physique; l'explication psychosociologique est plus vraie que la biologique. Mais il ne faut pas qu’une science particulière, si haute soit-elle et fière de ses découvertes, s’érige en science universelle. Cette prétention est, notamment, devenue insoutenable pour les sciences naturelles : c’est revenir en arrière
que de vouloir leur subordonner entièrement la science …
sociale, qui, au contraire se montre de plus en plus originale et indépendante. De même pour la morale. A chaque serrure il faut sa clef, à chaque ordre de sciences sa méthode. Un savant a dit, non sans ironie, à propos des empiètements de l’histoire naturelle : « Au début de la science, c'était le Créateur qui dictait les lois; plus
tard, son rôle de législateur passa à la Nature, et main- …
tenant ce sont Messieurs les Naturalistes qui se chargent de cette besogne ». La sociologie et la morale ont été envahies par l’argot biologique, qui donne aux théories les plus erronées un faux air d’exactitude. C’est l’éternelle poudre aux yeux des termes techniques, devant
lesquels les simples restent ébahis, admirant d'autant =
plus qu'ils comprennent moins. On substitue au mys-
4 Voir notre livre : le Mouvement positiviste et la conception sociologique du monde.
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tère religieux le jargon savant, mais la croyance qui en résulte n’est toujours que la foi du charbonnier. Une formule incomprise vaut un dogme ; qu'il s'agisse d’ « évolution différenciée » ou qu'il s'agisse de « transsubstantiation », le commun des mortels ne saisit pas davantage le sens et n’en adore que mieux.
Pour prendre un exemple, écoutez avec quelle assurance M. de Lilienfeld déclare : « La condition sine qua non pour que la sociologie puisse être élevée au rang de science positive et que la méthode d’induction puisse lui être appliquée, c’est la conception de la société humaine en sa qualité d'organisme vivant, réel, composé de cellules à l’égal des organismes individuels de la nature. »* — Et nous répondrons, au contraire : — La condition sine qua non pour que la sociologie, dont la morale découle en partie, puisse être élevée au rang de science positive et que la méthode d’induction lui soit appliquée, c’est de ne pas confondre des analogies plus ou moins lointaines avec des inductions scientifiques, des métaphores avec des raisons ; c’est d’observer directement et immédiatement les phénomènes sociaux, c’est de chercher leurs lois de causation, qui seules pourront nous dire s’il y a finalement évolution et en quel sens; s’il y a organisation et quel genre d’organisation ; s’il y a des cellules dans cet organisme, — ce que nous ne croyons pas, pour notre part; — ou si la société est tout autrement organisée qu'un végétal ou un animal, — ce que nous croyons. Mais dire : — La biologie, science positive, étudie des organismes composés de cellules; donc la sociologie, pour être positive, doit aussi étudier des organismes composés de cellules, c’est faire un raisonnement aussi enfantin que si on s’écriait : — La botanique, science positive, étudie des tiges, des feuilles et des fleurs ; donc la zoologie et la sociologie, pour être positives, doivent étudier des tiges, des feuilles et des fleurs.
La construction d’une morale suppose assurément une connaissance suffisante, non pas seulement de la biolo-
# Palhologie sociale, p. 22.
Fouiizée. — Élém. sociol. de là morale. &
fi : - Ÿ SO ‘: INTROD. — POSSIBILITÉ D'UNE MORALE DES. IDÉES-FORCE
gie, mais surtout de la sociologie et de la psychologie. La tâche est considérable pour le philosophe. Encore est-il habitué par le caractère même de ses recherches à ne pas se confiner dans un seul point de vue. En outre, un philosophe qui a étudié la psychologie sera plus apte à étudier la sociologie, et celui qui aura éludié les deux n'aura pas de peine à redescendre vers une science relativement plus simple, telle que la biologie : il ira du plus au moins, du supérieür à l'inférieur, du plus compliqué au moins complexe. Au con- .traire, quand un biologiste, enthousiasmé par quelque fait ou quelque loi dont il voit la fécondité en son domaine, part de là pour une généralisation hâtive, qui embrasse la sociologie, la psychologie et, comme
conséquence dernière, la morale, comment ne pas lui.
rappeler qu’en s'imaginant ainsi faire œuvre scientifique, il fait, tout au contraire, œuvre antiscientifique par excellence? Il prétend dépasser les prémisses dans la conclusion : d'une loi ou de deux ou trois lois qu'il a choisies, il prétend tirer /4 loi, je veux dire la règle dernière de l’activité individuelle et sociale.
La vraie méthode exclut ces conclusions absolues, universelles et radicales; elle ajoute à toute affirmation des limitations. Æ£n certains cas, par exemple, nous verrons que la concurrence vitale, livrée à elle-même, peut produire d'heureux résultats pour l'humanité, — mais non : dans lous les cas. L'esprit scientifique consiste, répétons-le, à ne jamais aller plus loin que les faits constatés ou les lois établies, tout au moins à présenter ses
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hypothèses comme de simples suppositions idéales pro ‘38
longeant l'expérience réelle. A pe scientifique consiste à tenir compte de toutes les données possibles et à ne jamais croire cependant que l’on a épuisé la réalité en la ramenant à ce que nous en pouvons saisir : le pêcheur s’imagine-t-il qu'il a retiré toute là mer et tous ses habitants dans son filet? L'esprit scientifique est la prudence, la volontaire suspension de jugement, la lenteur voulue de raisonnement; il a en horreur cette exubérance prodigieuse d’affirmations dont tant d’esprits nous donnent aujourd'hui le spectacle. Combien de savants égarés
hors de leur science (surtout en Allemagne) qui n’ont pas plus de rigueur que les poètes et les prophètes! Nous verrons plus loin toutes les divagations à la mode sur la sélection naturelle dans l'humanité, sur la lutte pour la vie, sur le transformisme, sur la beauté et l'utilité de la guerre, sur le droit des plus forts, sur la supériorité de telles ou telles races, etc. ; en les entendant, l’humble logicien, habitué à réfléchir sur les méthodes et sur les règles du raisonnement, ne peut s'empêcher de sourire. Il songe, avec Socrate, que, s’il ne sait rien, il sait du moins, lui, qu'il ne sait rien et ne prétend pas personnifier la Science. « O Liberté, que de crimes commis en ton nom », à Science, que d'ignorances, que d’erreurs, que d’absurdités débitées en fon nom! - Il est temps de mettre fin à cette dangereuse manie
des savants, de mettre le pied sur le domaine où, faute d’études, ils ne sont que des ignorants. Si la science humaine ne peut épuiser toute l'analyse ni embrasser du regard toute la synthèse, qu’elle apporte toujours à ses propositions les restrictions nécessaires. Qu'elle se défie de tous les systèmes étroits et fermés, fondés sur un seul principe ou sur un petit nombre de principes choisis dans la masse. Qu'elle s’en défie principalement quand il s'agira de dicter à l'homme sa conduite, car notre conduite est notre moi tout entier engagé dans l’action. Cest le cas ou jamais de. ne pas oublier des données essentielles. Un tel problème est une question de vie ou de mort morale, comme quand il s'agit, pour le médecin, de sauver un malade en danger. Le plus cohérent des systèmes peut être ici le plus dangereux, s’il est exclusif : le médecin peut tuer sûrement le malade selon les règles. Si on laissait faire les biologistes, ils tueraient aussi l'humanité selon les règles.
- Pour notre part, nous tirerons de chaque principe tout ce qu'il peut contenir, rien que ce qu'il peut contenir; par exemple, du principe biologique nous déduirons non pas seulement une ou deux conséquences, mais {outes les conséquences possibles dans l'état actuel de la science et applicables à la morale, afin de voir jusqu'où nous mènera et où nous abandonnera
la biologie. Pareïllement, nous tächerons d’extraire tout le suc moral de la sociologie, non pas seulement une ou deux conclusions plus ou moins hasardées. Le « simplisme » est la perte de la vraie science et surtout de la vraie philosophie ; l’unilatéral est presque toujours faux, sinon en soi, du moins par tout ce qu’il semble exclure. Le vrai moraliste doit poursuivre l'entière adéquation de la morale aux faits et aux lois directrices de la nature et de l'esprit.
Si notre ambition est de ne négliger aucun des éléments de vérité morale que peuvent contenir les diverses sciences, les diverses philosophies, même les diverses religions, nous ne sommes nullement pour cela un « éclectique ». Refuser, par exemple, de prendre la sélection naturelle pour explication adéquate de l’évolution morale, tout en lui faisant sa part à côté d’autres principes, ce n’est pas faire de l’éclectisme ; tout au contraire, ceux qui sont éclectiques, ce sont ceux qui choisissent un ou deux faits dans la masse, puis prétendent que c'est là le tout. Ils ne choisissent vraiment que pour exclure. La vraie synthèse n’est pas un choix dans la réalité, mais, nous venons de le dire, un effort pour égaler la réalité. La méthode synthétique, que nous avons appelée méthode de conciliation, s'appuie sur la convergence de toutes les théories possibles sur un sujet, une fois rectifiées ; l’éclectique, lui, choisit dans l’histoire et arrange à son gré des doctrines isolées, incomplètes, qui n’ont de prix pour lui que parce que, dans le fond, elles coïncident avec sa manière de voir. L'éclectisme est ainsi frappé de subjecti-
vité, tandis que la méthode de synthèse poursuit une -
unification objective. Concilier, c'est marquer la place de toutes les parties dans l'ensemble, au lieu de se borner à
l’une ou à l’autre de ces parties, détachée du tout etindû-
ment présentée comme le tout; concilier, c’est découvrir la commune raison d’être des théories opposées dans l’es-
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