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prit humain lui-même et dans son rapport avec les choses. L’implication naturelle des vérités et leur subordination hiérarchique, qui est le grand caractère de la philosophie doit être aussi celui de la morale. Les principes moraux qui, pour un regard superficiel, semblent s’exclure, s’appellent l’un l’autre comme complément l’un de l’autre; en voulant s’isoler, ils se détruisent. Qui nous empêchera donc, par exemple, d'accepter les éléments bio/ogiques de la morale, pourvu que nous les subordonnions aux éléments sociologiques? Et ces derniers, pourvu que nous les subordonnions aux éléments psychologiques? Et ces derniers encore, pourvu que nous les subordonnions aux éléments phAi/osophiques ?
La vraie méthode n’est pas seulement, comme se le figure M. Renouvier, de faire la chasse aux contradictions, de les découvrir, de les lever. Et il faut nous défier des incompatibilités que nous croyons voir. Descartes lui-même, comme le remarque M. Boutroux, ne voulait pas qu'on posât d’abord la question des rapports et des incompatibilités. Considérez d’abord séparément les parties, disait-il, avant de prétendre les relier entre elles; si vous ne voyez pas le lien, supposez-le; si vous ne pouvez même pas le supposer ou l'imaginer, quoique les diverses vérités s'imposent chacune à part, dites-vous que votre intelligence est trop bornée pour apercevoir l'unité foncière des choses. Leibnitz voulait, lui aussi, qu’on ne refusât aucun élément de vérité, qu’on ne « méprisât » rien, qu'on cherchât le côté par où chaque système est plausible, qu’on se plaçät successivement aux divers centres de perspective, pour obtenir la perspective d’ensemble la plus complète. Voilà la vraie et grande tradition, trop oubliée de nos jours, à laquelle nous prétendons revenir, pour en finir avec l’étroitesse et la myopie qui enferment tant d’esprits dans leurs idées propres comme en une prison.
Il y a d’ailleurs une fausse méthode d’unification, qui consiste à ramener les systèmes à une unité abstraite en les vidant de tout ce qu’ils contiennent de précis et de concret ; et c’est justement celle-là que M. Renouvier
a suivie dans sa Science de la morale. I finit par tout réduire à un principe commun de devoir-être, lequel signifie tout aussi bien le nécessaire ou le convenable des stoïciens que le « désirable » de Mill ou que l’impératif catégorique de Kant. Il est clair que, en ce sens vague, tout le monde accordera que l’homme doit faire quelque chose plutôt que de rester les bias croisés. Mais ce qu’il faut, c’est de déterminer comme principe d'action une unité synthétique, concrète et réelle, non pas seulement formelle, et de trouver, au-dessus des principes antagonistes, un principe supérieur par rapport auquel les autres soient des moyens inséparables pour une même fin.
Cette méthode est le seul moyen d'échapper aux systèmes exclusifs que nous voyons aujourd’hui en lutte “non pas seulement dans les cerveaux des individus, mais encore dans la société, qu'ils divisent contre soi. ‘Quand on aperçoit quelque part des éléments imparfaitement unifiés, par exemple l’action individuelle et l'action sociale, on prend instinctivement une attitude de négation et d’antagonisme relativement à l’un ou à l’autre de ces éléments; de là, dans l’espèce, l’individualisme ét le socialisme exclusifs, qui se combattent sous nos ‘yeux. Beaucoup d’esprits sont portés à croire que l’in- “complète unification dont nous sommes témoins entre T'individu et la société s'explique par une exclusion mutuelle et radicale qui se cache au fond des choses ; si “donc ils veulent opérer un rapprochement des deux élé- -ments dans la pratique, ils croient qu'il faut #rater l’un de ces éléments par l’autre, l'individu par la société, l'Etat par l'individu. L'idée de /imite devient ainsi essen- ‘tielle à leurs yeux, et il en résulte ce qu’on nomme un compromis, sorte d'opération de partage analogue à tout équilibre de forces mécaniques. Une telle situation, selon nous, est provisoire et, en réalité, inférieure. La vraie méthode, encore une fois, et la seule scientifique, consiste à trouver, non un compromis ou une limitation mutuelle, maïs une synthèse.
Cette synthèse, nous ne prétendons pas l'établir, ‘comme le fait trop souvent Hegel, par un jeu dialectique
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de pures notions dont l’une, contredisant l’autre, entrainerait, avec la négation de la négation, un processus simultanément logique et téléologique. Sans nous perdre dans ce « procès » de contradictions et dans cette trichotomie de la pensée, nous admettons que le point de vue supérieur est celui d’une wnité concrète, dontles points de vue inférieurs et mutuellement contraires n'étaient que des abstraits. C’est, par exemple, l’unité concrète du bien individuel et du bien social qu'il s'agit, en morale, de déterminer, non pas seulement un compromas éclectique entre les deux, ni un équilibre. Cet équilibre serait chose plus ou moins provisoire, aussi peu scientifique dans le fond que le fameux « équilibre européen ». La morale n’est pas une politique d'expédients et de transactions ; elle-doit s’établir sur un principe de réelle wnité, par rapport auquel elle puisse éva/uer et organiser tout le reste. Il faut donc que, par quelque point essentiel, #0n bien et le bien universel coïncident, soient absolument wn ; et s’il y a d’autres points de noncoïncidence, la tâche de la morale sera de trouver le moyen de les ramener progressivement à l’unité finale. Cette méthode de conciliation par subordination des doctrines est d'autant plus nécessaire en morale, qu’elle exprime mieux ce qui, d’après l’histoire, s’est accompli au sein de l'humanité même. En effet, l'humanité a trouvé moyen de vivre moralement avec les croyances les plus diverses, opposées sur bien des points et pourtant conciliables par l'essentiel. Que d'individus, au sein de l'humanité, ont aussi vécu des doctrines les plus contraires en apparence, bien plus, sont morts pour elles ! Comment n’y aurait-il donc pas, dans toute conception morale, un des éléments de l’universelle vérité pratique ? Rectifiez et poussez le plus loin possible les doctrines morales opposées, vous les verrez se rapprocher l’une de l’autre et tendre vers la même unité.