‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 31 sur 76 · LA NUTRITION · texte numérisé non relu

LA NUTRITION

tion nutritive est ainsi manifestement, pour parler comme Nietzsche, accapareuse et conquérante. Cependant cette fonction, impliquant un certain {ravail pour être satisfaite, à fini par produire, entre les organes d’un même animal, la division du travail et la coopération, qui augmentent l'efficacité de la fonction nutritive. Comme les cellules bien nourries produisent d’autres cellules qui leur sont accolées et ont des besoins analogues, ce voisinage entraîne déjà un certain consensus, qui va en augmentant jusqu'à séparation finale des tâches avec collaboration. La solidarité. pénètre ainsi dans la nutrition et finit par faire retentir en chaque cellule le bien-être ou le malaise des autres cellules. Toutes accomplissent ensemble une série à la fois divisée et ordonnée de mouvements. C’est pourquoi l'individu vivant différencie ses propres organes par l'exercice et l'habitude ; il finit par réaliser et fixer dans son corps la division même des opérations : l'œil aperçoit la proie, l'organe de locomotion permet de courir après elle, l'organe de préhension permet de la saisir. L'organisme « multicellulaire » réalise ainsi une association interne de cellules : voilà déjà l’accord dans la vie et pour la vie.

Bien plus, — et c’est ici une loi importante, — la division et la coopération, après avoir été entra-individuelles, tendent à devenir inter-individuelles. Voici plusieurs êtres rapprochés dans l’espace et dans le temps par la génération, qui a fait sortir les uns des autres et, par conséquent, les a déjà associés jusqu'à un certain point avant qu'ils eussent une pleine existence individuelle ; que ces êtres éprouvent simultanément des besoins analogues, ils en viendront à sympathiser mécaniquement et physiologiquement, puis à s’imiter l'un l’autre dans leurs actions en vue d’un même but. D'abord indépendantes, ces actions tendront à se so/dariser, parce que l’union est une multiplication de forces, par exemple devant un ennemi commun. Un seul n'eût pas résisté, plusieurs triomphent. Ils ont éprouvé un même senkment de peur, une même wmpulsion défensive, et l'unité de l’objet

a mécaniquement uni leurs divers ef/orts en les faisant

converger vers un même point. Ainsi se produit de nouveau la division du travail et la coopération, non plus seulement au sein d’un vivant, mais entre plusieurs vivants. [1 y a accord mutuel, soit pour la nutrition, soit pour la lutte et la défense, soit pour l’action en général; il y a donc de plus en plus accord pour la vie. Vous voyez poindre l'éthique animale.

Chez les animaux supérieurs, la nutrition aboutit à s'approprier et à mettre de côté des provisions. Elle provoque par un progrès plus grand encore, une production de nourriture, comme chez les abeilles qui élaborent le miel : il en résulte que la division du travail et la coopération vont encore croissant. Les deux mobiles de cet accroissement sont, au point de vue objectif, l'uilité réelle qui en résulte, au point de vue subjectif, la sympathie. Sans avoir besoin de calculer leur intérêt, les animaux, en sympathisant, atteindront leur plus grand intérêt. L’oubli même de l'utilité deviendra une condition pour l’atteindre : plus les membres d’une association, comme celles des abeilles ou des fourmis, seront unis par une sympathie spontanée, capable de leur faire faire abstraction de toute représentation de l’utile pour eux , plus ils coopéreront de fait à l'œuvre objective d'utilité commune. Leur « altruisme » individuel sera le meilleur moyen de bien collectif, ou, si l’on veut, d’égoïsme colleclif. Mais ce mot d’égoïsme implique un calcul dont La Rochefoucauld n’a pas compris l'inutilité pratique et le danger. Non, il n’y aura pas vraiment égoïsme étentionnel, même chez la collectivité, mais il y aura réel progrès d’ulilité collective et de bonheur collectif. De la tendance à vivre, sinon pour soi (ce qui impliquerait un calcul), du moins en soi, nous voyons sortir peu à peu la tendance à vivre ex autrui, puis, — par un progrès dernier de la faculté représentative et de la faculté sympathique, — la tendance à vivre pour autrui. La vraie morale de la vie, même animale, se dessine de plus en plus : elle n'est pas celle de La Rochefoucauld.

Si, en partant de la nutrition, où semblait devoir

dominer à jamais le féroce égoïsme de la faim, adoré des Hobbes et des Nietzsche, nous avons fini par rencontrer les germes de l'amour, que sera-ce si nous prenons pour point de départ la génération même ?

La provision fournie à la faim du « protoplasme », dans le cours de la vie, est le plus souvent supérieure aux nécessités du moment; il reste donc, après la réparation, un excédent de matériaux pour une construction nouvelle. Cette construction constitue la croissance, essentielle à l’acte même de la vie. Mais la croissance de la cellule a une limite, Quand cette limite est atteinte, la cellule se divise et forme ainsi un être nouveau, une nouvelle cellule. Chez les « métazoaires », cette division des cellules entraîne une chaîne d'êtres contiqus en coopéralhion, une vraie colonie de cellules en contact, une association rudimentaire qui constitue le corps. Chez le . protozoaire », certaines conditions d'équilibre mécanique et chimique font que, après avoir acquis une taille déterminée, l’être vivant ne peut dépasser cette taille. Comme l'assimilation continue cependant d’augmenter en lui la quantité des « substances plastiques », il faut bien que sa masse se divise naturellement en deux masses plus petites, dont chacune contiendra, en moindre quantité, toutes les substances constitutives du protozoaire primitif. Ces substances étant, par cela même, douées de vie élémentaire, on a deux masses vivantes au lieu d’une. On dit alors que le protozoaire s’est reproduit, « à peu près comme une goutte d'huile qui, en vertu de certaines conditions mécaniques d'équilibre, se divise en deux gouttes d'huile » *.

Si maintenant nous revenons au métazoaire, nous voyons que certains éléments de son corps, les germes,

1 Voir Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie.

peuvent être séparés du corps sans être atteints de mort. Ces germes conservent leur vie élémentaire en dehors des conditions spéciales de milieu qu’entretenait, dans le tout dont ils faisaient partie, la vie même de ce tout. En cas de parthénogénèse, ces éléments peuvent se suffire et reproduire un corps analogue au premier. En cas de fécondalion, ls sont des plastides incomplets, qui ont besoin d’être complétés par un autre plastide encore incomplet, mais de nature complémentaire (ovule ou sperma{ozoaire) .

Si on recherche la nature ultime de la reproduction, on voit que celle-ci est aussi primitive que la nutrition, surtout dans l’être multicellulaire, et que la nutrition peut être représentée elle-même comme une reproduction continuelle du protoplasme. « Toute nutrition, dit Hutschek, est de la reproduction. » Dans cette sorte de conjugaison égale qu'on a nommée #sophagie, la faim et l’amour deviennent impossibles à distinguer : les deux êtres s'unissent et se dévorent tout ensemble. A vrai dire les quatre grandes opérations vitales, — soustraction de substance, addition de nouvelle substance, division, multiplication, — sont différents moments d’une même histoire et ne se comprennent que les unes par les autres. .

Entre la croissance et la multiplication, entre la nutrition et la reproduction, entre la faim et l'amour primitivement confondus, il se manifeste à la fin une antithèse, qui se traduit par un rythme dans la vie des organismes. Les naturalistes nous montrent, à ce sujet, la plante. ayant d’abord une longue période de croissance végétative, puis fleurissant soudain et parfois s’épuisant dans sa fleur, comme le lis tigré ou l’agave. La fleur occupe d'ailleurs le bout de l’axe végétal, qui est le plus loin de la source de nourriture, si bien que, en exagérant un peu, on pourrait l'appeler « le point de la famine ». Au moins serait-il vrai de dire, croyons-nous, que la fleur est le point de la plus forte et active dépense. Chez certains animaux, comme le saumon et la grenouille, les

1 Geddes et Thomson, l'Evolulion des sexes.

périodes de nutrition active sont suivies de temps de jeûne, au bout desquels a lieu la reproduction. La pondaison et la mise à fruit, les périodes de nutrition et les crises de reproduction, la faim et l'amour doivent être interprétés, a-t-on dit, comme des flux et reflux de vie, expression du rythme organique fondamental entre, la construction et la dépensé, le repos et le travail, le sommeil et la veille, qui, du côté du protoplasme, se traduisent en « anabolisme » (ou processus d’assimilation) et « catabolisme » (ou processus de désassimilation) ; ce sont les balancements du pendule de l'organisme.

Considérée psychologiquement et moralement, la génération a son côté, sinon égoïste, du moins individualiste ; mais, comme nous l’avons vu, elle donne naissance à un autre être, qui est relié au premier : 1° dans l’espace ; 2 dans le {emps ; 3° dans l’ordre de la causalité, puisque le premier se sent plus ou moins vaguement producteur du second ; 4° dans l’ordre de la similitude, puisque le premier se reconnait encore luimême dans le second; 5° dans l’ordre de la finalité, puisque bien des besoins leur sont communs. Il en résulte immédiatement une tendance toute particulière à la sympathie et, par cela même, à la synergie.

En outre, le fait essentiel de la reproduction est la séparation d’une partie de l’organisme parent destinée à commencer une vie nouvelle et individuelle. Or, cette séparation suppose une rupture, une sorte de crise et, matériellement, de sacrifice. La division cellulaire, qui est parfois le résumé de l'acte de la reproduction et qui l'accompagne toujours, est un abandon d’une partie de soi, comme une mort de cette partie au profit du reste. Parfois même, la reproduction entraîne une mort totale : on sait combien les naturalistes insistent sur les intimes relations de l’amour et de la mort, qui ont fourni un thème poétique à Leopardi. En quelques heures les libellules, émergeant en liberté aïlée, dansent leur danse d'amour, déposent leurs œufs et meu-

! Voir notre Tempérament el caractère, livre premier.

rent avec leurs compagnons. Le « vol nuptial » de l'abeille est aussi un vol vers la mort’. Gœthe et Weissmann ont fait voir qu'il en est de même pour beaucoup d’autres insectes. Chez les Nématodes, les jeunes vivent aux dépens de la mère, jusqu’à ce qu’elle soit réduite à rien. Dans beaucoup d'espèces, la mère est sacrifiée; dans d’autres, c’est le père. Le « balancement » qui va vers la génération d'êtres nouveaux n’a donc plus, pour le spectateur, la direction objectivement égoïste de la faim primitive. L’être qui se reproduit finira par avoir lui-mème conscience de la direction expansive et « altruiste » inhérente au fond de l'amour : ce ne sera plus alors ce bellum omnium contra onmes auquel on veut réduire l'éthique de la vie.

Littré et, après lui, M. Arréat, Guyau, Geddes et Thomson, ont rattaché l’égoïisme aux besoins de la conservation, l’altruisme aux besoins de la reproduction. L’égoisme, en d’autres termes, c’est l'individu ; l’altruisme, c’est l'espèce. Guyau, surtout, a montré comment, grâce à la génération, l'organisme individuel cesse d’être isolé psychiquement, comment son centre de gravité se déplace par degrés, dans le passage de la génération asexuée à la génération sexuée, qui inaugure une nouvelle phase pour le monde en produisant un premier groupement des organismes, germe de la famille, Vainement Nietzsche objecte à Guyau que la génération est simplement «l'impuissance de l’être générateur à étendre sa domination sur toutes les cellules de son organisme, si bien que certaines cellules le quittent et fondent ailleurs des colonies * ». Guyau aurait pu répondre que, là où s’est brisé le lien primitif entre l’organisme parent et l'organisme enfant, un lien nouveau prend place, non plus matériel, mais psychique et moral, et c'est ce lien qui importe.

Sans doute il ne faut pas confondre, d’une manière générale, l’altruisme avec l'amour sexuel; mais, de tous

‘ Voir le livre de Mæterlinck sur la Vie des abeilles.

? Voir les jugements de Nietzsche sur Guyau, que nous avons publiés pour la première fois dans notre livre : V ielzsche et l'immoralisme.

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