‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 32 sur 76 · SENTIMENTS ET VIE ORGANIQUE · texte numérisé non relu

SENTIMENTS ET VIE ORGANIQUE

les faits qui précèdent on peut conclure que la. faim proprement dite n’est pas vraiment le fond de l’existence, que la direction vers soi n’est, ni objectivement, ni subjectivement, l'orientation unique de l’être vivant, que, dans les organes internes eux-mêmes et dans la vie « organique » de Bichat ou de Schopenhauer, il y a déjà place pour les relations à autrui; que la biologie, en un mot, ne justifie nullement les conclusions antimorales qu’on en veut tirer, mais nous montre plutôt l'effort universel des êtres pour franchir l'égoisme,

$ THÉORIE DES SENTIMENTS ET ÉMOTIONS DANS LEUR RAPPORT AVEC LA VIE ORGANIQUE.

La vie organique a son efflorescence dans la vie cérébrale, qui réagit sur elle et transforme les impulsions primitivement bornées au moi en impulsions embrassant des ensembles où les autres ont leur part. La théorie de Bichat et de Schopenhauer, négligeant la part du cerveau, fait dépendre uniquement les émotions de l’état où se trouvent les organes profonds de la vie végétative, depuis le cœur jusqu’au « ventre ». L'intensité de nos sentiments ne serait ainsi proportionnelle qu’à celle de la vie organique, et le cerveau ne ferait qu'exprimer cette vie, qu'en noter les variations à la façon d'un chronomètre. Pour Lange, James Ribot et Paulhan, les émotions sont des mouvements ou arrêts de mouvements, et ces mouvements sont toujours centripètes ; ils appartiennent à la vie végétative, dont ils sont l'expression directe et immédiate. La psychologie redescendrait ainsi dans la biologie, et la morale l'y suivrait. — Mais nous avons fait voir ailleurs qu’on ne saurait faire consister le réel des émotions dans des mouvements ; qu'il faut toutau moins dire qu'elles sont des phénomènes qui correspondent, dans l’ordre mental, à des mouvements dans l’ordre physique. Ce qui demeure vrai, c’est que les causes des

émotions primitives appartiennent à la vie végétative;

les émotions secondaires s'ajoutent aux primaires.

par des complications successives, mais leur degré de force et leur qualité affective ne dépendent plus absolument et exclusivement üe la vie végétative, En effet, un élément nouveau s'introduit, même au point de vue physiologique : le développement cérébral, avec tous les rapports conscients qu'il établit entre l'individu et son milieu physique ou social. Or, la vie cérébrale n’est plus simplement la vie viscérale et végétative’.

Certaines tendances particulières qui ne peuvent ne pas naître et de la conformation native du cerveau et de ses réactions ultérieures au sein du milieu physique ou social. Le cerveau est, physiquement, un organe accumulateur de forces qui demandent à se dépenser dans certaines directions. À l’exertion de ces forces, qui s’accompagne d'idées, répondent des sentiments intellectuels. Sans doute ces sentiments jaillissent toujours du fond intime de l'individu, de son organisation indivisiblement physique et psychique ; mais cette organisation, du côté physique, est devenue cérébrale, non plus seulement viscérale; de plus, par le système nerveux,

elle est en relation nécessaire avec le milieu, dont elle

ne peut être séparée. Les émotions intellectuelles s’expliquent donc par une vibration de l'organisme tout entier sous l'influence de certains processus cérébraux d'idéation, représentatifs à la fois de l'individu et du milieu. Ces processus spécifient et dirigent les courants de force accumulée dans le cerveau et dans tout l'organisme.

1 C’est l’un des arguments que nous avons jadis opposés à M. James à propos de sa théorie de l'effort, dans notre Ævolutionisme des idéesforces, puis dans notre Psychologie des Idées-forces. « La réaction cérébrale ne commence pas, avons-nous dit, avec la réaction musculaire (ni viscérale) : elle existe déjà dans la sensation mème, elle existe dans la perception ; elle n’est pas moins nécessaire dans l'idéa-

tion. Aussi le sentiment d'énergie déployée, le sentiment de forceet

de travail est inhérent à toute idée et en fait une idée-force. En pen-

sant vous évoquez soit des images, soit des mots, soit les deux …

ensemble ; comment le faire sans un #'avail mécanique dont nous avons le sentiment confus ? Ce sentiment s'exprime dans les phrases de ce genre : je sens que mon cerveau fravaille, je sens que ma tête s'échaufe, j ‘ai la tête ex feu. » Evolutionisme des idées-forces, p. 188.

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