SENTIMENTS ET VIE ORGANIQUE
Chez les animaux supérieurs, le cerveau a acquis Jui même une vie non seulement plus haute, mais en partie indépendante des viscères, qui ne sont plus que des conditions nécessaires sans être des conditions suffisantes. En outre, puisque la vie de relation avec le milieu naturel, social et cosmique est développée au plus haut point dans le cerveau, celui-ci ne peut être seulement l'écho de la symphonie organique et végétative : il est une partie plus ou moins dirigeante, ou même créatrice d'une symphonie plus haute. La réduction du cerveau au rôle de simple enregistreur n’a rien de scientifique : elle méconnaïît que, chez l’homme, le cerveau devient gouverneur et producteur et que, même en tant qu'enregistreur, il n’enregistre plus seulement l'état organique des viscères, mais les innombrables relations avec la nature où avec la société. Enfin, par l'enregistrement même de ces rélations, il les modifie dans un sens qui n’existerait pas sans lui et que n'auraient pas déterminé, à eux seuls, les organes de la vie végétative ou animale. On peut donc poser en principe Pautonomie relalive du cerveau, sa capacité de produire, par l’idéation, des effets propres, des changements dont il est, pour la plus grande part, l’auteur et le maître’. Cela revient à dire, psychologiquement, que la force des 2dées n’est pas uniquement empruntée à l’état des viscères et des organes de la vie végétative : elle l’est encore et surtout à l'état de la vie cérébrale, non seulement chez l'individu, mais chez les divers individus dont les cerveaux, au sein d’une même société, sont en perpétuelle action réciproque. Ce qui se passe chez l'un trouve en grande partie son explication dans ce qui se passe chez les autres. Il est des émotions et sentiments dont on rendra compte beaucoup mieux en regardant dans mon cerveau et dans le vôtre, ou dans celui des gens qui nous entourent, qu'en regardant dans mon estomac, dans mon ventre, dans mon cœur même. L'origine prétendue périphérique et
{ On en trouve d excellents exemples dans le livre de M. Rauh sur la Méthode dans la psychologie des sentiments.
viscérale des émotions intellectuelles est un paradoxe.
Si l'on m'annonce subitement la mort de ma mère,.
j'éprouve aussitôt un choc mental effroyablement douloureux et, pour souffrir, pour être ému, je n'ai pas besoin d'attendre que mes larmes tombent; c’est l’idée de la perte, et non pas l’état de mes glandes, qui me fait souffrir. Cette première douleur est le germe d’une émotion qui va croissant, s’exaltant de plus en plus, et finit par retentir sur la vie végétative; mais cette émotion n'y a pas eu le moins du monde son point de départ. Si, pour prendre un autre exemple, mon cœur bat au récit de quelque action héroïque accomplie sous l’idée du devoir ou sous celle de la fraternité universelle, les battements de mon cœur appartiennent bien toujours à la vie végétative ou animale, mais le sentiment et l’idée centrale à laquelle il est lié sont des phénomènes cérébraux et mentaux d’un ordre supérieur. Il y a sophisme à dire que ce sont les battements de mon cœur qui produisent mon émotion et qu’elle est toute viscérale; c’est seulement
par sa propagation sympathique à l’organisme entier :
qu'elle finit par devenir viscérale. Plus on s'élève dans l'échelle des sentiments, plus le cerveau et son rapport aux autres cerveaux deviennent dominateurs ; l'émotion ne varie donc pas seulement en fonction des modifications organiques périphériques, mais en raison des modifications organiques intra-cérébrales et, par cela
même, inter-cérébrales. Telle est, selon nous, la théo-
rie qu’il faut opposer au paradoxe, de plus en plus réfuté, des James et des Lange, qui est juste l'inverse de la vraie marche des phénomènes.
LA MORT [ — Nous devons maintenant nous demander si
l'idée de mort est, comme on l’a soutenu, inséparable de celle de vie, — ce qui semblerait justifier le rôle
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