‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 34 sur 76 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

attribué dans le progrès par certains théoriciens à {a destruction. Claude Bernard s’est ici complu en des formules hégéliennes qui semblaient poser l'identité des contraires : « la vie, c’est la mort. » Pour lui, nous l'avons vu, la « manifestation d’un phénomène dans ur être vivant est « nécessairement liée à une destruction organique »; mais, nous l'avons vu aussi, la nécessité de ce lien n’est qu’une hypothèse, fondée sur une induction non démontrée. De nos jours, on ne peut plus admettre la proposition célèbre de Claude Bernard : « [l est 2mpossible de séparer les deux idées de vie et de mort; ce qui est vivant mourra, ce qui est mort a vécu ». Dans un plastide, la vie élémentaire représente un ensemble de phénomènes essentellement différents de l’ensemble des phénomènes qui aboutissent à la mort. Une cellule de levure de bière introduite dans un moût sucré fait fermenter ce moût et, en même temps, loin de s’y détruire, s'y multiplie; au sein d’un liquide non sucré, elle se trouve dans une condition qui l'empêche de fonctionner et de vivre : elle se détruit chimiquement. « Dire que la vie élémentaire manifestée implique fatalement la mort, revient à dire ceci au point de vue chimique : La destruction d’une substance est le résultat fatal de la synthèse même de cette substance‘ ». Pendant que des ouvriers construisent une maison, ils la détruisent?. Pour les êtres monoplastidaires, la vie n’est nullement la mort et ne l’entraîne pas; elle est, comme l'avait dit Bichat, « le contraire de la mort » et indépendante de l’idée de mort. Etant donné un plastide, à un certain moment de l’histoire du monde, il n’est nullement impossible que les divers plastides qui en proviennent soient entraînés par des courants dans des directions telles que, pour quelques-uns d’entre eux, la condition de destruction ne soit jamais réalisée. En ce cas, on pourra suivre une série ininterrompue de vies élémentaires à partir du premier plastide, une chaîne de germes reproduisant des

4 Le Dantec. Théorie nouvelle de La vie, p. 171. 2 Ibid.

êtres similaires. Pour Weissmann, le plastide qui s’est ginsi reproduit est #nmorlei. C’est seulement chez les organismes multicellulaires que l’espèce souffrirait s'ils se perpétuaient indéfiniment : ne serait-elle pas composée, pour la majeure partie, d'individus décrépits ou déformés par les accidents et les maladies? La sélection naturelle a mis bon ordre à ce péril, et la mort est devenue la loi universelle pour les individus multicellulaires. Mais les éléments premiers, reproducteurs de l'espèce, ont seuls gardé le caractère essentiel du protozoaire : comme lui, ils sont « potentiellement » immortels. S'ils meurent, c’est uniquement par suite de circonstances défavorables. De sa nature, la matière vivante est impérissable; elle continue à être telle dans les organismes unicellulaires qui se reproduisent par scissiparité ou gemmation; c’est seulement lorsque, dans l’évolution de la vie, ces modes primitifs de multiplication ont été remplacés par d’autres modes que l'individu a cessé d’être immortel. Néanmoins, dans tous les organismes multicellulaires, on vient de voir que le don primitif d’immortalité persiste pour les cellules-germes : une chaîne continue de ces cellules impérissables s’est transmise de génération en génération, à travers une longue suite d'organismes périssables, depuis le premier de ces organismes jusqu'à ce jour. « Les corps, dit Weïssmann, ne sont que

des appendices de cette chaîne immortelle que forment

les cellules sexuelles. »

Si, dans cette théorie, bien des points demeurent contestables, il reste vrai que l’idée de mort n'est pas inhérente à l'idée de vie. Les doctrines aujourd’hui les plus plausibles ne justifient pas l'importance excessive attachée à l’idée de destruction par certains moralistes ou « immoralistes » qui prétendent s'inspirer de la biologie. Certes, la destruction est universellement répandue, mais elle est un dérivé de lois plus primitives qui, agissant dans un milieu favorable, n’entraîneraient pas par elles-mêmes destruction et mort. Il appartient donc aux êtres intelligents, qui conçoivent ces lois, de faire effort pour diminuer, écarter, annu-

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