‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 37 sur 76 · HÉRÉDITÉ ET ÉDUCATION CHEZ L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

HÉRÉDITÉ ET ÉDUCATION CHEZ L'INDIVIDU

Le premier problème qui se pose est la valeur comparative de l'éducation et de l’hérédité.

La puissance de l’éducation, qui avait été niée naguère au nom de la physiologie, est de plus en plus rétablie au nom de cette science mème. Ce qui résulte, en effet, de tout le travail contemporain en biologie, c’est la suprême importance de la variation, d'abord chez l'individu, puis dans l’espèce. Quand les « blastomères» dont se compose un être vivant sont des plastides complets et se suffi-

sant à eux-mêmes, leur arrangement particulier n’influe pas d’une manière considérable sur le sort de chacun d'eux: ils sont comme les éléments d'un arbre, qui, quoique soudés, conservent leur indépendance. Mais, chez les êtres supérieurs et notamment chez l’homme, il y a des plastides incomplets coordonnés par des éléments nerveux : c’est ce qu'ont mis encore plus en lumière les récentes découvertes sur la nature amæboïde des nerfs. Dans ce cas, les physiologistes montrent que des variations faibles peuvent entraîner des divergences considérables, qui constituent les différences individuelles. Chez les animaux supérieurs, le développement de l'individu est dirigé par ses parents ; l'éducation qu'ils lui donnent, déterminant les diverses manifestations fonctionnelles de l'esprit et a sur lui une «influence morphogène » considérable. « L’adulte est le fruit de l'éducation autant que de l'hérédité. » Voici un Annamite qui parle annamite et qui, ayant construit son appareil vocal (centres nerveux, larynx) en parlant annamite, ne peut articuler le français. Prenez son fils à sa naissance et transportez-le en France, ce fils construira son appareil vocal tout autrement que celui de son père ; il conservera sans doute certains caractères qui le feront reconnaitre pour Annamite, mais il n'aura pas l'organe vocal caractéristique de sa race. Voilà donc un caractère morphologique qui est le résultat de l'éducation, non de l’hérédité. Il y en a des milliers, qu'on traduit par le vieil adage : L'habitude est une seconde nature *. En somme, si l'adulte est déterminé d'abord par son œuf, il l’est ensuite par tout ce qu’il a fait ou subi depuis l'œuf; c’est ce qu'on peut désigner, d'une façon générale, par le mot éducation. L'œuf détermine l'espèce, mais le fonctionnement individuel détermine les particularités individuelles. Le moraliste voit donc s'ouvrir devant lui un champ illimité, au lieu de demeurer impuissant contre l'hérédité, la race, le milieu, le tempérament, ete. *.

1! Le Dantec, T'hdorie de la vie.

? Le physicien Charles (le mari d'Elvire) ne put jamais inculquer à Grétry certaines règles d'acoustique. Il échoua de même avec Méhul

L'HÉRÉDITÉ DANS L'ESPÈCE 85 Quelques biologistes, qui refusent d'admettre la puissance de l'éducation, prétendent que les effets qui lui sont attribués sont explicables par la sélection sociale. Ils font remarquer que les individus qui, d’ailleurs bien doués, ont reçu une éducation convenable, arrivent généralement à des situations sociales plus élevées. grâce à ces conditions meilleures, ils font souche. Leurs descendants, profitant à leur tour de ces mêmes conditions, ont plus de chance de survivre. Enfin, comme ces descendants ont hérité eux-mêmes des qualités congénitales de leurs parents, il se produit un succès perpétuel et une survie de certaines familles, tandis que les familles mal douées disparaissent à la longue. L'éducation serait ainsi un simple moyen de mettre en valeur les qualités congénitales, de les reconnaître et de les développer. — Dans cette hypothèse, le rôle de l’éducation serait encore énorme, tout comme l’art de la culture pour la terre et pour les animaux. Mais on conviendra que la culture de l’homme le modifie un peu plus que la pisciculture ne modifie les poissons. À tous les points de vue, l'influence de l'éducation sur l'individu apparaît donc comme considérable, et c’est là un résultat des progrès de la biologie qui ne saurait être indifférent au moraliste.

Examinons maintenant l'influence de l'éducation et celle de l’hérédité non plus seulement sur l'individu, mais sur l’espèce elle-même.

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L'HÉRÉDITÉ DANS L'ESPÈCI

Nous assistons aujourd’hui à une lutte héroïque entre les partisans de notre grand Lamarck et les dis-

et d'autres musiciens célèbres. Des aptitudes naturelles sont donc nécessaires. Mais, d'autre part, supposons les aptitudes nalurelles sans les connaissances acquises, et les voilà le plus souvent paralysées. Si Méhul avait été aussi étranger à l'harmonie qu'il était rélif à l'acoustique, il n'aurait pas plus été grand musicien qu'il ne fut grand physicien.

ciples exclusifs du grand Darwin. Les premiers soutiennent, on lesait, que les modifications dues au milieu extérieur (climat, circonstances, etc.) et celles qui sont dues au milieu intérieur (je veux dire les habitudes acquises, soit dans l’ordre physiologique, soit dans l’ordre psychologique et moral) peuvent devenir héréditaires chez les descendants. Les seconds, plus darwinistes que Darwin lui-même, refusent d’ admettre que l'adaptation acquise au milieu et les habitudes acquises puissent directement se transmettre par hérédité ; ils s’en tiennent : exclusivement à la sélection naturelle, par laquelle survivent seuls les êtres qui, dès leur naissance, se sont trouvés accidentellement les mieux adaptés.

La question est d'importance majeure au point de vue biologique de la formation des espèces; au point de vue moral et social, elle revient à savoir si nous pouvons faire profiter directement et corporellement nos descendants des qualités psychiques et morales acquises par nous pendant notre vie, ou si nous ne pouvons leur transmettre que nos qualités de naissance. Dans ce dernier cas, en perfectionnant notre caractère, nous travaillerions bien pour nous, mais non pas directement pour notre postérité, du moins au point de vue biologique. Les enfants d’un homme devenu instruit, doux et patient par ses efforts personnels n'auraient, de ce seul fait, aucune chance d’être intelligents ou doux. Ils ne reproduiraient que les qualités congénitales de leur père, jamais le fruit physiologique de ses efforts ultérieurs et de sa longue éducation à travers la vie.

Les biologistes, — dont on voudrait faire nos maîtres en morale —, discutent à perte de vue, et sans pouvoir s'entendre, sur chacun des exemples d'hérédité qui ont été mis en avant pour démontrer la transmission de particularités acquises. Chacun sait, par exemple, que dans les îles où l’homme n’a pas encore pénétré, les oiseaux ne manifestent aucune crainte à la vue de l’homme, viennent boire dans sa main, se laissent frapper à coups de bâton; mais, après quelques générations, ils acquièrent la peur de l’homme, fuient à son approche, et leurs petits manifestent cette crainte dès la naissance.

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