L'HÉRÉDITÉ DANS L'ESPÈCE
Voilà donc une modification dans le caractère psychologique des animaux. Là-dessus, les hypothèses vont leur train, et chaque faiseur d’ hypothèses présente la sienne comme démontrée. Faut-il supposer qu'il ya simplement eu « sélection », en ce sens que les oiseaux doués d’un caractère moins "peureux auraient été tués par l’homme, tandis que les plus peureux de naissance, échappant par cela mêmeau danger, auraient été conservés, se seraient seuls multipliés, se seraient ainsi trouvés fortuitement mieux adaptés au nouveau milieu? Cest ce que Weissmann est obligé de soutenir ; mais, si l’on songe au petit nombre d'oiseaux tués par l’homme, l'hypothèse est bien invraisemblable. Faut-il dire, avec W. James, que l'expérience personnelle des oiseaux les plus vieux a été transmise par l'exemple aux jeunes, qu'il s’est ainsi établi une nouvelle « tradition » dans l'éducation des petits ? L'hypothèse est encore bien détournée, pour rendre compte d’un sentiment aussi instinctif que la peur, aussi inhérent au caractère même, comparable à la crainte que nos enfants éprouvent dans les ténèbres. Selon les partisans de Spencer, chez les animaux qui ont survécu aux coups de l’homme et échappé à sa poursuite, il s’est établi d’abord une association entre l’image d’un grand animal inconnu et celle de la souffrance ; puis cette association est devenue universelle et sympathique parmi tous les oiseaux ; elle a façonné peu à peu leur cerveau à vibrer d'émotion sous l'influence de la grande image inconnue ; quelque chose de cette corrélation entre l’image et l'émotion s’est transmis par l'hérédité, et enfin, ‘de nos jours, les oiseaux ont peur devant l’homme, comme l'homme a peur, dans son enfance, au milieu de la nuit.
Nous ne saurions nous perdre dans ces discussions de détail, qui n’ont encore abouti à rien de certain. Nous sommes obligé, pour exposer notre opinion propre, de nous en tenir à l’argumentation déductive. Dans un organisme, tous les organes sont solidaires : une partie ne saurait varier sans entraîner des modifications corrélatives chez les autres parties. Or, les éléments sexuels participent, comme tous les autres éléments du
corps, à la nutrition générale de l'être vivant, Ils peuvent ou acquérir un grand développement, ou rester dans un état inférieur: ils peuvent être fortifiés ou affaiblis. Ils peuvent aussi et doivent participer à la direction générale de la nutrition, qui tantôt présente la prédominance des acquisitions et constructions sur les dépenses et destructions, tantôt celle des dépenses sur les acquisitions. On se rappelle que cette direction générale des échanges nutritifs contribue à déterminer la direction sensilive ou active des tempéraments et des caractères'. Tout ce qui produit une notable altération physique ou psychique dans l'individu doit donc retentir, à quelque degré, sur les éléments sexuels dont il est le dépositaire, sur les germes qui procèdent de son organisme et sont destinés à perpétuer la race, Vous ne pouvez, dans un système astronomique, altérer la relation de deux par lies sans altérer l'ensemble ; de même dans tout système mécanique ; et, à plus for te raison, dans ces mécanismes compliqués et ‘sublils qu'on appelle êtres organisés. Il HT donc improbable qu'une intime modification nerveuse et cérébrale, acquise par un être vivant, n'ait aucune espèce de contre- -coup sur les germes élaborés par lui et que l’on reconnait lui ressembler par ailleurs. L'action profonde des idées mêmes et images sur les organes qui semblent les plus indépendants du cerveau, — action que l’hyprotisme a mise en pleine lumière —, doit s'exercer aussi, en une certaine mesure, sur les germes appelés à reproduire l'organisme.
La ressource de Weissmann, c'est d'attribuer les modifications du plasma germinatif aux seules influences extérieures. Mais pourquoi le milieu extérieur auraitil un tel privilège, el le milieu intérieur aucun ? De plus, l'extérieur même n'agit qu'à travers l’intérieur. Certes, les mutilations accidentelles ou artificielles d'un organe comme la queue des souris ou des chats, l'oreille ou les doigts de l'homme, ne se transmettront pas, car elles ne modifient pas le milieu intérieur ; mais les maladies qui empoisonnent ce milieu se transmettent, Pourquoi les
1 Voir notre livre : Tempérament et caractère,