‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 39 sur 76 · L'HÉRÉDITÉ DANS L'ESPÈCE · texte numérisé non relu

L'HÉRÉDITÉ DANS L'ESPÈCE

habitudes assez descendues dans les profondeurs de l'être pour le modifier intimement ne transmettraientelles rien d’elles-mêmes? Les négations de Weissmann sont tout à priori et pour les besoins de son système. Bien des faits semblent prouver l’hérédité de certains caractères acquis : par exemple, on sait aujourd’hui atténuer le pouvoir virulent de diverses bactéries, dont les descendants présentent ensuite la même atténuation acquise. Cependant, la question est toujours pendante dans quelque sens qu'elle soit résolue, nous ne saurions admettre que la morale s’y trouve intéressée dans ses principes ; elle ne peut l'être que dans certaines de ses applications particulières et pratiques.

Les adversaires de l’hérédité des caractères acquis soutiennent que, si cette espèce d'hérédité existait, elle nuirait aux phases les plus avancées de l’évolution. Tantôt, disent-ils, elle produirait un mélange confus d’habitudes héritées, une panmirie; tantôt elle produirait des instincts stéréotypés et fixes, comme ceux de certains insectes, et détruirait la plasticité nécessaire au progrès. — À quoi l’on peut répondre que, si l’accroissement de plasticité nerveuse et d'intelligence progressive se trouve être utile à une espèce, cet accroissement se produira et réduira ainsi au minimum le rôle de l'instinct, ainsi que l’hérédité des caractères acquis. C’est précisément ce qui est arrivé pour l’espèce humaine. L'instinct est lié au fonctionnement des parties adultes et fixées du système nerveux, tandis que l'intelligence et la volonté, conséquemment la moralité, sont liées au fonctionnement des parties modifiables du système nerveux. L'espèce humaine, à côté des parties fixes, conserve donc des parties presque indéfiniment modifiables. Ici encore, quelque doctrine qu’on adopte, le progrès moral demeure possible par la force des idées ou sentiments et par leur enregistrement dans l'organisme.

D'une manière générale, quel que soit le poids de l'hérédité, il n'exclut nullement ni l'individualité, ni son développement propre. L'action des ascendants et du milieu n'empêche pas la différence des personnalités et de leurs capacités, même au sein d’une seule famille.

Les deux Tennyson étaient poètes, et poètes habiles, comme les deux Corneille ; commentse fait-il qu'Alfred seul ait eu du génie, comme Pierre Corneille? De mème, le frère de Darwin paraissait d'abord le plus intelligent, et c'est Charles qui, vers l’âge de cinquante ans, se révéla au monde. Chaque cerveau réagit et résonne selon sa forme et sa puissance; il en est qui ne sont que d'humbles grelots, on a beau les agiter fort, ils ne peuvent que tinter; d’autres rendent le son grave et puissant des cloches. Le génie natif tient à un concours de circonstances antérieures à la naissance, à un accident de la vie spermatique ou embryonnaire, à une heureuse combinaison physiologique dont le secret nous échappe. Voici des nuages chargés d’élec- -tricité, et c’est sur tel point déterminé que jaillira l’étincelle de la foudre ; pourquoi ? Nous ne pouvons l'expliquer en détail. On a donné pour exemple des « heureux accidents » de la vie embryonnaire l’'aptitude à la musique : cette aptitude n’a pas d'utilité biologique, elle ne correspond à aucun objet proprement dit dans le milieu environnant; c’est un pur aceident au sein des centres auditifs, et cet accident dépend de conditions si instables, si peu essentielles, qu'un frère peut être très bien doué et l’autre non. Nous sommes donc ici dans le « royaume moléculaire », c'est-à-dire en plein inconnu.

Toute théorie excessive et unilatérale, qui prétend mettre des bornes au pouvoir de la nature, comme aussi au pouvoir de l'éducation, est destinée à se voir renversée par les faits et par les lois que découvrira la science.

Puisqu’il y a tant de divergences entre les biologistes sur le rôle dela raceet de l’hérédité, comme sur le rôle de l'individu et de son action propre, il est impossible au moraliste de compter, ici encore, sur les lumières de la biologie. Il doit se garder avec le plus grand soin de toutes les conclusions hâtives, de toutes les analogies hasardeuses par lesquelles on veut transporter au monde moral et social des lois dont la portée et la valeur ne sont pas même établies pour. le monde biologique.

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Tout ce qu'on peut alfirmer, c’est que les lois généraies de l’hérédité, quel que soit leur domaine exact, entraînent toujours une solidarité double, 1°avec les ancêtres ; 2° avec les descendants. Mais il faut ajouter que c’est là une solidarité toute naturelle et non vraiment morale. C’est ce qu’oublient certains apologistes du péché originel, qui dénaturent à la fois les dogmes et les vérités scientifiques pour nous faire croire que les premiers sont une expression des secondes. Ils s'appuient sur l’hérédité et sur notre solidarité physiologique avec nos ancêtres pour soutenir que nous sommes responsables du péché d'Adam, que nous avons péché en Adam. Mais la solidarité biologique n’est pas la liberté et la responsabilité psychologique. Plus on nous rappelle que nous subissons une fatalité héréditaire, plus on nous montre que nous sommes innocents et non coupables, que notre personnalité consciente est moralement étrangère à l’acte par lequel nos ancêtres auraient choisi le mal, que la réversibilité de la peine est la plus révoltante des injustices.

D'ailleurs, la relation de parenté plus ou moins étroite qui existe entre l’ascendant et le descendant a donné lieu aux paradoxes moraux les plus opposés. Demandez aux biologistes : « — Avons-nous, pour aimer nos enfants, des raisons biologiques ? » Les uns vous répondront : — Oui, car ils sont un prolongement naturel de vous-même. — D’autres vous répondront : — Non, car ils sont pour vous, biologiquement, des étrangers qui n'ont fait que traverser votre organisme et en emprunter la forme pour aller ailleurs vivre d’une vie indépendante : leur ressemblance avec vous n’est que celle d’une photographie qui se serait fabriquée mécaniquement à l’intérieur de votre corps. L'élément reproducteur, étant dépourvu de connexions nerveuses avec l'ensemble du corps, est en dehors de l'individualité du père, en tant que définie par la « continuité du système nerveux dans son organisme », Le germe se comporte donc dans l’organisme absolument comme un parasite, dont il re diffère « que par sa communauté d’origine avec les autres éléments

anatomiques ! ».— Selon nous, cette communauté d’origine est capitale et exclut l'expression de « parasite » que M. Le Dantec propose. Avec des raisonnements de ce genre, les biologistes pourraient soutenir aussi que, quan tout un organisme individuel a été renouvelé, — par exemple au bout de cinquante ans, — ce n’est plus le même «individu », qu'un vieillard n’est pas la vraie continuation du jeune homme, Il est bien clair que le corps est en écoulement perpétuel; mais, du côté psychique, il y a toujours une certaine identité malgré la rénovation corporelle. De même, il existe une similitude des parents et des enfants dans le cas de la reproduction, et peu importe que ce ne soient pas les mêmes atomes. Nos enfants ne sont pas plus des « parasites » que le vieillard n'est une substitution de personne par rapport au jeune homme. Nous sommes donc naturellement solidaires de nos ascendants.

Quant à notre solidarité avec nos descendants, elle est aussi une conséquence manifeste des liens de l'hérédité, Directement ou indirectement, nous travaillons pour ou contre la prospérité el la moralité de notre race, L'alcoolisme, la débauche, la stérilité volontaire en sont des exemples mille fois cités. La solidarité dans les ME ee du vice à beau être encore toute naturelle et non morale, elle n’en oppose pas moins de réelles difficultés à la moralisation de nos descendants. Ces malheureux sont victimes, non pas d’un péché originel auquel ils auraient pris part, mais d'un péché ancestral dont ils subissent physiquement, puis morale- # ment, l'aveugle fatalité.

On le voit par toutes les discussions qui précèdent, la biologie est remplie d’obscurités et même de mystères ; vouloir en faire dépendre la moralité, c’est rattacher le certain à l'incertain. Malgré cela, puisqu'on a proposé une « morale de la vie », il importe d'en déterminer les vrais principes et les vraies conclusions, alors même qu'à la fin cette morale se montrerait, à elle

seule, incomplète et insuffisante.

1 Le Dantec, Thdorie nouvelle de la vie, p. 301.

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