LA MORALE DE LA VIE
1. — LE SUPÉRIEUR EN BIOLOGIE. — Loi de différenciation des organes. Division du travail physiologique. — Loi d’unification. — Mesure de la supériorité biologique : complexité plus grande dans une plus
rande unité. — Intensité de la vie. Qu'elle implique variabilité, Éexibilité, un certain degréde Hberté et, finalement, d’individualité. — Extension et expansion de la vie vers le social et l’universel.
IL. — PORTÉE ET VRAIES CONCLUSIONS DE LA MORALE BIOLOGIQUE. — Toute nécessité morale et sociale enveloppe une nécessité vitale. — Direction centripète et centrifuge dans le règne inorganisé et dans le règne organisé, — La vie est-elle uniquement indépendance interne ou est-elle aussi interdépendance et solidarité.
IT. — LIMITES DE LA MORALE BIOLOGIQUE. — Que la morale de la vie vient se suspendre à celle du bonheur. — Comment le point de vue biologique tend vers le point de vue psychologique. — L'idée du besoin. -— Limites de la morale biologique. — Obscurité, ambiguité et insuffisance de l’idée de vie. — Son double aspect.
La morale de la vie prend pour objet la vie même, à son maximum de quantité, de qualités et de relations. Pour cela, il faut qu’il existe un moyen de discerner le supérieur et l’inférieur dans l’ordre vital.
On a dit que les prétendues formes supérieures ou inférieures de la vie ne sont telles que pour nos préjugés esthétiques. C’est là une opinion insoutenable. Un plus grand degré d'énergie vitale et d’activité, entrainant, du côté mental, plus de satisfaction sensible et d'intelligence, n’est pas une supériorité purement esthé-
tique ni imaginaire : l’être qui a ainsi une vie plus intense et plus joyeuse se sent lui-même supérieur, et il n’a pas tort. S'il est assez intelligent pour comparer un état présent de vie pius pleine et mieux satisfaite à un état passé de vie moindre, plus maladive et jouissant moins de soi, nul sophisme ne l’empêchera d'attribuer une valeur proportionnelle âla-vie plus intense et plus heureuse. Au point de vue psycaologique, nous ne pouvons, chez les êtres vivants, concevoir une autre mesure du progrès que la satisfaction de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté; or, au point de vue physiologique, ce progrès suppose une organisation capable d’accroitre la vie en variété, en unité, en intensité, en extension, en durée. C’est donc là sous le rapport biologique la perfection 2rferne. Passons en revue ses divers caractères.
Quand des cellules sont enfermées dans ce milieu limité qui est l'organisme et occupent des positions différentes, elles baignent par cela même dans des milieux nutritifs différents. Elles sont donc obligées de s’assimiler des aliments différents, qui produisent en elles des réactions chimiques d’espèces diverses, des conditions physiques différentes, des conditions mécaniques d’équilibre et de mouvement différentes, enfin des formes différentes et un fonctionnement différent. C’est pour cela que les cellules se diversifient et finissent par entraîner cette différenciation visible des organessur laquelle Milne- Edwards a tant insisté. Celle-ci, à son tour, entraîne une croissante diversité de fonctions et d'actes, compensée par la croissante nécessité de la coopération au sein d’un même organisme. Tout être vivant en qui ne se réalisent pas ainsi variété et unité est condamné à disparaître; ceux-là seuls survivent qui se sont à la fois diversifiés davantage dans leurs organes particuliers, unifiés davan-
tage dans le rapport intime de leurs organes. La centra-
lisation est tellement inséparable de la différenciation, que les effets de celle-ci, sans celle-là, ne seraient ni utiles à la vie, ni durables. Aussi voit-on les organismes supérieurs, par une nouvelle différenciation qui couronne toutes les autres, se constituer un organe général
de centralisation ayant la spécialité de diriger l’ensemble : le cerveau.
Tous les biologistes, depuis Von Baër jusqu’à Darwin, se sont appuyés sur les lois précédentes pour évaluer les divers degrés de supériorité organique. Selon eux, la supériorité intrinsèque appartient aux êtres vivants chez qui la division du travail physiologique est poussée au plus haut degré, et où, en conséquence, les diverses parties du corps sont aussi peu semblables entre elles qu'il est possible, quoique inséparables : l’une accomplit la fonction de voir, l’autre celle d'entendre, l’autre celle de digérer, etc. Quand les divers appareils, de plus en plus différents, se montrent à la fois moins capables de se remplacer les uns les autres et moins capables de vivre les uns sans les autres, la supériorité est encore plus manifeste. En d’autres termes, elle a pour marque le maximum de différenciation dans le maximum de solidarité. Or, tous ces caractères sont ceux mêmes des sociétés, et cela se comprend, puisque l'animal vivant est, au fond, une association de vivants. Si donc on veut mêler les idées morales aux idées biologiques, ne pourra-t-on dire que, parmi les êtres
wivants, celui qui a su réaliser en lui-même une plus
grande union dans les différences apparaît objectivement comme le meilleur et, en quelque sorte, comme le plus moral, étant le plus social? Pareillement, une nation que sa diversité et son unité internes rendent plus forte à l’égard des autres est, indépendamment de
l'usage qu'elle fera de sa force, intrinsèquement plus
sociale et plus morale. l'est clair, d’ailleurs, que la vraie moralité est subjective et voulue, non objective et involontaire comme l’organisation.
Outre la supériorité intrinsèque, il faut aussi considérer, chez les espèces vivantes, la supériorité de prospérité dans les relations avec le milieu extérieur. Cette prospérité se manifeste, 1° par la quantité des individus qui parviennent à vivre dans le milieu donné ; 2° par la qualité de leur vie. Voici deux espèces, à peu près équivalentes pour la complication anatomique, conséquemment pour la solidarité interne des organes: mais
l'une n’a que des représentants rares et misérables, exclusivement occupés à chasser et à fuir ; l’autre est formée d'individus nombreux, habiles à faire des provisions d'aliments pour les périodes de disette, ayant des animaux domestiques qu’ils exploitent, sachant se mettre à l’abri des intempéries par des demeures construites avec art. On dit alors que la seconde espèce a mieux réussi et est plus prospère. Elle est même plus civilisée. « Un animal est d’autant plus civilisé qu'il pratique des industries plus variées et surtout plus superflues, c’est-à-dire moins directement nécessaires à la recherche des aliments et à la défense contre les ennemis‘ ». Chez les animaux supérieurs, les espèces prospères ont toutes une même qualité, à savoir « l’aptitude à vivre en société » et toutes les espèces douées de cette qualité sont prospères *. D'où cette loi : /a prospérilé est proportionnelle à la sociabilité. Et nous ajouterons, pour notre part, que la prospérité est, du même coup, proportionnelle à la moralité ou à ce qui lui ressemble le plus chez l'animal.
Comme exemple de « prospérité », on cite les fourmilières, on cite les essaims d'abeilles, où florissent des arts variés : récolte et préparation des provisions pour les beaux jours, construction de greniers et de demeures selon des règles parfaites, curieuse hygiène d'aération, etc. Les abeilles, comme on sait, vont jusqu'à embaumer les gros cadavres qu’elles ne peuvent tirer au dehors; elles construisent des barricades de cire contre les sphinx mangeurs de miel.
La supériorité interne et externe, résultant et de la constitution harmonique de l’être et de son rapport harmonique au milieu, entraine ce que Guyau a appelé une vie plus 2rfense et plus extensive.
L'intensité de la vie enveloppe une exaltation de l'individu et de son activité spontanée. Selon Spencer et son disciple original Clifford, les lois mêmes du mécanisme aboutissent à une différence de valeur entre
1 Houssay. Revue phil., mai 1893.
2 Jbid.
les actes des êtres vivants, selon qu'ils favorisent ou non le déploiement spontané de la vie. Chacun connaît la différence du mouvement moléculaire et du mouvement de masse: les particules des corps mêmes qui semblent en repos sont réellement dans une agitation rapide, appelée mouvement moléculaire ; la chaleur corporelle et les ondes qui parcourent les nerfs sont des cas de ce mouvement. Quant au transport de masse, il est un déplacement dans l’espace assez considérable pour devenir visible. Ceci admis, le caractère particulier de la matière vivante, au point de vue biologique, c’est qu’elle peut combiner ensemble et transformer les uns dans les autres les mouvements moléculaires invisibles et les transports de masse visibles. C'est ce qui produit, pour le spectateur, l'apparence du mouvement spontané. En réalité, par l'air, par la chaleur, par la nourriture, l'être vivant emprunte du mouvement moléculaire au milieu environnant pour pouvoir le transformer ensuite en mouvements de translation; il n’y a donc pas là ni vraie spontanéité mécanique, ni réelle production de mouvement. Les changements visibles, dus à l'agrégation des mouvements moléculaires, n’en peuvent pas moins, dit Clifford, s’appeler avec justesse une action venue du dedans de l’être, parce que la force motrice est fournie par la substance animée elle-même, non par une source extérieure. L'action la plus organique, la Fe vivante en quelque sorte, celle qui suppose la vie la plus intense, c’est celle qui vient ainsi du dedans, non du dehors. Chez l’homme, comme l’action provient de notre propre substance, du support de notre individualité, et que, de plus, nous avons conscience de la vouloir, nous disons qu’elle vient de nous-mêmes, qu'elle est la réaction de notre caractère propre et de notre volonté propre. En ce sens, elle doit nous paraître libre, s’il est vrai de dire avec Kant : « La liberté est cette propriété de la volonté qui rend les êtres vivants capables de donner origine à des événements indépendamment des causes extérieures déterminantes. » Le caractère d’une action vraiment organique, c’est donc bien la spontanéité motrice, l’activité du dedans.
FouiLcée. — Élém. sociol. de la morale. 7
Toute action qui a ainsi ses antécédents immédiats dans l'organisme tend, en modifiant l'organisme même, à le rendre plus organique encore, à le faire s'élever le long de l'échelle vitale. Au contraire, l’action toute déterminée par des causes extérieures ‘fait que l'organisme agit comme s’il était inorganique, comme s’il ressemblait à la poussière soulevée par le vent, à la pierre qui tombe. Le changement produit dans l'organisme par un tel genre d'action tend à le faire descendre dans l'échelle. vitale, en déprimant son intensité de vie intérieure. La biologie s'accorde ainsi avec Spinoza pour dire que la passion rabaisse l'être vivant, le rend esclave, tandis que l’action, qui, du côté psychique, est accompagnée de conscience et de raison, élève l'être el rend sa vie plus libre. Par toutes les voies, la morale biologique aboutit à la même formule : le progrès a lieu dans le sens d’une vie de plus en plus individuelle et indépendante, qui, au point de
vue psychique, est de plus en plus consciente et volon- *
taire.
On peut pousser plus loin encore les considérations biologiques, dans leurs rapports avec les considérations psychologiques et morales. La conscience distincte n’est possible que pour la substance vivante qui n’est pas
encore tout entière tombée dans des relations fixes et automatiques entre ses atomes; elle suppose que la spécialisation biologique de toutes les parties de l'organisme n'est pas complète. Aussi, dans la plus haute forme de l'évolution, qui est l’évolution cérébrale, l’automatisme est l'ennemi, la conscience est la condition du pro-, grès. Flexibilité, possibilité de se déterminer en divers sens, voilà des preuves d’une plus haute vie cérébrale, immanente à l'individu et, jusqu'à un certain point, indépendante du dehors. L’automatisme, il est vrai, peut marquer une certaine perfection acquise : c’est une sorte de mémoire organique qui répète toujours
le même acte, c’est une utile fixation de la force ; mais :
le vrai progrès est l'acquisition de forces nouvelles, et cette acquisition suppose que tout, dans l'organisme, n'est pas déjà fixé. Les espèces d'animaux qui ont presenté le mécanisme le plus spécialisé et le plus automa-
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tique ont disparu, ou bien, n’admettant plus désormais aucun changement, elles ont été témoins du progrès et de la suprématie finale des espèces qui étaient autrefois leurs inférieures. Pareillement, dans l'humanité, les genres de vie immuables, comme en Chine, se sont vu dépasser par les civilisations plus flexibles. Les prédécesseurs de tous les types vivants très caractérisés et très spécialisés furent des types non spécialisés et plus généraux. Le protoplasme est une forme d’une matière non encore spécialisée : et il en est de même du cerveau des espèces supérieures. Les instincts et les actions réflexes sont des actes inconscients dérivés sans doute d’actes conscients à l’origine. Wundt a raison de le dire : les fonctions purement végétalives des animaux et des plantes sont le produit tardif d’une « métamorphose rétrograde de l'énergie », qui, comme la malière, est passée de l’état non spécialisé à un état spécialisé, conséquemment automatique. L’automatisme est la conscience déchue, « lapsed intelligence », comme disent les Anglais, et, en réalité, une diminution de l'énergie vitale sur certains points. Le non-spécialisé, le plastique, telle est la source toujours vive de l’évolution : la perfection acquise et fixée mécaniquement par chaque âge n’a été que la condition préalable, non la vraie cause efficiente de la perfection ultérieure ; c’est du fonds de force vive non encore fixé et'incorporé au mécanisme que cette perfection est sortie. Ce que nous appelons liberté, c’est, en partie, celte flexibilité interne de l'être qui vient de ce que tout n'est pas encore déterminé en lui; c’est surtout la conscience de cette flexibilité. La volonté à l’état libre représente l'inconnu du progrès ; elle est comparable au bourgeon terminal de l'arbre qui grandit : de ce bourgeon sortiront de nouvelles branches et de nouvelles fleurs. Ajoutons qu'il y a toujours un certain degré de liberté là où il y a conscience, là où il y a vision de plusieurs actes possibles, conflit d’idées-forces, ambigüité du moins apparentes des futurs, absence d’une spécialisation qui enferme l'être en un seul genre d'actes, comme l'insecte qui ne peut bâtir qu'un seul genre de cellules.
Le progrès de la vie en intensité va donc vers l’accroissement, non vers la diminution de cette volonté consciente et autodéterminante qui constitue l’individualité.
Enfin, la vie plus intense ne peut pas, — Guyau l’a fait voir —, ne pas devenir plus extensive ou expansive, ne pas se répandre au dehors, non seulement pour exercer son action. sur autrui (point de vue exclusif adopté plus tard par Nietzsche), mais pour s’unir à autrui. « L’être a toujours besoin d’accumuler un surplus de force, même pour avoir le nécessaire. Que deviendra ce surplus de force accumulé par tout être sain, cette surabondance que la nature réussit à produire? » {l pourra se dépenser d’abord par la génération, mais l'instinct générateur n’est qu'une forme supérieure, encore particulière, du « besoin général de fécondité ». Or ce besoin, symptôme d’un surplus de force, n’agit pas seulement sur les organes spéciaux de la génération, il agit sur l'organisme tout entier; il exerce du haut en bas une sorte de pression. » De là la « fécondité intellectuelle » ; de là la « fécondité de l’émotionet de la sensibilité » ; de là enfin la « fécondité de la volonté ». Nous avons besoin « de produire, d'imprimer la forme de notre activité sur le monde ». Guyau, dessinant le système que Nietzsche devait bientôt soutenir, « déployer sa puissance », montre que cette puissance se déploie mieux dans l’union que dans la lutte. 11 conclut que le vie a deux faces : par l’une elle est nutrition et assimilation, par l’autre production et fécondité. Plus elle acquiert, plus il faut qu’elle dépense : c’est la loi. La dépense n’est pas philosophiquement un mal, c’est l’un des termes de la vie. « C’est l'expiration suivant l'inspiration‘. » En s’unissant de plus en plus à autrui, en se multipliant dans autrui, la vie individuelle. devient de plus en plus voisine d’une vie universelle. Même au point de vue biologique, les deux pôles de l'individualité vraie et de la vraie universalité s’appellent réciproquement ; leur unité apparaît comme le
4 Voir tous les remarquables théorèmes de Guyau dans son Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, 5° édit., p. 95 à 106.
terme idéal du progrès biologique. En d’autres termes, la vie tend à se socialiser.
Loin d'être en contradiction nécessaire avec les lois de la vie, la morale peut, on le voit, en être présentée comme une interprétation supérieure. Tout devoir, toute nécessité morale, quelle qu’en soit la nature intrinsèque, enveloppe parmi ses éléments (comme Guyau l’a soutenu avec Darwin et Spencer) une nécessité vitale. Les hommes qui n’auraient pas l'instinct de préserver leur vie, celle de leurs descendants et celle de leurs compatriotes par la morale privée et, publique, disparaitraient. « C’est pourquoi la préservation de la vie personnelle, dit Spencer, et de la vie de ses compagnons devient, par transmission héréditaire, une fin instinctive. » Nous tirons instinctivement un enfant de dessous une voiture. Les vices sont des contre-sens biologiques. Les buveurs d’absinthe se tuent et tuent leur postérité. — « Sois moral, ou meurs dans ta race! » L'instinct moral, que Nietzsche prétend « ennemi de la vie », est un instinct vital par excellence ; une race en qui il s'éteindrait, s’éteindrait elle-même avec lui. La moralité doit devenir, comme dit Spencer, « organique » dans l'espèce, au moins en une certaine mesure, pour que l'espèce même puisse subsister. De même que l'amour des sexes et l'amour maternel, de même toute vertu est une condition d'existence sine qua non pour l’espèce ou pour la société. C’est juste le contraire de l’immoralisme de Nietzsche, qui d’ailleurs, dans tant de pages où il redevient sensé, parle absolument comme Spencer ou Guyau et se réfute ainsi lui-même.
loutes les théories qui veulent justifier l'égoisme exclusif et absolu au nom de la biologie reposent sur une interprétation inexacte des faits. Si vivre est agir,
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il n’en résulte nullement que ce soit toujours agir pour soi et même, comme le soutient Nietzsche, contre autrui. Les idées d'opposition et d'union sont toutes deux essentielles à l’idée même de l'existence concrète et finie, mais ces deux idées ne doivent pas être mises sur le même plan : c’est l'union qui est la loi supérieure. La monade isolée et sans fenêtres ne pouvant exister, le prétendu « atome » des physiciens est lui-même composé de parties qui, sans doute, diffèrent et s’opposent en une certaine mesure, mais qui n'en sont pas moins unies, grâce à la synthèse finale’. Au point de vue physique, le mouvement est tantôt centripète, tantôt centrifuge, ce qui suppose attraction et répulsion. C'est une remarque ancienne que l'attraction, à elle seule, concentrerait l'univers en une masse immobile ; qu’à elle seule, la répulsion l’éparpillerait dans l'infini. Quelle que soit l’explication finale de ces deux grandes directions du mouvement, elles subsistent comme faits. Ce n’est pas sans raison que les philosophes du xvin* siècle et ceux de la première moitié du xix°, notamment Fourier et Comte, ont aperçu une naturelle analogie entre l'attraction astronomique et l’attraction sociale, comme entre les forces centrifuges de l’astronomie et les forces de dissolution dans la société. Le même contraste se retrouve chez cette société en petit qu'est l’être vivant : ce dernier manifeste, lui aussi, des directions centrifuges et centripètes, des oppositions et des harmonies, des antithèses et des synthèses; mais nous avons vu que, la synthèse finale étant ce qui constitue la vie même, la loi des lois est sympathie et synergie.
Le fonctionnement vital consiste en une action et réaction de la cellule et du milieu ; l’idée du milieu est donc, dès le début, inséparable de celle de l'être vivant. Dès lors, ce dernier ne saurait être conçu d’une manière en quelque sorte isolée et uniquement égoïste.
! Nulle part dans la nature, à remarqué un naturaliste, il n'existe un corps, même minéral, qui puisse, s’il est isolé, résister aux agents innombrables de destruction dont il est entouré. Les pierres et galets emportés par les eaux usent les roches et dissolvent le granit.
Fausse et abstraite idée de la vie que de se la figurer, avec Nietzsche, comme une sorte d'autonomie et de suffisance interne! La vie, au contraire, est une existence dont les parties et les phases successives ne sont définissables que dans et par le tout auquel elles appartiennent. Elle implique une corrélation de toutes les parties entre elles et avec le tout, ce qui n'est autre chose, par définition même, que la so/idarité. La dépendance augmente avec l'indépendance même, ef nvicem. L'organisme unicellulaire est celui qui ne dépend pas, pour sa vie et sa croissance, d’une « interaction chi-
mique » avec d’autres cellules, maïs qui dépend seu-
lement d’un milieu chimique où ses propres conditions de vie sont réalisées, et c’est pour cela qu'il est inférieur. L'organisme multicellulaire est celui qui dépend d’une « interaction chimique » non plus seulement avec un milieu quelconque, mais encore avec d'autres cellules, et c’est pour cela qu'il est supérieur. Dans l'être unicellulaire, il y a déjà une organisation, puisqu'il y a un noyau et du protoplasme; dans l'être pluricellulaire, il y a une organisation plus complexe et plus une, car il faut que chaque partie ressente à quelque degré ce qui arrive aux autres et réagisse de concert avec les autres. Chez les êtres de ce genre, tout développement exagéré et pour ainsi dire égoïste d’un organe compromet la viedel’ensemble. Aussilesanimaux sont-ils d'autant plus /ors que la synergie est plüs considérable dans leur organisme ; or, pour réaliser cette synergie, il faut que leurs parties s’ajustent continuellement au tout organique et le tout organique au milieu extérieur, animé ou inanimé. L’ « équilibre mobile » qui constitue la vie est ainsi une mutuelle adaptation, un accord d'éléments associés; par conséquent, quoi
uen puissent dire les partisans de Nietzsche, nous l'avons vu rentrer sous l’idée d'union, non de division, sous celle de construction, non de destruction. L'idée de vie est celle d’un accord pacifique en voie de réalisation, fût-ce à travers des luttes transitoires. La persistance du lype, qui est caractéristique de ja vie, et dont les oppositions éventuelles avec l'extérieur
ne sont qu'un moyen de développement interne, est un accord constant avec soi et avec toute la race, dans le passé, dans l'avenir. L'idée d’organe est celle d’un concert de phénomènes simultanés ; l'idée de /onction est celle d’un concert de phénomènes successifs. L'atrophie, le dépérissement, la mort sont la conséquence de tout désaccord profond. Physiologiquement, la vie est donc bien une série de mouvements solidaires, supposant des organes solidaires, réductibles à des cellules solidaires, c'est-à-dire à une société de cellules. De tout cela il résulte que l'idée de vie est voisine de celle d'association. Or, toute harmonie d'êtres associés, pour peu qu’elle soit consciente et volontaire, devient moralité, Nous avons donc le droit de conclure que les notions de we, de société et de moralité recouvrent une identité profonde.
Même chez les animaux, nous le verrons, la vie dépasse le moi, et elle le dépasse d'autant plus que les animaux sont plus parfaits, d'abord en organisation individuelle, puis en organisation sociale. Loin d’être, comme se l’imaginent les demi-savants, en opposition avec la morale, la science naturelle nous montrera, jusque chez les plus humbles animaux, les premiers linéaments de ce qui doit devenir, chez l'homme, moralité consciente et volontaire.
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Maintènant, qu'est-ce qui fait le prix de la vie même? Les biologistes purs ne peuvent que répondre, avec les hédonistes : le sentiment de jouissance que la vie entraîne avec elle, conséquemment le bonheur. Une existence qui ne se sentirait pas et ne jouirait pas d'ellemême ne serait plus bonne à proprement parler, sinon comme premier degré et lointaine espérance d'une vie plus complète, d'une vie sensible et consciente, d'une vie heureuse. La morale de la vie n’a donc de sens que comme morale du bonheur et finit par se