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se
trans{ormer en morale eudémoniste. On sort alors de la biologie pour entrer dans la psychologie.
L'avantage du point de vue biologique sur le point de vue exclusivement mécanique, c’est précisément de « culminer », selon l'expression allemande, vers une considération de finalité, qui aboutit elle-même aux considérations bain Ltdée de moyens pour la vie est inséparable de l’idée même de vie. Vivre, c'est tendre, agir, vouloir, c’est poursuivre un but alors même qu'on li ignore. La biologie est obligée, en définitive, de rattaai l’évolution organique au besoin. Mais le besoin lui-
ême a un caractère psychique et ne se comprend que comme activité plus ou moins gênée, qui tend à se délivrer de la gêne et du malaise, par cela même à jouir. L'évolution vitale se rattache donc finalement à l'évolution psychique et les deux sont inséparables. De plus, les besoins vonts’élevant avec les plaisirs, : ils s’intellectualisent de plus en plus.
Le point de vue biologique, à lui seul, aboutirait à considérer l'homme comme on considère les fourmis et les abeilles. Ces animaux ont une série d’instincts sociaux enregistrés dans leur tête et leurs membres ; que, chez l’homme, les lobes postérieurs arrivent à dominer les lobes antérieurs sous la forme de l'instinct social, la fourmi humaine deviendra aussi nécessairement dévouée à la communauté que la /ormica fusca ou toute autre. Par malheur, il y a la pensée’ et la réflexion qui gâtent tout : elles g gènent l'instinct et peuvent même le dissoudre. D'autre part, pensée et réflexion font ce que ne fera jamais l'instinct : celui-ci est routinier, la pensée est progressive. On arrive donc à se demander, avec Weissmann, si toute l’efflorescence luxuriante des sentiments proprement humains et des idées humaines (bien plus, ajouterons-nous, universelles) n'a d'autre objet que de conserver ou de développer la vie organique de l'individu ou de l’espèce. Le résultat ne dépasse t-il point énormément les nécessités purement vitalés et purement physiologiques ? N'implique-t-il pas une évolution plus profonde et une forme d'existence mentale supérieure? Il y a là,
non pas seulement adaptation aux conditions extérieures et matérielles de vie organique, mais adaptation au cosmos tout entier, à la réalité universelle et à l'idéal universel : car l’homme pense et veut universellement. L'intelligence, en prenant conscience de la vie à laquelle elle est liée et qu’elle a commencé par servir, arrive ainsi à poser devant la vie même un point d'interrogation, à se demander quelle en est la valeur finale. Par là, le point de vue de la vie est dépassé, et les limites de la biologie pratique apparaissent avec celles mêmes de la biologie théorique.
Outre la valeur finale de ja vie, la nature de la vie laisse la pensée en présence d'un mystère. Et c’est cependant sur ce mystère que quelques-uns voudraient fonder foule la morale. Obscurum per obscurius. Pour le philosophe, la vie est à la fois un phénomène de mécanisme et la manifestation de quelque chose qui dépasse de beaucoup le mécanisme même, de quelque chose qui sent ou tend à sentir, à penser, à vouloir. Ce n’est pas avec une simple transposition d’atomes inertes dans l'espace et dans le temps qu’on pourra expliquer les manifestations de la vie, surtout celles de la vie morale : l'action, le sentiment, la pensée, toutes les fonctions de la conscience. Quant à savoir en quoi consiste finalement l'essence même de la vie, ce n’est pas la biologie qui pourra nous l’apprendre : elle ne voit que le dehors. Ce qu'elle nous enseigne, nous l'avons fait voir, c’est que vivre, avant tout, c’est fonctionner, travaiiler au sein d’un milieu et sur ce milieu. Si, du côté physique, la vie semble se réduire finalement à un pur mécanisme, du côté psychique, elle se ramène à une 2mpulsion accompagnée d’un sentiment plus ou moins obscur. Plus l'explication purement mécanique du « pro vital » est poussée loin et complétée dans labstrait, plus elle met en relief la nécessité d’une vue psychique parallèle, d’un principe quelconque de sentiment et d’action présent à la matière. L'idée de vie est donc ambiguë et à double aspect, à la fois physique et mentale. Dès lors, il reste toujours à savoir quel est l'aspect qui doit se subordonner l’autre. S'il en est ainsi, on ne
peut pas prendre pour principe moral la vie à l'état concret et confus, telle que la conçoivent les biologistes de l’école positive.
Guyau a représenté l’idée de vie comme plus fondamentale et plus primitive que toutes les autres, que celles de mouvement, de: pensée et même d’existence, qui, à ses yeux, n’en sont que des extraits et des abstraits. Nous accorderons que l’idée de vie est supérieure à l’idée de force ou, comme dit Nielzsche, de puissance, qui n’en est au fond qu’un substitut ou une image affaiblie; nous accorderons surtout que l’idée de vie est supérieure, philosophiquement, à l’idée brute de mouvement dans l’espace, dernière silhouette de l’existence, ombre inanimée de l’animé. Le mouvement n'est qu'un ensemble de rapports que nous prenons pour l'être même qui s'y manifeste, et dont les sciences positives, jusqu'ici, ont trop fait une idole. Mais, d’autre part, l’idée de la vie nous semble inférieure à celle de la conscience et surtout à celle de la volonté, qu’elle présuppose : il n’y a pas de vie sans une tendance ou appétition sourde. C’est, à vrai dire, de notre conscience que nous extrayons l’idée d’existence, non de l'idée de vie proprement dite. De même, au point de vue de la valeur, qui est capital en morale, la vie ne vaut que par la conscience, qui, sous la pensée, enveloppe la volonté. Il faut donc toujours en venir, pour édifier une morale, à déterminer la vraie nature, la vraie valeur, la vraie direction de la volonté.
Guyau, dans son éthique, a cru devoir prendre pour base le domaine de l'inconscient, et c’est aussi ce qu'a fait Nietzsche ; mais, selon nous, la morale a essentiellement pour objet la réaction de la volonté consciente et de la raison sur la volonté inconsciente et sur l'instinct, que ce soit l'instinct de puissance ou tout autre; la moralité n’est-elle pas la soumission de la nature à une pensée qui la règle? Cette règle ne peut être l’activité naturelle telle qu’elle existe à l’état primitif, c’est-à-dire ce mélange d’inconscience et de conscience qu'on appelle la vie; car c’est précisément ce mélange naturel qu’il faut transformer et régler. Pour
cela, il est nécessaire que l’un des deux termes réagisse sur l'autre, que la conscience se subordonne l’inconscient, que la pensée, qui sort de la vie, impose à la vie même un idéal supérieur, une idée-force qui la dirige. C'est ce que Guyau, du reste, a parfaitement reconnu dans les chapitres où il montre la nécessité de thèses philosophiques et métaphysiques comme couronnement de la morale scientifique.
Ajoutons que les idées d'intensité ou de plénitude de la vie, d'extension ou d’expansion de la vie, enfin de durée de la vie, demeurent des notions trop purement quantitatives, puisqu'elles se ramènent à la quantité intensive, extensive et protensive de Kant. Si on les prend trop au pied de la lettre, elles conservent un caractère trop physique. Si on les considère métaphoriquement et par analogie, elles ne fournissent plus une solution exacte : elles posent des po au lieu de les résoudre. Guyau a eu raison d'y ajouter encore la notion de fécondité de la vie ; mais, quoique supérieure aux autres, cette idée est encore insuffisante à nous faire pénétrer dans le fond même de la question, qui ne peut être vraiment traité qu’en termes de conscience, non en termes de vie.
Quelle est donc la conclusion générale qui ressort de l'examen des principes de biologie pratique soutenus par Spencer et Littré, développés jusqu’au bout par Guyau d’une manière profondément originale, et dont se rapprochent, malgré tant de divergences, les systèmes de miss Simcox, de Simmel et de Nietzsche ? C'est que la science biologique des mœurs sera tou- Jours à la vraie morale ce qu'est le polygone d’un nombre croissant de côtés au cercle qu'il ne peut entièrement remplir. Chimérique ou non, notre idée de la moralité emporte avec elle quelque chose de définitif, au moins pour nous, étant donnée notre constitution mentale ; et la vie n’a pas pour nous ce caractère définitif. La vraie morale doit déterminer ce que nous devons faire non plus en vue d'autre chose (ce qui nous entraïnerait à l'infini), mais pour soi-même, ou, si l'on veut, pour nous-mêmes tels que nous sommes
normalement constitués ; elle s’efforce, en un mot, de fixer l’obiet dernier du vouloir, en tant qu’il nous est possible de nous le représenter dans notre conscience. Ce n'est pas là une prétention de luxe, c’est une recherche de première nécessité. Nous sommes engagés tout entiers dans les problèmes moraux, engagés de notre vie même ou de notre mort; remment la morale pourrait-elle s'arrêter à moitié chemin ?