LA L'AIR
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Arago” racontait à Ampère l’histoire du chien qui refusait de tourner la broche parce que ce n’était pas son tour, et qui n’y consentit que lorsque son compagnon eut accompli régulièrement l'opération. « Ne résulte-t-il pas de là, mon cher Ampère, que des chiens peuvent avoir Le sentiment du juste et de l’injuste ? » Ce jour-là, Ampère modifia son opinion sur l'instinct et admit, dit Arago, « que les êtres animés offrent dans leur ensemble tous les degrés possibles de l'intelligence, depuis son absence la plus complète jusqu’à celle dont les confidents du Très-Haut, selon l'expression de Voltaire, doivent être jaloux. »
M. Thauziés, colombophile bien connu, a cité dernièrement un curieux trait de mœurs qu'il avait pu observer dans son colombier. Un gros pigeon mâle, en travail de nid, volait et revolait, quêtant par les prés, cours et jardins du voisinage des fétus et des brindilles, qu’il venait déposer ensuite dans le coin par lui choisi. M. Thauziés remarqua qu'un second pigeon, aposié derrière un pilier, guettait les allées et venues de son congénère et, au fur et à mesure, dérobait clandestinement chaque brindille, pour la porter dans un autre coin, où il construisait ainsi sans fatigue son propre nid. Le pigeon exploité donnait à chaque retour des signes de surprise, regardait autour de soi, cherchait en vain son bien disparu, puis, à court d'expédients, recommençait. Après quelques instants de ce manège, il lui vint une idée. Il déposa dans l’emplacement toujours vide la brindille qu'il tenait, puis, feignant de repartir, il alla se mettre en observation à quelques pas de là. Le voleur aussitôt d'accourir et de
semble ici tout à fait nul ; s’il s'agissait de voler le maitre, qui apparaît nettement au chien comme un supérieur, faisant la loi et ayant droit à l’obéissance, il est probable qu'une sorte de pré-remords se produirail.
Un terre-neuve et un mâtin se livraient un combat furieux sur la jetée de Donaghadee ; ils tombent ensemble à la mer; lemâlin, mauvais nageur, manque de se moyer; mais le terre-neuve, oubliant sa colère et rappelé à ses instincts de sauveteur par le contact de l’eau, saisit le mätin en péril et le ramène au rivage !. Ici il y a plus qu'un sentiment de justice : on voit poindre la bienfaisance instinclive.
1 Arago, Œuvres, partie H, p. 66.
s'emparer du fétu; mais le légitime propriétaire {ond sur lui et, du bec et de l’aile, lui administre une furieuse correction. L'autre ne se défendit que mollement et se sauva tout penaud. Peut-on, demande le naturaliste, méconnaitre en cet exemple la manifestation, chez le premier sujet, d’un sentiment très net du droit de propriété et, chez le second, d’une conscience non moins nette de la violation de ce droit social ?
Selon les naturalistes, dans un grand nombre d'espèces animales, l'indépendance de la conduite individuelle est limitée par la nécessité de faire concorder sa conduite avec celle des autres membres de la société ‘ ; il semble bien que les divers membres ont la conscience plus ou moins vague de cette limitation nécessaire en vue du groupe, de cette subordination du moi individuel à un moi collectif qui en est inséparable. Aussi l'intérêt personnel accepte-t-il un « retard » dans la compensation qui lui est due par autrui. Quand la compensation du service rendu subit un retard indéfini ou devient irréalisable, il y a sacrifice, parfois de la vie, pour aider un autre membre de la même famille ou de la même société. Les naturalistes citent des cas de ce genre chez les animaux. M. Houssay, qui a choisi les canards pour sujets de nombreuses expériences, jette de petites pierres à des canards prenant leur ébats sur une pièce d’eau, jusqu’à ce qu'il en atteigne un derrière la tête. Complètement étourdi
ar le coup, le canard perd l'équilibre et bascule, de façon à flotter sur le dos, la tête sous l’eau et les deux. pieds en l'air. Les autres, qui jusqu'à ce moment: n'avaient songé qu'à fuir de tous côtés en évitant les projectiles, ne s’en soucient plus maintenant; on peut continuer à faire pleuvoir les pierres autour d'eux et sur eux sans qu'ils s’en émeuvent. Chacun à tour de rôle approche de la victime, la pousse de la patte, la pousse de l’aile, plonge en dessous, la soulève jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé son aplomb : « cette résurrection est accueillie avec une satisfaction manifeste et
1 M. Houssay, Revue philosophique, ibid.
manifestée : ». Qu'est devenue ici la prétendue loi universelle de la lutte égoïste pour la ve ou encore « pour la puissance ? » Les membres d'une même bande de canards ont toujours beaucoup d'affection les uns pour les autres et ne s’abandonnent jamais dans les cas critiques. M. Houssay raconte que, si l’on s’em- -pare d’un d’entre eux et qu’on lui enveloppe la tête d’un sac en papier ou en toile, ses amis, dispersés par le premier émoi, l’aperçoivent dans son embarras et, malgré la peur que cause la présence du mauvais plaisant, tirent, lacèrent le papier ou la toile, jusqu'à ce qu'ils aient délivré leur camarade. Au contraire, le
même tour joué à un chat devant ses commensaux fera souvent détaler ceux-ci, préoccupés de leur danger personnel ; ce qui n'empêche pas le chat d’être capable aussi d'affection dévouée *.
1 Revue philosophique, mai 1893.
2 Voici, chez un chat, un exemple de bienfaisance réfléchie, qui, ayant pour objet un homme, prend un caractère déjà humain. M. le baron de Ring, ancien directeur politique au ministère des affaires étrangères m'a fait la communication suivante :
« À l’époque où j'étais chargé, comme ministre plénipotentiaire, de l'agence et consulat général de France en Egypte, il y availà ma résidence au Caire un beau chat noir, que je gralifiais parfois d’une cuisse de volaille. Ces bons procédés me gagnèrent son cœur, et il finit par me suivre comme un chien dans mes promenades au jardin, en venant souvent se frotter contre mon pantalon. Un jour, au moment où je passais devant un bouquet très serré d'arbrisseaux plantés à 1 mètre environ de l’allée que je suivais, le chat donna des signes d’inquiétude; il quitta le chemin pour décrire un demi-cercle de 4 à 5 mètres vers la gauche, visiblement daus le but d'éviter le petit fourré en question, miaulant sourdement et jelant des regards. aigus alternativement sur moi et sur le fourré. Gela me parut bizarre. Je continuai néanmoins ma promenade jusqu’au bout de l'allée, et revins ensuite sur mes pas, toujours suivi par le chat. Lorsque je m'approchai de nouveau des arbrisseaux, mon compagnon recommenca son manège, mais en l’accentuant, Il miaula de facon plus lamentable, puis mordit mon pantalon et tira sur lui de toutes ses forces. Enfin, voyant qu’il ne parvenait point à me faire dévier de la ligne droite, il bondit vers le rebord du chemin et se planta entre moi et le buisson daus l'attitude, bien connue, de ses congénères lorsqu'ils craignent une altaque. Pour le coup la lumière se fit dans mon esprit et je compris que le buisson recélait un danger. Mais lequel? Lorsque je revins à la maison, je contai l’aventure à un de mes drogmans, M. Nauviar, actuellement vice-consul de France à Volo, qui me dit : « Je suppose qu'il y a là un serpent. Le chat n’aurait pas fait tant de facons pour une tarentule ou un scorpion, Je connais l'adresse d’un psylle; je ie
FouizLée — llém. sociol. de la morale. 9
A9. LIVRE ï. — MORALE BIOLOGIQUE DES IDÉES-FORCES
Dans les sociétés animales, les diverses qualités morales, telles que l’obéissance, la fidélité, la sympathie mutuelle, l’abnégation, le sentiment du devoir et de la solidarité, etc., sont plus ou moins généralisées selon que l'organisation est plus ou moins définie et étroite. Chez les abeilles et les fourmis, les diverses vertus sociales ont acquis un haut degré de développement. La fourmi ouvrière est à tel point consciencieuse dans l'exécution des travaux, qu’elle s’y use très vite; sir SJ, Lubbock a vu des ouvrières travailler plus de seize heures par jour. Aussi ne vivent-elles qu'environ six semaines. Elles pourraient vivre facilement une ou même plusieurs années en invoquant, comme certains socialistes, le « droit à la paresse ». Lubbock a vu ses fourmis cap-
ferai chercher demain matin, pour qu’il tire la chose au clair ». — « Très bien », répondis-je; « seulement ayez soin de veiller à ce que votre spécialiste n'apporte pas un serpent avec lui dans ses vêtements. On dit que ses pareils le font quelquelois ».— «N'ayez crainte », reprit M. Naggiar, «il opérera en calecon de bain ». — C'est ce qui eut lieu. Le lendemain, en effet, le psylle fut conduit par nous devant le bouquet d’arbrisseaux ; il était vraiment en caleçon de bain, et avait passé entre le caleçon et son flancun morceau de bois en forme de règle. A la main il teuait un flageolet, dont il se mit à jouer, à peine arrivé à l'endroit désigné, Après cinq ou six minutes, un serpent sortit lentement du fourré, et, prompt comme la foudre, le psylle, laissant tomber sa
etite flûte, le saisit par la queue de la main gauche, un peu plus Faut de la main droite, qu’il fit glisser jusqu'au cou de la bête, afin de l'empêcher de mordre. Ceci fait, il lächa la queue, prit, de la main devenue libre, le morceau de bois, et s’en servit pour casser les crocs du serpent. C'était une vipére cornue ou céraste (l'aspic de Cléopâtre), un des êtres les plus dangereux de la création. Il est donc fort probable que le chat m'avait sauvé la vie; en tout cas, telle avait bien été l'intention de la vaillante bête; car elle avait elle-même bravé l& mort en se campant entre moi et le fourré, où elle savait blotti un ennemi si redoutable. — Une fois le céraste rendu inoffensif, on le jeta dans un sac apporté par le psylle; le chat, qui nous avait suivis, mais s'était tenu un peu à l'écart, pénétra dans le buisson et en ressortit presque aussitôt pour se frotter de nouveau contre mon pantalon; c'était sa facon, à lui, de me féliciter de l'issue de l'affaire. Il fit plus encore : lorsque, quelques instants après, de retour à la maison, j'entrai dans mon cabinet, il m'y suivit et vint s'étendre sur mes genoux, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. IL comptait évidemment, et avec raison, qu'après le service qu'il m'avait rendu, je ne trouverais pas cette familiarité déplacée.
« L'histoire est très instructive, en ce sens qu'on ne peut raisonnañÿlement meltre sur le compte d’un aveugle instinct d’animosité contre es reptiles la conduite de la bête. La combativité dont elle a fait la preuve était raisonnée. Ce qui le montre, c’est que, du moment
LS
tives dépasser l’âge de huit ans et même de douze ‘. Les fourmis n'hésitent pas à risquer et à sacrifier leur vie pour défendre des camarades, ou dans l'intérêt de la communauté. On. les voit souvent se jeter à l’eau et se noyer volontairement afin de faire de leur corps un pont pour leurs compagnes. L'assistance mutuelle est la règle dans les fourmilières. Une fourmi s’épuise-t-elle à traîner un trop lourd fardeau, une compagne qui était légèrement chargée s’arrête, dépose son propre fardeau, saisit une des extrémités de la charge trop lourde, aide au transport, puis revient à sa propre charge. Des ouvriers travaillant ensemble feraient-ils autrement ? On connaît aussi tous les exemples de secours aux fourmis blessées ou infirmes. Un jour, Belt observait une colonie de fourmis (£celon humata) et plaça une petite pierre sur l’une d’elles. ‘Dès que la fourmi la plus voisine s’en fut aperçue, elle retourna en arrière, très excitée, et avertit les autres fourmis. Toutes vinrent à la rescousse et finirent, en unissant leurs efforts, par délivrer la prisonnière. Une autre fois, Belt couvrit une fourmi de terre, ne laissant dépasser que la tête. Une fourmi
où le chat a vu {rois hommes, dont deux armés,se diriger du côté du buisson où se trouvait le serpent, il s’est abstenu de toute intervention, se bornant à contempler le drame à distance, se gardant bien de dépenser désormais un courage devenu inutile. Puis, son ennemi une fois mutilé et captif, il s’en est réjoui avec moi, àsa manière, celle des chats, chez lesquels la joie ne se manifeste jamais avec bruit, avec exubérance, comme, par exemple, chez les chiens. Un homme à la fois dévoué, brave mais prudent, et ennemi de toute mise en scène, se serait conduit exactement de même façon.
« Quelques années après la pauvre bête périt victime de la politique anglaise. Mon successeur l'avait fait transporter à Alexandrie, où elle disparut, en effet, lors du fameux bombardement, dans les flammes qui dévorèrent le consulat général de France. — Cela m'a fait de la peine.
« Peut-être un chat européen se serait-il montré moins intelligent ou moins héroïque; c’est possible. Les animaux domestiques de race égyptienne, chevaux, ânes, bœufs, chiens, chats, sont manifestement mieux doués que leurs congénères de chez nous. Cela tient vraisemblablement à la circonstance que la série de leurs ascendants a été plus longtemps en contact avec des hommes civilisés. Le chameau, qui, lui, a été introduit en Egypte relativement tard (car son image ne figure sur aucun monument de l’époque pharaonique), est là-bas tout aussi stupide qu'ailleurs. »
! Lubbock. Fourmis, quépes et abeilles, 2 vol. Paris. Félix Alcan,
nas 1.
qui passait aperçut la patiente et, ne pouvant la tirer d'affaire, s’éloigna. Belt croyait qu’elle avait abandonné sa compagne ; elle était seulement allée à la recherche de renfort : « elle reparut bientôt avec une douzaine de compagnes, toutes évidemment au courant de la situation, car elles vinrent droit à la prisonnière et l’eurent bientôt délivrée. Il me semble qu'il y avait là plus que de l'instinct ». Selon Huber, quand il s’agit de défendre la république, abeïlles et fourmis atteignent les limites extrêmes de l’héroïsme : « On sait qu’on peut partager les fourmis en deux par le milieu du corps sans leur ôter l’envie de défendre leurs foyers. La tête et le corselet marchent encore et portent les nymphes dans leur asile. »
On connaît le cas d une mère abeille qui, ayant failli se noyer, fut ranimée grâce aux soins empressés que lui prodiguèrent les ouvrières accourues à son aide.
Une fourmi que le naturaliste Latreille avait privée de ses ailes fut soignée par ses congénères qui couvrirent ses blessures de leur salive. Dans leurs batailles, les fourmis emportent les blessés et les respectent. Plusieurs espèces animales ont l’habitude d'adopter les orphelins. Le singe, — le mâle aussi bien que la femelle, — adopte et élève toujours les petits orphelins avec la plus grande sollicitude.
J. Franklin rapporte que deux éléphants indiens, poursuivis par des chasseurs, étant tombés dans une de ces fosses couvertes de branches que l’on creuse pour leur capture, l’un des animaux parvint à se hisser hors du trou, et ne songea pourtant pas à fuir avant d’avoir porté secours à son compagnon, qu'il aida à sortir en lui tendant sa trompe?
L’obéissance aux chefs, aux plus forts ou aux plus expérimentés, qui constitue la discipline, est strictement observée dans plusieurs communautés animales, Les éléphants, par exemple, vivent en troupes sous la conduite d’un chef choisi parmi les plus sagaces et les plus
1 Sur les abeilles, lire le livre de M. Maeterlinck. ? Franklin. Vie des animaux, t. I, p. 180.
prudents. Celui-ci règne par la confiance qu'il inspire et par la douceur qu'il montre. Vient-il à commettre quelque faute qui a mis la troupe en péril, on le remplace immédiatement par un autre. La notion de justice dans les rapports sociaux existe chez les abeilles, les lourmis, les cigognes, l'éléphant, et chez quelques singes ; « l'éléphant la possède même, dit Franklin, à un degré tout à fait remarquable. Cette notion, sans laquelle la conservation et le progrès de l'association seraient impossibles, est d’ailleurs une des premières à se former. » Il en est de même de la notion d'assistance mutuelle; nous en avons vu déjà des exemples. On pourrait les multiplier. L'assistance est même organisée. Si un troupeau de bœufs sauvages s’éparpille dans une plaine herbeuse, des sentinelles veillent à la sûreté. Au sommet d’un dôme de lermites, sur un tronc d'arbre abattu, ces sentinelles scrutent l'horizon, prêtes à donner l'alarme si elles voient ou sentent quelque fauve. In un clin d'œil vaches et veaux se réunissent alors, et les taureaux prennent place alentour, présentant à l’agresseur un rempart de cornes menaçantes. Les vigies, en renonçant pour un temps à satisfaire leur appétit, font à l'intérêt général un sacrilice. À leur tour, d’autres viendront occuper le poste de surveillance, afin que les premiers salisfassent à loisir leur faim. C’est un exemple de mutualité systématique. Les buffles en troupeaux se défendent contre le tigre, se le renvoient à coups de cornes et le tuent rapidement. Les chevaux en société repoussent ainsi les carnassiers, auxquels ils ne pourraient qu'avec peine résister individuellement. Les hirondelles, et tous les oiseaux migrateurs ne peuvent traverser d'immenses espaces qu'en s’aidant mutuellement et en faisant le voyage par grandes bandes. Les perroquets, les antilopes, les grues se protègent d’une manière analogue ; les bandes de corneilles, grâce à la perspicacité et à la conscience de leurs gardes, ne se laissent presque jamais approcher. M. E. Edwards a décrit les sociétés de corbeaux, dont les colonies occupent, dans certains bois, une étendue considérable et dont les membres s'élèvent à plus de deux cent mille individus. D'après
Abbolt, les corbeaux auraient vingt-sept manières de crier, chacune ayant un rapport certain avec une manière déterminée d’agir et de s’entr'aider.
On rabaisse la moralité élémentaire des animaux en voulant la réduire à une sorte d’instinct aulomatique ct aveugle, où l'intelligence n'aurait aucune part. L'animal est beaucoup plus intelligent qu'on ne croit. On ne saurait même refuser aux animaux supérieurs un certain sens de la finalité et une certaine réflexion, qui sont des conditions élémentaires de la moralité.
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire raconte qu'un chimpanzé, récemment arrivé au jardin du Muséum, qui se suspendait à une corde portant un nœud dans sa longueur, voulut d’abord défaire ce nœud au dessus de sa tête, tandis que son poids, tirant au dessous, tendail à le serrer. Après quelques efforts, il remonta le long de la corde, au-dessus du nœud, et, sc tenant renversé, la tête et les bras en bas, il parvint à dénouer la corde en faisant passer dans le lacet le bout demeuré libre. M. Renouvier reconnaît qu'il y a là un talent de tirer des conclusions, mais non, dit-il, une conception d’un syllogisme ou d’une suite de syllogismes. Certes, le singe aurait été bien embarrassé de mettre son action sous forme syllogistique; mais un membre de l’Académie des sciences, suspendu à une corde et ayant à la dénouer, pourrait être tout aussi embarrassé que le singe s'il lui fallait n'agir qu'à la condition de meltre ses actes sous forme de syllogismes : — Tous les corps sont pesants, or j'ai un corps, done mon corps est pesant. Un corps pesant suspendu au bout d’une corde nouée serre le nœud par sa pesanteur ; or mon corps est suspendu à une corde nouée ; donc il serre le nœud par sa pesanteur. Un corps pesant suspendu au-dessus du nœud d’une corde n’exerce plus de pression sur ce nœud; or, je me suspends au-dessus de la corde, done je n'exerce plus de pesanteur sur le nœud, -etc., etc. Le fait est qu'un membre de l’Académie des sciences ne syllogise pas plus que le singe, quoiqu'il ait la parole, condition essentielle pour mettre un raison-
nement en /orme, comme les lettres sont essentielles pour faire de l’algèbre.
Certains anthropoïdes sauvages cassent des rameaux ct s’en servent pour chasser les mouches, ce, qui est un exemple de finalité réfléchie. Le gorille poursuivi par le chasseur brise une grosse branche et s’en fait un formidable bâton. Darwin a vu un jeune orang qui eut de lui-même l’idée de faire d’un bâton un levier. Une troupe de babouins, poursuivie par Brehm, se rélugia sur une hauteur et, de là, fit lomber sur l'agresseur une grêle de projectiles. Gertains singes savent choisir les pierres les plus aiguës et s’en servir pour ouvrir les huîtres. Ils savent aussi se servir de pierres pour casser les noix. M. Romanes à vu un bebus apprendre tout seul, après bien des efforts, à dévisser et à revisser une vis, puis appliquer sa découverte à d'autres vis et devenir assez habile à cette opération amusante”.
M. Romanes à appris à un singe la numération jusqu’à cinq. Demandait-on au hasard deux, quatre, {rois, cinq pailles, le singe présentait le nombre demandé, L'homme a des « concepts » et des signes de concepts, qui sont les noms; la conception des qualités générales et les signes de valeur dénominative manquent à l'animal. Celui-ci, dit M. Romanes, n'a que des signes « dénotatifs », c’est-à-dire s'appliquant à des objets particuliers, à des actes particuliers, à des. qualités particulières. Quand un perroquet appelle un chien ouaou-ouaou (ce qui s’apprend aisément à un perroquet comme à un enfant), l’on peut dire en un sens qu'il nomme le chien; mais, dit Romanes, il n’y a pas là « prédication » de caractères appartenant au chien !. — Si fait, peut-on répondre, il y à là reconnaissance du
. + Un perroquet, appartenant à une famille de ma connaissance, a l'ha bitude de dire : bonjour monsieur ou bonjour madame, selon qu’il a affaire à un sexe ou à l’autre, sans se tromper jamais. Un jour, un prêtre en soulane s'approche ; le perroquet commence : bonjour
ma.…., puis, devinant un autre sexe que le féminin, s'arrête décontenauce et muet.
! Romanes, l’Intelligence des animaux, Paris, Alcan.
caractère aboyant et de la voix qui appartiennent au chien. — Mais, «il n’y a pas énonciation d’un ?wgement à l'égard du chien ». — Il y a cet implicite jugement : — Voici la bête qui fait ouaou-ouaou. Le perroquet et l'enfant très jeune sont à peu près au même point. Si j'appelle un chien par son nom et que je lui donne un ordre, il comprend parfaitement mon langage ; donc il parle lui-même intérieurement dans son imagination ; donc, s’il avait le larynx fait comme moi, il pourrait luimême prononcer son nom ou le mien et il ne se tromperait pas dans l'application de ces noms; il ne me prendrait pas pour lui ni lui pour moi. Il ne confondrait pas manger avec boire et, ayant faim, il pourrait luimème substituer le mot manger à ses petits cris d'appel suppliants en face d’un bon morceau. En tout cas, le singe le ferait, et il est impossible ici de méconnaître des jugements encore grossiers, concrets sans doute, mais que la possession de signes pourrait rendre plus abstraits et plus subtils.
L'énorme infériorité du singe par rapport à l'homme est dans son langage; il en a un cependant. Le gorille, en marchant à l'ennemi, pousse un cri perçant qui rappelle le cri de guerre du sauvage, et, comme les athlètes, il se frappe la poitrineavec les poings. On sait qu’un récent observateur, M. Garner, a phonographié les cris et articulations des singes et y a cru découvrir une langue rudimentaire. 11 y aurait, par exemple, un mot particulier pour boire, un pour manger. Certains cris spéciaux annoncent le danger; les compagnons comprennent parfaitement ces cris et accourent à la défense de la communauté, Darwin raconte qu'un gibbon savait moduler une octave. Les chimpanzés noirs se réunissent parfois en certain nombre pour donner une sorte de concert bruyant; ils font alors de la musique en tambourinant avec des bâtonnets sur des bois creux, comme font certains nègres d'Afrique. De l'instinct musical à l'instinct de la parole, il y a une distance que l’homme seul a su complètement franchir. Les chimpanzés, gorilles, orangs et autres grands singes vivent seulement en familles ou en petites bandes, par-
fois isolcs. Ils n'ont pas l'esprit de sociabilité large qui distingue l’homme : c'est probablement une des causes qui ont arrêté leur développement ; mais, dans de meilleures conditions, plus favorables à la sociabilité, ils auraient pu atteindre un état mental, social et moral beaucoup plus élevé. La sensibilité du singe, par la conscience et quelquefois par la réflexion qu’elle implique, a des traits humains. Un jeune chimpanzé du capitaine Pagne, en arrivant à bord, tendit de luimême la main à quelques marins qui lui plurent et la refusa à d’autres. Les anthropomorphes caressent et embrassent les êtres qu’ils affectionnent ; le vieux gorille punit les jeunes en les souffletant. On a vu des femelles sauvages du genre gibbon laver soigneusement le visage de leurs petits dans l’eau de la rivière. La femelle du gorille chasse les mouches qui s’approchent de son enfant endormi. Une guenon anthropoïde du jardin zoologique de Dresde avait une grande affection pour M. Schæpf, le directeur ; quelques instants avant de mourir (elle était phtisique), « elle entoura de ses bras le cou de M. Schæpf, regarda longuement son ami, l'embrassa trois fois, lui tendit une dernière fois la main et expira ». De tous ces sentiments altruistes, dirigés par une intelligence déjà développée, à la bonté et à la moralité proprement dites, il n’y a pas une distance aussi infinie que voudraient nous le faire croire les Bossuet ou les Kant.
James Malcolm, « observateur exact » selon Romanes, avait embarqué avec lui deux singes sur un bateau. Un jour, le plus jeune tombe à la mer ; à cette vue son compagnon s’agite fiévreusement, saisit d’une main le bord du navire, et de l’autre tend à son camarade le bout d’une corde qu'il avait enroulée autour de son corps. La corde n’était pas assez longue, mais les matelots, témoins étonnés du fait, en jetèrent une autre à laquelle le noyé put s’accrocher. Leur action secourable ne faisait que continuer celle du singe.
Bien connus sont les dévouements des singes cynocéphales qui vivent en grandes troupes. Les mères, dans le danger, n’abandonnent point leurs
VON CETTE Nr
petits el s’exposent à la mort pour les défendre. On a souvent cité, d'après Boehm, le cas de ce vieux mâle qui, voyant un jeune attardé et près d’êlre pris par les chiens, marcha au-devant d’eux, saisit dans ses bras le jeune menacé et l’'emporta en triomphe.
On sait combien le sentiment maternel, une des principales sources de la bonté, est développé chez la femelle d’une multitude d'animaux. Parmi les volatiles, il est bien souvent poussé jusqu'à l'héroïsme. Une cigogne blanche surprise avec ses petils dans un incendie qui éclata à Delft, et se voyant incapable de les emporter, se laissa brûler avec eux. On voit des oiseaux, dit G. Leroy, lorsque leurs petits sont menacés de périr par le froid et la pluie, les couvrir constamment de leurs ailes au point qu'ils en oublient le besoin de se nourrir et meurent souvent sur eux. ‘ » Les chasseurs d'ours blancs, de lions, de phoques, etc. savent comme la femelle est toujours 1 prête à se sacrifier pour défendre sa progéniture. Des femelles d'éléphants, poursuivies
ar des chasseurs qui avaient mis le feu aux broussailles au milieu desquelles elles se cachaïent avec leurs petits, puisèrent, tant qu'il leur resta assez de vie, de l’eau et du sable et en couvrirent ceux- ci pour les protéger contre les flammes.
Au Brésil, Spix a vu une femelle de singe séentor Niger blessée d’un coup de feu, rassembler ses dernières forces pour lancer son petit sur les rameaux voisins, puis, ce devoir maternel rempli, tomba de l'arbre et expira. Le capitaine américain Hall fut témoin d’un fait analogue à Sumatra, et ce fait a été souvent cité. « Le premier coup de feu. dit-il, brisa le grand orteil de la mère, qui poussa un cri horrible. Puis, soulevant à l'instant même son enfant aussi loin que ses grands bras lui permettaient d'atteindre, elle le lächa vers les dernières branches, qui semblaient trop faibles pour la supporter elle-même... A partir de cet instant, la pauvre mère sembla s’oublier elle:mème pour ne plus songer qu'au sort de son enfant. Jetant, de moment en mo-
1 Lettres sur les animaux, p. 68.
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ment, un coup d'œil vers l'extrémité de l'arbre, elle exhortait son petit avec la main à s'échapper au plus vite. Elle semblait lui tracer la route qu'il devait suivre pour gagner, de branche en branche, les parties sombres et inaccessibles de la forêt. La seconde décharge étendit l’animal à terre‘ ».
À Montpellier, un théâtre fait de bois brûlait. Une chatte, tout effarée, parvint à grand'peine à s’en échapper; mais, sitôt en sûreté, elle se rappela ses petits . que la frayeur lui avait sans doute fait oublier et on la vit s’élancer de nouveau au milieu des flammes. Bientôt elle reparut tenant un petit dans la gueule ; les pompiers apitoyés la secoururent de leur mieux avec l’eau des pompes. Malheureusement l'incendie était trop violent, la chatte, victime de son dévouement maternel, périt dans les flammes.
L'animal se dévoue par simple amitié. M. Milne Edwards raconte dans les Annales le fait suivant, dont il a été témoin. Dans une volière vivaient, parmi des oiseaux de différentes espèces, deux mésanges. L'une d'elles, un jour, se prit de querelle avec un oiseau à gros bec qui eut tôt fait de casser l’aile à Ja pauvrette et de la plumer en outre presque à moitié. Dans cet élat, la mésange ne put remonter au perchoir, elle resta couchée à terre. L'autre mésange, alors, d'apporter tout ce qu'elle put trouver de doux pour faire une sorte de nid à la blessée; puis, comme la nuit était fraîche, elle couvrit de son aile le dos déplumé de sa compagne. Elle la soigna ainsi pendant huit jours, lui apportant à manger, la réchauffant le soir de son aile étendue. Mais la mésange blessée ne put guérir et la seconde mésange ne lui survécut que huit autres jours. M. Milne Edwards demande s’il faut encore ici prononcer le mot d’instinct ou celui de bonté.
Chez une personne de ma connaissance, un serin vénérable âgé de dix-huit ans, voyant les moineaux du jardin voltiger autour de sa cage pour recueillir avidement les grains qui en tombaient — c'était l'hiver
1 Franklin, Viedes animaux, |, 45.
— se mit à arracher de grosses miettes du pain qu’on lui donnait et dont il était très friend, puis, à travers les barreaux, délicatement, il les passa, les déposa dans le bec même des affamés. Désormais le serin charitable eut ses pauvres. Parmi les oiseaux et les insectes, il est beaucoup d’espèces qui servent habituellement les vieux avec empressement et soignent les malades. Blyth a vu des corbeaux indiens nourrir généreusement leurs compagnons aveugles. Des fourmis observées par sir John Lubbock soignèrent pendant cinq ans une compagne estropiée. Letourneau a vu une vieille serine impotente nourrie bec à bec, pendant plusieurs années, par ses descendants. On voit que, chez les animaux, il y a déjà de l'humanité et de la pitié. Ils n'ont pas lu Zarathoustra.
La grande différence entre les sociétés animales et la société humaine, c’est que les premières demeurent toujours des groupes particuliers et fermés, généralement hostiles les uns aux autres et ne tendent nullement à embrasser l'espèce entière. L’abeille appartient à son essaim et à sa ruche, nullement à toute l'espèce des abeilles, dont elle n’a aucune représentation et aucun sentiment. Il subsiste sans doute quelque chose d'analogue dans les nations humaines : l’essaim français et l’essaim allemand ont chacun leur vie propre et leurs sentiments propres; les patries ont quelque chose d’exclusifet de plus ou moins fermé. Malgré cela, la société humaine, chez ses meilleurs représentants et dans les nations les plus civilisées, les plus intellectuelles, les plus morales, tend à embrasser le genre humain. Nous avons tous déjà l’idée de cette société universelle; grâce à celte idée-force, chaque homme peut s'ouvrir de plus en plus à l'amour de l'humanité.
En somme, quoique les sociétés animales demeurent trop particulières, on voit, par l’effet de la vie en commun, la moralité se développer chez les animaux: divers sacrifices, l’accomplissement accidentel ou régulier de certains devoirs deviennent nécessaires ; il y a une restriction imposée aux actes, chacun ne pouvant
plus, au sein de la communauté, se livrer sans frein à ses passions et à ses appétits ‘. De plus, à la justice élémentaire se joint une sorte de charité instinctive qui, nous l'avons vu, peut aller jusqu'au dévouement. La morale des animaux est, comme la nôtre, la lutte contre la lutte pour la vie ; elle est l’organisation des individus en société, le dévouement à la cause commune. La question sociale a été posée par le monde animal comme par le monde humain, « avec cette différence, a-t-on dit, que, dans le premier, elle a été déjà résolue ».
De l’ensemble des doctrines sur la vie et sur ses diverses formes animales veut-on tirer une conclusion qui soit vraiment scientifique et philosophique, parce qu'elle sera vraiment contenue dans les prémisses et
ue les prémisses elles-mêmes embrasseront la réalité entière? Voici en quelques mots ce qu'on devra dire, — et nous ne donnons pas cette conclusion comme une hypothèse, mais comme une vérité démontrée : — Le monde vivant est tout entier régi par deux lois, celle de la concurrence pour la vie et celle de l’accord pour la vie, que nous avons trouvées à l’œuvre dans l'éthique animale. La loi de la concurrence, transportée dans l’ordre social, y a pour conséquence, même chez les animaux, le développement de l’individualité ; la loi de l'accord pour la vie entraîne, même chez les animaux, le progrès de la so/idarilé. Ne voir qu’une seule de ces lois, c’est confondre la partie avec le tout; les embrasser toutes les deux, avec leurs conséquences légitimes, c'est, en faisant œuvre de science, comprendre le passé et pressentir l'avenir.
La morale des pseudo-darwinistes et des nitzschéens n'est pas même vraie des bêtes, et on voudrait en faire la règle des hommes !
! Voir sur ce sujet. Vianna de Lima. L'homme selon le transformisme, Paris, Alcan.