CHAPITRE IV
MORALE BIO-SOCIOLOGIQUE (surre). — LOIS DE SÉLECTION, D'ADAPTATION ET DE VARIATION
I. — Loir DE SÉLECTION NATURELLE. — Vrai sens et vraie portée de cette loi en biologie. — Son action etses limites dans les sociétés humaines. Modifications qu’elle y subit. — Toute sélection estelle un progrès. — Les sélections sociales spontanées et leurs imperfections. Sélections militaires, politiques, économiques, etc. Nécessité de la sélection volontaire et réfléchie.
IL — Lor pe L'ADAPTATION. — 1° L’adaptation interne des organes entre eux est-elle toujours un progrès. — Loi de variation corrélative et de compensation. — 2° L'adavntation externe au milieu est-elle toujours un progrès. Infériorité extrinsèque de certaines supériorités intrinsèques. Application aux sociétés.
II. — Lor. pe VARrTATION. — Importance capitale et primordiale de cette loi. — Lacune du darwinisme à ce sujet. — Les divers facteurs biologiques de la variation. — Importance de l’association, même dans le monde animal. — Caractères de la variation dans l’humanité. — La variation et le progrès par les idées-forces. — L'adaptation intelligente du milieu remplaçant l'adaptation au
milieu.
I. — De même que la loi de la concurrence vitale, celle de la sélection doit être interprétée avec une rigoureuse exactitude et par le biologiste et par le moraliste.
Toute variation, si insignifiante qu'elle soit, se conserve et se perpétue, si elle se trouve être wtile. » Voilà le principe de Darwin. C’est simplement, comme on
voit, l’éloge de la variation wfile. Tout dépend donc et de ce que produit et de ce qui produit la variation.
Darwin ne s'occupe guère de savoir comment sont apparues les variations heureuses. Sur ce point, son
principe de la sélection a été réduit par les plus récentes recherches à un rôle secondaire. On peut distinguer d'abord, chez les animaux, des caractères organiques internes, qui déterminent le degré que telle espèce occupe dans l'échelle des, formes vivantes. Or, si ces caractères sont susceptibles de modification, c’est avant tout par »2ulalion plus ou moins rapide, comme l’a montré de Vries, puis par croisement, enfin par sé/ection; mais le rôle de cette dernière se borne à éliminer les organisations 20n viables. Outre ces caractères organiques internes, il y à aussi des propriétés d'adaptation externe. Ces propriétés elles-mêmes ne se fixent guère par sélection si non dans le cas où la sélection est artificielle et dirigée par une intelligence. Le darwinisme s'applique alors de tout point. Mais, quand la sélection n’est pas dirigée, c'est l'adaptation directe au milieu qui l'emporte, comme l'avait soutenu Lamarck. En d’autres termes, il y a transformation progressive de l'organisme sous l'influence des besoins de la vie et du milieu. La multiplication et la variation des conditions vitales, en effet, déterminent nécessairement une différenciation des organes. Il y a alors conservation, à l’état réduit ou latent, des organes ayant échappé aux nouvelles influences, puis transmission héréditaire des caractères nouveaux. La sélection s’applique surtout aux propriétés acquises par l'organisme dans ses rapports avec d’autres organismes. L'adaptation, au contraire, s’applique aux changements qui résultent des réactions et rapports intimes ayant lieu au sein d'un même oryanisme et se transmettant par hérédité. Or, c’est la variation qui est vraiment explicative, sauf à avoir besoin d’être ellemême expliquée par une réduction à des causes plus intimes, inhérentes à la nature même dela vie. Lasélection, elle, est un simple procédé de triage; elle se borne à conserver ce qui a été produit antérieurement par une cause de variation autre qu’elle-même, pourvu que cette conservation ne soit pas incompatible avec celle de l’être vivant tout entier. Si la variation antérieure a produit une utilité, la sélection maintient cette utilité ; si la variation a produit une inutilité, un ornement, quelque
chose de surérogaloire, la sélection ne fera pas nécessairement disparaître ce qui n’est point incompatible avec la vie del’espèce. Parfois même, dans le mécanisme général de triage, certains caractères nuisibles pourront survivre en vertu de leur lien organique avec d’autres caractères utiles. La nature, en effet, ne procède pas comme les éleveurs qui, pour obtenir une race plus ou moins parfaite, isolent les individus de cette race d'avec tous les autres, de façon à empêcher le moindre mélange. L'apparition de quelques individus parfaits au point de vue de la lutte pour l'existence n’amène pas du coup la disparition de tousles autres individus. Ce fait rend possible des croisements du supérieur avec l’inférieur, et le résultat de ces croisements peut être l’atténuation des qualités si péniblement acquises par le supérieur *.
S'il en est ainsi, on ne saurait confondre, comme le font quelques-uns, le darwinisme avec la biologie même. Darwin est aujourd’hui dépassé; il s’est même produit une réaction, sinon contre lui, du moins au delà de lui. Le darwinisme nous montre simplement un des procédés par lesquels, dans la vie des végétaux et des animaux, les espèces les mieux appropriées au milieu l'emportent et se multiplient aux dépens du reste. Darwin ne prétendait pas expliquer l’évolution, mais seulementce grand fait biologique : comment les espèces se sépaz rent les unes des autres, séparation qui leur permet de se perpétuer côte à côte sans se mêler. C’est pourquoi Darwin a intitulé simplement son premier livre : l'Origine des espèces; or, selon la remarque de M. Perrier, l'évolution aurait pu se produire sans qu'il y eût d'espèces. La preuve en est que la race blanche, dans l'humanité, s’est perfectionnée sans se séparer spécifiquement des autres. On reconnaît d’ailleurs aujourd'hui que Darwin n'a même pas expliqué par la sélection extérieure la véritable genèse des espèces : on en recherche désormais les causes profondes dans la « mutation » intérieure.
1 Voir la discussion sur la Crise du darwinisme dans les Wissens-
chaftliche Beilage zum 15 Iahresbericht der philosophischen Gesellschaft an der Universität zu Wien, Leipzig, 1902.
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Il. — Pour le moraliste, ia question est de savoir avec quelles dfférences et modificalions la loi de sélection agit dans la société humaine. Comment y est-elle contre-balancée on complétée par d’autres lois; quelles conséquences pratiques découlent et de sa persistance et de sa modification dans l’ordre social?
Selection naturelle, au sens proprement biologique, signifie la mort de celui qui réussit le moins. Il y a, dans l'humanité, des races ou des peupies qui ont péri par manque de certaines qualités nécessaires au succès dans la lutte. Mais, au sein de la civilisation humaine, il existe bien d’autres procédés par lesquels les qualités utiles sont préservées et transmises. [l y a notamment l'éducation, dont nous avons déjà parlé, il y a les mœurs et les institutions, il y a-le langage, l'écriture et les livres ; il y a la science, l’art et la religion ; il y a enfin tout l'héritage social, qui n'est pas l’hérédité biologique.
Parmi ces divers facteurs de l'évolution humaine , l'habitude ou adaptation fonctionnelle gagne en importance à mesure que s'accroissent l’activité et la complexité de la vie ; elle devient le principal agent de progrès dans les sociétés civilisées. La survivance du plus apte se borne d'ordinaire à la conservation de ceux chez qui la somme des capacités intrinsèques a été le mieux façonnée
par les habitudes et changements fonctionnels. Cette survivance peut se produire, soit par transmission héréditaire des caractères acquis, soit par sélection sociale.
Comme les variations avantageuses triées par sélection constituent, d’une manière générale, une force supérieure pour l'individu, on a voulu conclure de la sélection naturelle que « la loi de nature est la loi du plus fort », et on à transporté cette loi telle quelle dans l'humanité. Mais le terme de force ne précise rien. Croire que la force supérieure est simplement une quantité plus grande, abstraction faite de toute gualilé, c’est oublier que la quantité pure est abstraction pure. Dans la réalité concrète, la quantité est toujours le
quantum d'une certaine qualité. Tout dépend donc de cette qualité même et de sa valeur. Ce sont les propriétés acquises dans la constitution interne qui réali-
sent les principaux avantages dans la sélection externe. Et ces propriétés elles-mêmes ne résultent pas seulement, comme certains darwinistes l'ont soutenu, d'une lutte intérieure entre les cellules ; elles résultent surtout d’un accord entre elles et d’une coopération finale: L'opposition n’est, ici encore, qu'un premier degré etun moyen de l'harmonie intime, qui, à son tour, devient un moyen de supériorité au dehors. La sélection du plus aple n’est donc pas nécessairement la sélection du plus /ort; elle est la survivance du mieux approprié aux conditions particulières. Tel individu peut être le plus résistant dans tel milieu; il peut aussi être simplement le plus favorisé par le Lasard. Vous jetez en l'air des graines, dont quelques-unes tombent sur la pierre, d’autres dans de la terre végétale; celles-ci ne sont pas plus « fortes », ni même plus « résistantes » que les autres, peut-être moins ; elles ont eu plus de chance. Le ténia parasite du porc a pour hôte intermédiaire le rat, où il ne peut se reproduire et où, parvenu à un certain développement, il s’atrophie et meurt; il faut donc, pour la propagation de cette espèce, qu'un rat, qui ait préalablement mangé des excréments d’un porc infesté, soit à son tour mangé par un autre porc; circonstance rare, le porc n'étant pas naturellement carnivore. Cette adaptation complexe, qui émerveillera peut-être les cause-finaliers de bonne volonté, n'est qu'une rencontre de hasards et de chances, c’est-à-dire de nécessités. Que d'êtres dans la nature, et peut-être
que d'espèces ont dû leur survivance à un ensemble
de circonstances fortuites !
Dans le règne animal, la nature supprime les défauts en supprimant les individus, soit par le triomphe d’autres individus mieux doués, soit par l'extinction de la race mal douée. Dans la société humaine, la suppression des défauts n’entraîne pas nécessairement celle des individus ou de la race : elle peut avoir lieu par des moyens intellectuels et moraux, non plus seulement physiologiques. C'est ce qu'oublient les moralistes pseudo-darwiniens.
Enfin, toutes les variations corporelles arrivent dans