‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 55 sur 76 · R TER · texte numérisé non relu

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LOI DE LA SÉLECTION NATURELLE ï 209

l'humanité à présenter des chances à peu près en | de persistance; celle-ci finit donc par dépendrètdes progrès de l'intelligence, qui fixe la structure cérébrale: favorable. L'intelligence, dans une large mesure, affranchit de la sélection naturelle qui s’exerce à l’extérieur, au profit de la sélection artificielle et de la sélection intra-organique.

Si la sélection naturelle subsiste dans l'humanité, mais avec une foule d’autres lois qui la contrebalançent, quelles conséquences pratiques en peut-on tirer pour le progrès social? Les adorateurs de la force brutale se plaignent de voir la philanthropie, suspendant le jeu bienfaisant de la sélection naturelle, favoriser les faibles, les doux de cœur, les esprits raffinés dans un corps débile, ete. C’est se plaindre de ce que l’humanité n’est pas murée dans la loi de l’animalité. Encore l’animalité elle-même n’y est-elle pas emprisonnée, car les espèces sociables, où les faibles sont protégés, sont de beaucoup plus nombreuses que les insociables. On s’est même demandé si les lions et les tigres n'avaient pas été sociables jadis, puis réduits ultérieurement par les circonstances à une vie isolée. Mais qu'importe? Le lion, nous l’avons vu, n’est nullement le roi de la création.

Accordons d’ailleurs aux biologistes que la civilisation

contemporaine met trop de côté, sur certains points,

l’action dure et parfois salutaire de la sélection naturelle, sans la remplacer assez efficacement par d’autres moyens propres à empêcher l’abâtardissement de la race. Moralistes et législateurs, à notre époque, comptent surtout sur l’hérédité accumulée des effets heureux de l'éducation, du dressage, des institutions et des mœurs ; ils comptent, en un mot, sur la loi de Lamarck, qui admet l’hérédité des caractères acquis. Et ils ont raison dans certaines limites. Mais la race humaine, de plus en plus consciente de soi et de sa destinée, reconnaîtra aussi dans la « sélection physiologique » un des grands moyens d'éviter la dégénérescence des constitutions, des tempéraments, des caractères. Cette dégénérescence, « sorte de carie intérieure », est, dit Ball,

Fouiirée. — lilémwm. sociol. de la morale. 14

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un des dangers dominants qui menacent aujourd'hui toute notre civilisation. Un peuple qui ne parvient pas à réaliser l'idéal antique : mens sana in corpore sano, est destiné à dépérir et à disparaître. Le « Jaissez faire » absolu à ses dangers au point de vue social. Si la société laisse des classes entières d'individus vivre et pulluler dans des conditions désavantageuses pour l’espèce, sans chercher à modifier ces conditions, elle en supportera les tristes conséquences. La sélection, dans l'humanité, s'opère aujourd’hui trop au hasard, souvent à contre-sens. Chez les prolétaires, il y a des .conditions désavantageuses d'hérédité et de milieu social qui produisent un excès de mortalité; de plus, les guerres éminent en grande partie les éléments les meilleurs et les plus jeunes. Dans les classes riches, bien souvent, la sélection travaille à rebours, en conservant les moins aptes et les plus faibles : les mariages y sont moins des unions physiologiques et morales que « des fusions de capitaux et des associations de coffres-forts' »:; enfin l'hérédité y accroît encore la dégénérescence. Il y a là des maux contre lesquels la société doit lutter. Mais, en ce cas, la sélection cesse précisément d’être naturelle pour devenir artificielle et intelligente. Les êtres intelligents choisissent eux-mêmes des conditions mieux adaptées à leurs qualités supérieures ou modifient le milieu existant en vue de ces qualités. Si les conditions transforment l'animal, l'être intelligent transforme les conditions. Telle est la loi de l'existence humaine.

Tous les travaux récents montrent que, quand less. sélections sociales sont abandonnées à leur jeu na/urel, elles sont souvent malfaisantes et agissent d'une manière péjorative. Ce résultat se produit surtout lorsque les » sélections ont pour moyen la lutte et la guerre, non l'accord et la paix. Aux temps les plus reculés, chez les sauvages encore voisins des animaux, la guerre a pu favoriser la sélection des plus /orts, qui étaient d'ordinaire aussi les plus courageux ; mais, même alors, les fameux

1 De Greef, Discours de rentrée à l'Université nouvelle de Bruxelles,

LOI DE LA SÉLECTION NATURELLE sat

« bienfaits de la guerre » ont été problématiques. Nous avons prouvé plus haut que les principaux progrès du genre humain furent dus à des inventions paciliques, ainsi qu’à des groupements et concours de volontés”. Ge qui est certain, c’est que, chez les peuples civilisés, la grande guerre est devenue, en dépit des darwinistes, un moyen d’épuiser rapidement les nations. Depuis cent ans, les hécatombes. européennes ont, d’après la statistique, coûté la vie à vingt millions d'hommes. Or, c'était bien la partie la plus valide, la plus entreprenante, la plus courageuse de la population. Telle qu’elle s'exerce de nos jours, la sélection militaire n'élève pas le niveau et souvent l'abaisse. Le service militaire obligatoire est sans doute une nécessité absolue et, sous certains rapports, a quelques heureux effets ; mais, sous les autres rapports, même en pleine paix, il produit une sélection à rebours *.

On a souvent mis en lumière les effets péjoratifs d’une autre forme de sélection sociale : la sélection politique. C’est elle, nous l'avons déjà remarqué, qui tend

1 Voir le chapitre précédent.

? Ceux qu'il laisse au pays, ce sont les « inaptes », lesquels se marient plus tôt, ont une postérité nombreuse et lui transmettent généralement leurs « inaplitudes ». Voilà déjà un fâcheux résultat. Ce n’est pas tout : les meilleurs et les plus valides. absorbés par le service, restent deux ou trois ans dans les casernes, trop souvent livrés à des exercices qui n’élèvent guëre l'intelligence. ou, pour se reposer, aux tentations de débauche. Combien reviennent avec des maladies da : ‘‘uses 2{ transmissibles, dont les effets retombent sur la race, avec des hasitudes de dissipation. d'intempérance et d'inconlinence, enfin avec l'initiation au mallhusianisme! Combien se marient tard et ont moins d’enfants! Résullat final : stérilisation artificielle, dans une proportion notable, des eléments supérieurs de la nation, multiplication artificielle des éléments inférieurs. Comparez la population anglaise avec celle des pays qui ont été obligés d'établir le service militaire universel, et voyez la différence. Ainsi, même au sein de la paix, la préparation de la guerre, quelque indispensable qu’elle soit et pour tenir tout le monde en haleine et faire face aux dangers extérieurs, est déjà exterminante et détériorante; on périt par l'épée avant même de l'avoir tirée. Qu'est-ce donc lorsque la guerre éclate? Les maladies, les privations, les batailles fauchent la meilleure partie de la populalion. Quant aux vertus développées par la guerre, selon Moltke. elles se perdent trop souvent dans la sauvagerie. Les vertus des Boërs se sont sans doute montrées dans la guerre mais n’ont pas été créées par la guerre. Et les vertus anglaises, la guerre les a-t-elle perfectionnées?

à éliminer les indépendants, les énergiques, à favoriser les habiles, les souples et les menteurs. Un darwiniste, dans unlivre consacré tout entier aux sélections sociales, reproche fort justement à la sélection politique d’avoir fait périr par l'exil, par l’échafaud, par la prison, par la guerre civile un grand nombre d'hommes supérieurs”. Il reconnaît ainsi, — au moment même où, d’une façon générale, il faisait l'éloge de la lutte et du darwinisme social —, que la lutte aboutit justement à des résultats contraires au véritable progrès.

Même conclusion pour la sélection religieuse. Si les abus du célibat sacerdotal ou monacal ont éliminé en les stérilisant bon nombre d’éléments utiles, c'était le résultat d’une conception inexacte de la vie morale et sociale. Quant à l'élimination des familles d'élite par les persécutions religieuses, par les autodafés espagnols ou les Saint- Barthélemy, voudra-t-on encore en conclure l’éloge du « combat » ? Ou n'est-ce pas le cas de répéter que celui qui tire l'épée contre autrui la tire contre lui-même ? Væ vicloribus !

La sélection économique, divinisée par l’école de Manchester, n’est pas plus sûre que les autres. Les darwinistes comparent volontiers à la concurrence vitale la concurrence économique, d'autant plus que c'est le système de Malthus qui a provoqué celui de Darwin; mais, si leséconomistes de l’ancienne école s’extasiaient devant les beautés sans mélange de la concurrence et devant le triage qu’elle opère, il n’en est plus de même pour ceux de la nouvelle école, encore bien moins pour les : réformateurs sociaux. Ecoutez ces derniers : ils vous diront que, loin d’être un procédé de sélection infaillible, comme le prétendaientles darwinistes purs, laconcurrence économique produit souvent des sélections à rebours et des régressions. La concurrence, dans la société humaine, a pour unique règle la fameuse loi de l'offre et de la demande ; or, cette loi ne fait que constater un rapport numérique et brut entre le désir d’un objet chez les uns et le désir de travailler pour vivre chez les autres. Que

1 M. de Lapouge, Les Sélections sociales.

beaucoup de bras s'offrent, la main-d'œuvre baissera de valeur, sans qu'il y ait là aucune faute ou aucune infé riorité intrinsèque de la part des travailleurs. Que tels objets surabondent ou que la concurrence des pays étrangers, grâce aux nouveaux moyens de transport, avilisse la main-d'œuvre nationale, il n’y aura encore là aucune infériorité intrinsèque du côté des travailleurs, qui cependant en subiront les conséquences désastreuses.

On à fait observer, à ce propos, que les conditions de la concurrence et de la sélection ne sont plus identiques dans l'humanité et dans l’animalité. Chez les animaux d'une même espèce, les besoins sont très limités et les satisfactions que comportent ces besoins diffèrent peu d'un individu à l’autre : « les animaux luttent pour un minimum, où ils s'arrêtent’ ». Les besoins des hommes, au contraire, se prolongent en désirs sans limites, pour lesquels ils continuent de lutterentre eux. Ils visent donc à un marimum. De là, parmi les hommes, de grands écarts possibles entre la condition des uns et celle des autres. On peut même ajouter que le travailleur lutte d'ordinaire pour un #ünimum, le capitaliste pour un mazimum. Dans ces conditions, il se produit nécessairement d’extrèmes inégalités *.

Pourquoi la sélection économique entraîne-t-elle souvent de si lamentables résultats ? Précisément parce qu’elle a conservé la forme de la lutte. Siles campagnes se dépeuplent, c’est parce que la compétition y devient trop active et les profits trop maigres. Si les villes se peuplent, aux dépens de la santé et de la moralité publiques, c’est que la concurrence industrielle y promet plus d'avantages aux vainqueurs. Cette vie de lutte dans une atmosphère viciée produit la stérilisation et l'élimination finale des éléments supérieurs. Ici encore, même adoucie, la guerre aboutit à un crime de lèse-humanité.

A toutes ces sélections naturelles, qui sont péjoratives, la société oppose la « sélection légale », qui fait

1 Belot, Charilé et sélection, dans la Morale sociale (Paris, Alcan, 4900).

? Ibid.

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intervenir l’idée d'utilité sociale ou de justice, et qui seule s'exerce d’une façon consciente. Or celle-là est aussi bienfaisante que nécessaire, dans les limites où elle est rationnellement exercée , c’est-à-dire dégagée de tout élément de lutte. On se plaint de ce que, à notre époque, la sélection légale perd elle-même du terrain, s’altère, n’aboutit plus à une véritable élimination des mauvais éléments. Tous ces effets désastreux résultent de ce qu’il peut rester encore d’injuste et d'insuffisant dans nos moyens de prévenir des maux qui, une lois produits, sont impossibles à guérir. En tout cela, : où est le triomphe de la guerre et de la force ? Où est linfaillibilité de la sélection purement naturelle ? Mème dans l’évolution morale des peuples, la sélection est souvent une cause d’abaissement des niveaux. Ce ne sont pas toujours les grandes qualités morales. ce sont les moyennes et les médiocres qui sont favorisées dans la compétition entre les hommes; il ne fait pas bon être trop intègre ou trop consciencieux. Dans toute lutte d'intérêts privés (et non pas seulement dans les luttes politiques) le moins scrupuleux au point de vue moral l'emporte souvent. Le grand industriel anglais qui, le premier, osa employer des enfants dans sa manufacture pour payer moins cher le travail ne craignit pas de les épuiser ainsi et de les abâtardir; il l'emporta dans la lutte contre ses concurrents. Bien plus, il obligea presque ses rivaux à employer, eux aussi, des enfants, sous peine de ruine. Partout l'élément égoïste et hostile, avec la ruse et la violence pour, moyens, à produit une sélection péjorative. Voilà la vraie leçon morale de la biologie appliquée à la société.

En somme, le système de Darwin fut, au dernier siècle, la projection sur la nature des conditions compétitives d’un âge tout industriel. La loi de sélection, que Darwin mit en évidence, fournissait une explication pour un certain nombre de phénomènes; mais elle n’était nullement une théorie générale de l'univers, encore moins une théorie générale de la conduite humaine. Si on eût eu souci de la méthode scientifique, un fac-

teur secondaire et dérivé, comme l'élimination naturelle des uns et la survivance des autres par sélection mécanique, neût pas dû être présenté comme un facteur primaire et originalif; il n’eût pas dû être amplifié jusqu’à devenir la seule formule de progrès dans la nature, bien plus, dans l'humanité pensante. Un être doué de cette supériorité organique et psychique qu'on nomme l'intelligence arrive à concevoir, non seulement la possibilité, mais la nécessité de diriger luimême la sélection dans le sens d’une amélioration à la fois intérieure et extérieure, d’un perfectionnement d’organisation et d'adaptation. Vouloir, avec certains darwinistes aveugles, lui imposer les effets rétrogrades de la sélection aussi bien que ses effets progressifs, c’est fermer les yeux au pouvoir directeur de l'intelligence et de ses idées. Le bon jardinier choisit les variétés dont il veut la croissance et exclut celles dont il veut la disparition. La société est un jardin qui est son propre jardinier et exerce sur soi-même un triage artificiel, pour corriger et compléter les effets insuffisants du triage naturel. Les adorateurs aveugles de la sélection vitale, qui veulent la laisser absolument libre au sein des sociétés, ressemblent à un horticulteur qui dirait : — Je vais semer toute espèce de plantes, laisser croître en liberté les mauvaises herbes apportées par le vent: la concurrence fera le triage des plantes supérieures. Tout au contraire, les plantes n’atteignent leur plein développement que si on les soustrait le plus possible à la concurrence vitale.

Au reste, l’admiration béate pour le succès devrait elle-même logiquement aboutir à l'admiration de l’« altruisme », de la bonté, de la philanthropie, puisque tout cela a réussi à s'établir au cœur de l'humanité, puisque la coopération, opposée à la compétition, a été précisément dégagée par sélection.et que la lutte contre la lutte a été le résultat final de la lutte. La douceur s’est monirée et se montrera de plus en plus une force plus forte que la « dureté ». Même pour l'incroyant, c'est une vérité « scientifique » dont l'avenir verra la réalisation, que la grande parole morale : « Bienheureux ceux qui

sont doux, car le royaume de la terre leur appartient. »

Le procédé général de la nature, dont la concurrence vitale et la sélection naturelle ne sont elles-mêmes que des effets particuliers, est l'adaptation au milieu. Nous allons montrer que ce procédé n’est pas plus infaillible que les deux autres, et ne produit pas toujours des effets bienfaisants. Il a besoin d'être soumis à la règle supérieure de l'intelligence.

La loi, trop négligée, des variations corrélatives dans l'organisme, forme de l'adaptation naturelle, a pour conséquence la loi plus particulière de compensation : un organe plus développé entraîne d'ordinaire un développement moindre dans d’autres organes liés au premier. Il en résulte que certaines supériorités acquises sur un point entraînent, par compensation, certaines infériorités sur d’autres points. On peut même dire que tout progrès d’une partie de l'organisme a pour rançon quelque régression d’autres parties. Celles-ci, en effet, moins nourries et moins exercées, tendent à s’atrophier par le manque d'usage. Ainsi s’atrophient, dans une complète obscurité, les yeux de certains animaux, qui, par contre, acquièrent une ouïe très fine.

Si l'adaptation interne des organes lesuns aux autres n’est pas toujours un progrès, il en est de même de leur adaptation externe au milieu. L’accommodation au dehors entraîne souvent ce qu’on pourrait appeler la supériorité extrinsèque de certaines infériorités intrinsèques. Il y a des climats où, pour réussir à vivre, l’animal doit appauvrir sa vie et son activité, de même que les lichens sur un arbre. En ce cas, ce sont les inférieurs qui deviennent supérieurs : la médiocrité fait le succès. Les castors, poursuivis par l’homme, réduits en grande partie à l'isolement, se logent dans les premières cavités

venues et perdent peu à peu leur merveilleuse habileté à construire ; dispersés par la persécution, victimes d’un milieu défavorable, ils dégénèrent : la vie sociale, avec tous ses travaux, était la source de leur valeur individuelle. Il y a des milieux où l’homme ne peut subsister qu’en réduisant ses besoins, ses ambitions et son énergie, en se faisant moins homme. Dans de teis milieux, les supériorités de constitution deviennent des infériorités d'adaptation. La perfection interne réclame des conditions extérieures qui la rendent possible et durable ; si ces conditions n'existent pas, s’il n’y à point harmonie entre telle perfection interne etle milieu, cette même perfection peut devenir une imperfection d'ajustement. De deux choses l’une : ou l'être vivant se soumet alors le milieu physique, ou c’est le milieu qui le soumet en le forçant à rétrograder vers un type de vie inférieur. Que, dans ce même milieu, se trouvent d’autres êtres qui luttent pour l'existence, une nouvelle alternative se présentera : ou l'être plus parfait le sera assez pour l'emporter, ou il ne le sera pas assez et, dans ce cas, l'adaptation tendra à s'exercer contre lui, non pour lui. Elle favorisera des êtres moins parfaits dans l’ensemble, mais ayant plus de force physique, ou même des êtres physiquement faibles, mais qui devront à leur faiblesse, à l'infériorité de leur organisme, à la pauvreté de leurs désirs, une facilité plus grande pour vivre en un milieu défavorable. Petitesse de taille, exiguité des besoins, fécondité rapide et aveugle, reproduction livrée au hasard, absence d'éducation chez les petits, etc., voilà les défauts que les êtres inférieurs, plus faibles et plus mal conformés, opposent avec succès aux supériorités de leurs ennemis plus forts et d’une structure plus complexe. Sur le pic où meurent les chênes, les mousses vivent encore.

C'est parfois un défaut qui décide de la survivance. On asouvent cité un exemple donné par Darwin lui-même : dans l’île Madère, la plupart des espèces de scarabées sont dépourvues d'ailes et, sous ce rapport, organiquement inférieures. Ce fait tient à ce que les scarabées les mieux conformés, s’élevant trop haut dans

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les airs, étaient entraînés par les vents violents de la région et jetés à la mer. Ils ont payé leur supériorité de leur mort. Au contraire, les espèces qui subissaient une

régression sous le rapport des ailes se sont trouvées

mieux adaptées au milieu. S'il en est ainsi chez les animaux, que sera-ce chez les hommes? Il y a des cas où il ne faut pas voler trop haut.

Au sein de l'humanité, on trouve des milieux sociaux qui assurent la supériorité aux inférieurs. L'histoire nous montre des sociétés chez lesquelles un homme intellectuellement où moralement extraordinaire aurait été un monstre non viable, une exception destinée à disparaître sans faire souche. Une haute organisation, d'ailleurs, étant d’une structure plus délicate, est aussi plus frêle et se dérange plus facilement. Un chronomètre se détraque plus en tombant qu'une montre vulgaire,.

De là cette conséquence générale : — La complexité organique diminue et rétrograde dans tout milieu où l'existence est trop simplifiée. En même temps s’abaissent la quantité, la variété, l'intensité des jouissances. L'adaptation externe au milieu n’est donc pas de par elle-même un perfectionnement sûr que

l'adaptation interne des parties entre elles. L'état de la vie sur la terre pourra devenir tel qu'il produise une dégénérescence de l'espèce. L'avenir est incertain. Ce n’est pas en se croisant les bras devant le « cours de la nature » que l’homme assurera son progrès. |

Si un milieu trop défavorable ramène les animaux

et les hommes à une vie plus végétative, un milieu trop favorable peut produire un ellet analogue. Que ce milieu rende trop faciles la subsistance et la sûreté de l'animal, celui-ci ne fera plus d’elforts intenses ni variés en vue de.son alimentalion ou de sa conserva-

tion; ses organes non exercés s’atrophieront done et

il dégénérera. « Faites, par exemple, dit Ray Lancaster. dans Jegeneration, que la vie des parasites soit une fois assurée, et vous verrez disparaître peu à peu les jambes, les mandibules, les yeux, les oreilles : l'active écrevisse, l'insecte, l'annélide deviendront un simple

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