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sac destiné à ingérer des aliments et à déposer des œuis, rien de plus. » Cette réalisation par la nature de l'idéal auquel s’attachent les utilitaires égoïstes montre, pour le dire en passant, ce que peut devenir un être chez qui la faim est tout, le travail rien.
Nous n'avons jusqu'ici parlé que des individus; mais nous pouvons appliquer aussi aux groupes les lois précédentes. 1° Les formes et structures sociales qui entraînent des progrès sur certains points, entraînent aussi des rétrogradations compensatrices sur d’autres points, 2° L’ adaptation aux conditions sociales nouvelles peut entrainer des infériorités sociales au lieu de supériorités. Un des dangers de la démocratie, qui est cependant en somme un progrès, c'est d'assurer le triomphe des médiocres et parfois même des pires. Un des périls du suffrage universel, c'est d'éliminer les capables et les sincères au profit des incapables et des fourbes. Mettez aux voix la fonction de médecin comme vous y mettez la fonction de politicien, et vous aurez grande chance pour que les vendeurs d’orviétan l’emportent sur les savants. Quand il s’agit de s'adapter à un milieu populaire, ignorant et crédule, le plus sûr moyen, nous l'avons déjà dit, ce n’est pas de monter trop haut : mieux vaut descendre, C'est ainsi qu'on ‘arrive à éliminer du gouvernement presque tous les hommes qui seraient dignes de gouverner; on y voit s'installer ceux qui doivent à leur inaptitude intrinsèque leur aptitude extrinsèque, à leur infériorité de nature morale leur supériorité de succès politique. Dans l’art, pareillement, dans la littérature, surtout dans la presse quotidienne, il faut descendre pour réussir auprès de la masse, et c’est peut-être en France, avec le développement de la presse pornographique ou diffamatoire, qu'on en pourrait trouver les plus frappants exemples.
Nous ne nions pas pour cela que la loi d'adaptation ait assuré autrefois le développement de certaines vertus sociales, les plus essentielles, les mieux appropriées aux conditions du milieu d'alors. Mais rien ne nous dit, à notre âge de civilisation avancée et com-
pliqué, que les conditions du milieu physique et social rendent toujours et partout prédominantes les plus hautes vertus, les plus délicates, les plus belles. L'apothéose du succès est un préjugé qui ne fait aucune distinction entre la chance et le mérite, entre l’adaptation et l'aptitude.
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I. — La lacune du darwinisme au point de vue biologique, c’est de ne pas déterminer la manière dont les varialions se produisent. Or, c’est là le fond même de la question, dans la nature comme dans l’humanité. C'est aussi ce qui importe le plus au moraliste. L’ «adaptation » n’est qu'un résultat extérieur, qui peut avoir lieu ou n'avoir pas lieu selon que les caractères nouveaux sont compatibles ou non avec le milieu ambiant. La « séléction », loin d’être la « cause » de l'évolution, n’en est, nous l'avons vu, qu’un simple effet : elle ne sert qu'à fixer les variations acquises, à les accuser, à les rendre de plus en plus divergentes, de manière à former et à perpétuer des types distincts. Encore faut-il que les caractères nouveaux, préservés par adaptation et par sélection, aient d’abord été obtenus par quelque autre voie. La grande difficulté, pour le biologiste, est donc de pénétrer les causes préalables des variations, entre lesquelles les forces naturelles trieront ensuite celles qui doivent se perpétuer ; c'est de préciser les procédés par lesquels a pu se produire la complication graduelle des organismes. Par malheur, au moment des explications proprement dites, les divergences commencent et, dit M. Perrier, « nous retombons dans le chaos ».
Darwin avait bien senti et cette lacune de son système et la vraie direction à prendre pour la combler. La variation spontanée, répète-t-il souvent, « se produit sans cause à nous connue », mais, — déclaration impor-
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tante —, elle « dépend beaucoup plus de la constitution de l'organisme que de la nature des conditions auxquelles il a été soumis ». Ce n’est donc pas, selon ce génie perspicace, dans le simple milieu extérieur, c’est dans l’intérieur de l'organisme, dans les a de l'individu, protozoaire ou métazoaire, qu’il faut chercher le moteur premier de la sélection. Nous voilà ramenés de la considération de l’espèce à un point de vue individualiste. « Bien que les différences individuelles, dit Darwin, offrent peu d'intérêt aux naturalistes classificateurs, je considère qu'elles ont la plus haute importance, en ce qu’elles constituent les premiers degrés vers ces variétés si légères qu'on croit devoir à peine les mentionner. » Insignifiantes en apparence, ces variétés sont ce qu’il y a de plus capital pour le progrès. En effet, pour peu qu'elles aient un résultat avantageux à l'individu, elles persistent et s’accusent. « La sélection naturelle, il ne faut pas l'oublier, ne peut agir qu’en se servant de l'individu et pour son avantage. » On voit comment Darwin revient de l’apparente soumission au milieu, qui constituerait une sorte de régime collectiviste en histoire naturelle, à la reconnaissance de l’individualisme nécessaire et fécond. « Toutes ces considérations, ajoute- t-il, me font pencher à attribuer moins de poids à l'action directe des conditions ambiantes qu'à une tendance à la variation dont nous ignorons absolumentles causes. » — Tendance à la variation est trop ontologique. Darwin aurait dû dire simplement : conditions internes de variation, de flexibilité, de libération par rapport au passé. Il n’en a pas moins excellemment montré les limites de ce procédé de « sélection » que ses faux disciples allaient ériger en procédé universel et unique. Il a marqué du même coup les limites de cette « adaptation au milieu » qui est essentiellement ultérieure, puisqu'il faut commencer par avoir quelque chose de neuf à adapter. Comme les nouveautés et variations ont été d’abord changement particuliers, individuels, Darwin les appelle des variations accidentelles, c’est-à-dire dont les causes spéciales sont encore pour nous inexpliquées. Cela ne veut
pas dire qu’elles soient le résultat d’un pur hasard. Aujourd'hui, au lieu d'admettre seulement des varlations indéfinies et toutes /ortuites, comme celles que Darwin avait surtout considérées, les naturalistes admettent des variations vraiment constitulionnelles,ayantune origine in{érieure, qui se produisent le long de certaines lignes définies et ne sont point abandonnées au hasard. C'est, en majeure partie, dans le mécanisme interne, non dans un pur mécanisme extérieur, qu'on cherche aujourd'hui les premiers matériaux sur lesquels s’exerceront ensuite les trois lois de la sélection, de la concurrence vitale, de l'adaptation au milieu. Ce mécanisme interne lui-même, à nos yeux, n’est que le côté physique d'un dynamisme profond : celui de la volonté tendant à se satisfaire par une expansion progressive *. D’après ce qui précède, il s’agit avant tout, pour un être vivant, d'acquérir des qualités nouvelles, des puissances nouvelles, des aptitudes nouvelles. Les naturalistes emploient volontiers le mot ape; mais quel sera l'être le plus apte à l'emporter dans la concurrence, à survivre par sélection, à s’ajuster au milieu donné ou à un nouveau milieu? Ce sera celui qui, par ses variations heureuses, aura emmagasiné la puissance de développement la plus intense et la plus extensive. Reste donc à savoir ce qui produit cette puissance. Elle est due généralement : 4° à l'acquisition de parties nouvelles et d'organes nouveaux, qui peuvent accomplir des fonctions nouvelles; 2 à une dstribution meiïlleure de l’énergie dans ces parties ou organes. Les causes qui produisent cette meilleure distribution sont nombreuses. La nature ne s’enferme pas, comme les faiseurs de systèmes, dans un procédé exclusif : concurrence, sélection, adaptation, etc. On peut distinguer
1 Selon M. Boutroux, l'hypothèse de la sélection naturelle aurait réintégré la notion de l'exception, de l'accident. — Selon nous celte prétendue exception accidentelle n’est qu'une rencontre particulière de nécessités, comme l'accident produit par la rencontre de deux navires dont l’un coule l’autre. Il n’y à là aucune conlingence réelle, aucune irrationalité. Le hasard est une combinaison de destins.
2 Voir dans la liberté et le délerminisme, 1" édition, le chapitre sur l’équivalence et le progrès.
bien des causes de variations: 1° certaines conditions physiques etsurtout chimiques ; 2 l'habitude où adaptation fonctionnelle, modification chimique, physique et physiologique, qui peut se transmettre ensuite par /’hérédité ; 3 l'action dhrecte du milieu ; 4° la réaction directe sur le milieu; 5 l’action et la réaction mutuelles des parties internes d’un même être vivant, leur compétition aboutissant à leur coopération ; 6° l’action et la réaction mutuelles des divers êtres mivants, aboutissant aussi tantôt à leur coopération, tantôt à leur compétition. Les variations produites dans un organisme par l’une ou l’autre de ces causes ou par d’autres ne sont pas toujours légères et « lentes »; il peut y avoir des variations subites, parfois tellement considérables qu’elles donnent lieu tout d’un coup à une divergence vers une espèce nouvelle. C’est ce que de Vries a appelé les mutations. Les belles études de Semper relatives à l’action directe des milieux sur les mollusques, celles de Standfuss sur la production artificielle des variétés de papillons, celles de Vilmorin, celles de Bonnier sur les variations des plantes alpines, bien d’autres recherches encore nous ont fait connaître des causes imprévues de variations, parfois soudaines et notables, De Vries a cultivé pendant quinze ans une onagre d'origine américaine ((Enotera lamarckiana) et il a vu naître subitement des fleurs très
distinctes de celles de la plante originaire. Les ‘diffé-
rences étaient même tellement grandes que de Vries les rangea en espèces séparées. Il en obtint trois pendant les premières années (ŒÆnotera lala, Œnotera nanella, Œnotera scintillans) ; puis, la variabilité s’accusant de plus en plus, il finit par distinguer douze espèces nouvelles, qui se propageaient par la semence et transmettaient à leur descendance leurs particularités spécifiques. Il y a d’ailleurs, chez les êtres vivants, des périodes instables, des moments de variabilité pour les caractères spécifiques. Ces périodes se manifestent surtout à certains stades du développement embryonnaire, où des bifurcations peuvent facilement se produire. On a comparé ce phénomène à l'apparition subite d’un talent de calculateur extraordinaire chez un Inaudi,
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fils de parents ignorants et étrangers aux mathématiques. Il y a des centaines de siècles, quelque enfant de primate anthropoïde doué d’un cerveau exceptionnellement large et développé, d’un génie extraordinaire et anormal, a pu donner naissance à l'espèce aujourd’hui normale des hommes.
Parmi les grandes lois de variabilité, toujours en action, il s’en trouve une que les darwinistes, préoccupés du milieu extérieur, avaient trop négligé de considérer dans ses applications intérieures: c’est la loi des variations organiques corrélatives, dont nous avons déjà
parlé. Cette loi est une forme du déterminisme qui relie
ensemble tous les changements accomplis dans les divers organes et qui établit entre eux un équilibre final. Les variations corrélatives multiplient dans tout l’organisme la variété qui s'y est produite sur un point particulier ; elles la font entrer dans le système de la constitution individuelle. Au sein de cette constitution, tout ne s'explique pas par des besoins physiologiques, par des intérêts de fonctions vitales à satisfaire; il y a aussi des lois de forme et de symétrie, des lois morphologiques, qui ne paraissent pas résulter d’une simple pression du besoin. En d’autres termes, toutes les corrélations et harmonies du corps vivant ne sont pas des calculs d’appétit. des formes de la faim et de la soif. Comme l’a montré Ehrenfeld (System der Werththeorie), certains organes qui n'ont pas d'utilité directe pour l'organisme en lant qu'organes, peuvent cependant avoir une valeur comme manière de dépenser une surabondante vitalité. On explique ainsi les cornes et autres excroissances. Peut-être même certains organes qui sont aujourd’hui du plus grand usage, comme l'œil, ont-ils pris nais- ‘sance et survécu d’une manière semblable. Le superflu et l’exceptionnel sont devenus le nécessaire et l’ordinaire ; voilà la loi du progrès. C’est ce qu’admettent aussi Geddes et Thomson. Il y a chez l'homme des modes de la pensée et du sentiment qui peuvent s'être produits par ce procédé, je veux dire par surabondance générale de vie, non par utilité immédiate et spécifiquement déterminée.
L'équilibre même des parties étant, en réalité, un équilibre de cellules dont chacune est vivante, cet équilibre aboutit au consensus organique. Un tel consensus est déjà une synergie et il enveloppe une sympathie à son début, car chaque partie souffre ou jouit de la souffrance ou de la jouissance de toutes. La loi de coopération rentre ainsi en scène avec celle des variations corrélatives, pour façonner des organisations nouvelles.
D'après tout ce qui précède, les éléments des êtres animés et les êtres animés eux-mêmes doivent, pour s’accommoder au milieu intérieur et extérieur, conserver la faculté de varier et de se modifier sans cesse. Cette faculté produit, si le milieu demeure fixe, une adaptation de plus en plus parfaite, et, si le milieu vient à cha anger, une transformation de mieux en mieux appropriée. La perfection statique de l'être vivant ne suffit donc pas ; il doit avoir ce qu "on pourrait appeler une perfection dynamique, c’est-à-dire en puissance et en mouvement, £v xv52, toujours flexible et malléable, enveloppant ainsi une certaine liberté. Perfection n’est pas assez, il faut perfectibilité. Ce sont parfois les êtres les plus spécialisés et les plus parfaits en leur genre, mais d’une perfection immobile et trop peu malléable, qui se sont éteints le plus vite. « Paradoxides, du Carnbrien, Slemenia, du Silurien, Ptérichthys, du Dévonien, ont marqué, dit M. Gaudry, le summum de divergence auquel leur type pouvait atteindre »; ils ne pouvaient donc plus varier ni produire de formes nouvelles et, « comme le propre de la plupart des créatures est de changer ou de mourir, ils sont morts ». Leur perfection trop statique leur avait enlevé le pouvoir d'adaptation progressive.
Cette importance du variable est une des causes qui donnent la supériorité à l'intelligence. La même fonction, chez un ètre vivant, peut être assurée de deux manières, par l'instinct immobile, par l'intelligence mobile. On comprend que l'individu ou que l'espèce qui a deux cordes à son arc soit mieux armée pour la concurrence. L'intelligence sert à remplacer l'instinct,
FouLLée. — Élem. sociol. de la imorale. 15
comme l'instinct, à son tour, supplée l'intelligence. Le premier acte essentiel de l intelligence est la perception : or celle-ci, quand elle porte sur des mouvements ou actes qui peuvent se reproduire, entraîne l'imitation : il ÿ a donc une force de réalisation inhérente aux idées non contrariées et aux perceptions prêtes à se continuer en mouvements. M. Baldwin remarque à ce sujet que les êtres vivants, en l’absence d’un instinct précis, fixé dans l'organisme et héréditairement transmis, sont capables d y suppléer en imitant les adultes dont ils perçoivent les actes. Même chez les animaux, il existe une transmission sociale, une éducation, une iniliation, une badition. Le poussin, par exemple, n’a pas l’instinet de boire : faute de cet instinct, il risquerait de périr s’il était isolé: mais il voit boire sa mère et, grâce à cette perception, qui est l’acte commencé, il l’imite. L'accommodation intellectuelle et active par perception et imitation supplée donc à l'insuffisance de l’hérédité organique’. Grace aux processus intellectuels, remarque M. Baldwin, une espèce se trouve avoir tout le temps nécessaire pour attendre la variation congénitale heureuse, — réflexe ou instinct (comme celui de boire), —. qui remplacera peut-être un jou» le processus imitatif 0 ou le processus volontaire. Il faut donc, — M. Baldwin le remarque encore, — faire une large place dans l’évolution au facteur psychologique, àl activité intellectuelle et volitive des individus, Quand ceux-ci sont finalement sauvés dans la lutte pour la vie ou adaptés dans la coopération pour la vie, c’est grâce à ce qu'ils ont fait, plutôt que grâce à ce qu'ils sonf et sont faits. Les plus intelligents, mieux instrumentés, peuvent choisir eux= mêmes entre diverses variations, les contrarier ou les favoriser, en vue de l'intérêt individuel ou spécifique ; ils peuvent donc, imprimant à l’évolution un sens progressif, changer le mécanisme brut en finalité.
S'il en est ainsi, nous reconnaissons une fois de plus que l'intelligence n’est pas un simple épiphénomène, que les idées ne sont pas de simples reflets sans force.
{ Baldwin, Development and evolulion, Macmillan, 1902.
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Les idées, au contraire, deviennent les moyens par excellence de la variation et de l'adaptation; étant idées de causes et d’effets, idées de fins et de moyens, elles ont pour résultat de diriger la causalité au profit de la finalité.
Il y a une différence essentielle entre l’évolution purement animale et l’évolution humaine. Chez les animaux, l'adaptation au milieu naturel ne s’accomplit que par l'effet de la variation physiologique. C'est une nageoire ou une aile qui se développe ; c’est la taille qui grossit on diminue, etc. De plus, la variation ne s'étend généralement pas au delà du corps de l'animal. Chez l'homme, à côté de ce même genre de variation et d'adaptation, il y en à un autre qui est surtout psychologique. En outre, l'adaptation n’est plus seulement renfermée dans les limites de l'organisme : elle imprime des variations artificielles à la nature extérieure. Elle: produit même des appareils et instruments séparés du corps, accumulables indéfiniment, comme sont aussi accumulables les pr0duits de l'industrie aidée de ces instruments. Le but final de ces nouveaux organes, sorte de prolongement du corps à l'extérieur, c’est de donner à l’homme et aux sociétés plus de sécurité et de puissance. En d’autres termes, il y a accommodation intentionnelle de la nature à l’homme par le moyen d'idées incorporées dans des instruments. Selon la remarque de Wallace, l'homme, en inventant par son intelligence vêtements et outils, a enlevé à la nature le pouvoir de modifier désormais notablement sa forme et sa structure, comme elle modifie celle des animaux. Sans changer sa propre constitution, l’homme s’adapte au milieu par le moyen de l'intelligence et de ses variations intimes. Ajoutons que, sans la sociahilité, son intelligence n'aurait pu se développer. C’est donc bien par ses instincts sociaux et par ses instincts intellectuels, d’ailleurs inséparables les uns des autres, que l’homme, devenu essentiellement variable et progressif, a dominé la nature. Du même coup, il a commencé et il continuera de faire échec à la sélection naturelle, à la concurrence vitale, à l’adaptation mécanique.
C'est pourquoi le progrès social, dans l'humanité, ne doit plus avoir pour fin la simple survivance des hommes les mieux adaptés à l’ensemble des conditions actuellement existantes, quelles qu’elles soient. Il doit avoir pour fin la survivance et la prédominance des hommes les mieux adaptés à l’ensemble des conditions idéales et futures, des hommes les plus capables de créer eux-mêmes ces conditions, de ceux qui sont intrinséquement les meilleurs et, par cela même, socialement les meilleurs. Pour atteindre ce but, le progrès social - doit s’opposer en partie au cours naturel de l’évolution, tel que Darwin l’a décrit; il doit le tourner au profit de la moralité, qui est la variation supérieure réglée par un idéal universel.
On le voit, le progrès des sociétés, surtout modernes, n’est pas dû à la force brutale que célèbrent les lutteurs pour la vie ; il est dû à la force des idées, qui nous ont paru envelopper un accord avec les choses et avec les hommes, non une simple opposition ni une guerre. On peut sans doute appliquer encore aux idées les lois de Darwin : concurrence, sélection, adaptation finale au milieu. Nous l'avons fait ailleurs ‘. Un darwiniste anglais, M. Alexander, l’a fait également. Mais il ne faut pas confondre et, pour notre part, nous n’avons jamais confondu une lutte d'idées avec une lutte d'animaux pour l'existence. Un conflit d’idéaux ou d’idées-forces n'a rien de violent en soi, quoiqu'il puisse, par accident, entrainer des violences de langage ou d’action. Bien plus, la violence est ordinairement le meilleur moyen pour empêcher la victoire. Les guerres de la Révolution et de l'Empire ont-elles vraiment, comme on nous le répète sans cesse, répandu dans l’Europe les « idées nouvelles »? Elles en ont plutôt entravé ou retardé la diffusion. De nos jours, nous voyons les idées démocratiques et même certaines idées socialistes se propager d’une manière irrésistible au sein de toutes les nations, en Amérique comme en Europe : est-ce par la guerre et la force qu’elles envahissent ? Non, et pour n'avoir rien de
1 Voir notre Psychologie des idées-forces.
darwinien, leur invasion n’en est que plus irrésistible. On a justement dit, en s'inspirant de Platon, que la politique est une sorte de microscope pour étudier les phénomènes de l’ordre moral; or, considérez la manière dont s'accomplit un progrès politique ou juridique, « Une personne surgit, dit M. Alexander, dont les sentiments, modifiés par la réflexion, inclinent à une nouvelle ligne de conduite. Telle personne, par exemple, déteste la cruauté envers les animaux; elle blâme l’insuffisance de liberté chez la femme; elle ‘condamne l’extension sans frein de l’intoxication alcoolique ». Il y à là, ajouterons-nous, une originalité individuelle, une « variation » d'ordre intellectuel, une invention plus ou mois neuve. La personne qui a l’idée nouvelle peut être seule de son avis, ou n'avoir qu'un petit nombre d’adhérents ; on la contredit, on la ridiculise, peut-être même on la persécute. C’est alors. seulement que se montre l'élément de lutte, qui n’est nullement ici une « condition » du progrès, mais un obstacle. Par degrés, cependant, les idées nouvelles envahissent une majorité de cerveaux, entraînent une majorité de votes. Ce qui n'avait été d’abord qu'une opinion accidentelle et individuelle, une variation excentrique, devient l'opinion générale et durable. Comment assimiler un pareil procédé à la lutte pour la vie entre les animaux? La seule chose vraiment commune aux deux « processus », au biologique et au sociologique, c’est l'apparition interne d’une variation heureuse, d'un changement en mieux. Mais il y a cette différence capitale qu'il s’agit, dans la société, non plus d’une variation de s{ructure organique, mais d'une variation de fonctionnement cérébral et mental. Quant à l'élément de lutte extérieure, il n’a rien d’essentiel. Certes, par cela même que le progrès n’est pas l’adaptation au milieu actuel et qu'il provient même d’une tendance individuelle à la variation, il peut encore aboutir à une opposition entre la société présente et l'individu; mais cette opposition, elle aussi, n’est ni essentielle, ni définitive. Une idée nouvelle qui réussirait à convertir d’un seul coup tout le monde ne rencontrerait aucune opposition : elle n’en triompherait que mieux;
Cela peut arriver pour certaines découvertes qui, une fois faites, « crèvent les yeux », comme celle de la lumière électrique. Les moyens ordinaires par lesquels a lieu la propagation des idées sont la persuasion et l'éducation. Le fond de toute réforme politique estl’ amour de quelque idéal nouveau. C’est en faisant aimer qu’on l’emporte, plutôt qu'en faisant haïr et craindre. M. Alexander, dont l’esprit positif n’a rien de mystique ni d’idéaliste, finit par comparer lui-même l’histoire du genre humain à une continuelle prière adressée à l'idéal. À mesure qu'elle prie, l'Humanité égrène un rosaire sans fin; les grains représentent les idées successives du genre humain. Quand un idéal a été vécu et a usé son pouvoir, l'Humanité pousse un grain du rosaire; et le fil qui les relie, c’est l'amour. Ainsi entendu, le darwinisme n’est plus une doctrine de lutte, mais d'union : il s’est changé en son contraire.
En résumé, une conclusion ressort de l'étude attentive à laquelle nous venons de nous livrer; c’est que, de nos jours, les bioïogistes doivent passer de plus en plus du point de vue extérieur à un point de vue intérieur. La lutte externe et la sélection mécanique ne sauraient plus être considérées que comme des procédés particuliers, entre beaucoup d’autres, par lesquels des espèces différentes, déjà munies de structures caractéristiques, se trouvent aux prises avec le milieu externe, parfois avec d’autres espèces, si bien que l’une finit par prévaloir et devient relativement permanente. Mais, encore une fois, c’est la variation heureuse, produite à l’intérieur de l'être, qui est seule arrivée à l'emporter au dehors et à persister, et sa force de persistance lui vient de telle structure intime particulière, résultat d’une variation individuelle. Ce ne sont ni la sélection naturelle, ni le fait de la concurrence vitale, ni le fait plus général de l'adaptation au milieu qui peuvent nous révéler le vrai mode d'action et de promotion de la vie.
‘ Dès lors, l'interprétation sociale de toutes ces lois et leur extension au domaine humain doivent être soumises aux règles les plus sévères. Il en est de même de
la loi plus fondamentale qu'on a nommée loi de variution. Comme nous l'avons vu, cette dernière loi nous fait comprendre l'importance de l'individu et de l'action individuelle, surtout de l’action inéelligente et volontaire. | |
Les darwinistes de la première heure croyaient avoir tout expliqué quand ils avaient dit : «action du milieu » ; aujourd'hui, on comprend que, pour avoir un milieu, il faut des individus dont il soit formé; et c’est d’abord la nature interne de ces êtres qui importe. De plus, nous faisons tous partie du milieu, nous ne faisons qu'un tout avec ce milieu, nous servons à constituer ce milieu. Si donc il nous modifie, nous le modifions ; s’il nous fait varier, nous le faisons varier. Il sera en partie, dans l'avenir, ce que nous l’aurons fait. Quand il s’agit du milieu social, la.chose est encore bien plus visible : il sera ce que vous, moi et tout le monde nous l’aurons fait. L'adaptation au milieu, loin d’être le but, a audessus d’elle l'adaptation du milieu. L'une est passive : me rebus subjungere conor ; l’autre est active : nu res. L'homme est un être qui, faisant varier la nature en conformité avec lui-même, l’ajuste à ses besoins et à ses sentiments, à son idéal intérieur, à sa volonté de plus en plus libre et libératrice. Telle est, non plus la leçon superficielle dont la plupart des savants se contentent, mais la leçon profonde que les philosophes doivent tirer des doctrines bio-sociologiques.