‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 58 sur 76 · ITI · texte numérisé non relu

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LE POSITIVISME HUMANITAIRL

[. — Au lieu d'étudier ce que Kant et la philosophie allemande appellent le sujet universel, la philosophie positive, d'où est sorti le sociologisme, “prétendit n'étudier que le sujet collectif, prenant conscience des lois de son activité par l'étude de son propre passé. Au lieu de la raison ou de l’entendement, la philosophie positive analysa l’histoire intellectuelle du genre humain. Les partisans actuels de cette philosophie soutiennent que Comte a eu raison de rejeter toute théorie abstraite de la connaissance et de la pratique qui déterminerait les lois intellectuelles ou morales par l'analyse de l’esprit réfléchissant sur soi-même. Selon eux, les lois de l'intelligence et de la volonté, comme les autres, ne peuvent être découvertes qu'au moyen de l'observation des faits. Or, selon Comte, la seule méthode qui convienne à l'observation des faits intellectuels ou moraux est la méthode sociologique ; de là l’importance accordée de nos jours à la sociologie, qui est devenue, entre les mains de ses partisans, la clef universelle.

Fouizrée. — Élém. sociol. de la morale. 18

Nous reconnaissons et nous avons montré nousmême, dans la Psychologie des idées-forces, que les lois de la pensée et la règle de la pensée, qui est la vérité, enveloppent des éléments sociaux. Mais ce ne sont pas pour cela des lois purement sociologiques. Sans doute on peut dire que les lois de la pensée sont communes à tous les hommes et que la vérité, une fois découverte, leur devient aussi commune; mais, en définitive. ce n’est pas l’opinion collective qui crée la vérité. C’est la vérité, ! au contraire, qui crée ou justifie l'opinion collective; ou, si vous préférez, c’est l’accord du développement de la pensée chez d’un avec le développement de la pensée chez l’autre. Si chacun affirme que le soleil existe, ce n’est pas parce que tous les autres l’admettent, c’est parce que chacun voit le soleil. L'expérience, source de la science, est essentiellement 27dviduelle avant d'être sociale ; nous sommes tous comme saint Thomas: nous voulons voir de nos yeux et toucher de nos mains. En vain donc on nous rappellera que la vérité est par ellemême valable pour tous les esprits, sa valeur universelle sera toujours conçue par des individus et dans des consciences individuelles. Son universalité n’est pas sociologique; elle est logique et métaphysique, malgré l’intime union des divers éléments et malgré l’analogie (que nous avons mise en lumière) de la raison commune avec la raison universelle.

La disposition sociale résulte elle-même de la faculté généralisatrice etscientifique, inhérente à chaquehomme, car elle présuppose que la ressemblance générique entre les hommes est aperçue, que le type vrai de l'espèce humaine est démèêlé dans les individus. La faculté scienüfique, qui consiste à saisir le général dans le particulier, se trouve déjà en germe chez les animaux et les enfants, quoiqu’elle ne se développe que dans la société. Ce n'est pas waiquement parce qu’il est sociable que l’homme est un être intelligent ou, comme on dit, raisonnable, apte à saisir la vérité scientifique. C'est, au contraire, parce qu'il est déjà intelligent, raisonnable et capable de science, que l’homme est essentiellement sociable, qu'il a l’idée-force de la société et veut la

4 pi tannes Éd 7” F.

société. La disposition scientifique de l’homme est ainsi un des germes les plus profonds de sa disposition sociologique, quoique la science, encore une fois, ne puisse faire des progrès continus qu’au sein de la société et par le concours de ses divers membres.

Îl faut, aimait à répéter Auguste Comte, définir l’homme par l'humanité. Si, disait-il, l'on considère un homme isolément, la science positive ne permet de le définir que comme un animal, en qui, comme en tous les autres, la vie animale a pour seule fin d’assurer la vie végétative. Au point de vue strictement biologique, le mot de Bonald doit, selon Comte, être retourné : « l’homme est un organisme servi par une intelligence ». C’est seulement si l’on quitte le point de vue biologique pour le point de vue social, si l’on regarde l'espèce humaine comme un seulindividu « immense et éternel » que l’on peut considérer la subordination volontaire et systématique de la vie végétative à là vie animale comme

le type idéal vers lequel tend l'humanité civilisée. « On

peut alors s’en servir pour définir l’homme ». En un mot, « nous ne sommes réellement hommes que par notre participalion à l'humanité! ».

Daas cette sorte de platonisme positiviste il-y a selon nous, un mélange de vérités et d'erreurs. Auguste Comte n’a nullement le droit de dire « que la vie animale ait pour unique /in la vie végétative ». Si on veut spéculer sur les fins, on peut tout aussi bien, avec Aristote, soutenir que la vie végétative tend à la vie animale et, l'ayant pour couronnement, l’a pour bui. Comment Auguste Comte oublie-t-il ici son principe aristotélique que le supérieur explique l'inférieur, que, par conséquent, les fonctions développées de la vie ani. male nous font comprendre cette ébauche qu'offre la vie végétative? L’absorption matérialiste de la psychologie dans la physiologie permet seule, à la faveur de ambiguïté, de présenter l'intelligence comme une simple servante de la vie organique, servante elle-même

‘ Voir le Cours de philosophie positive, t. III, 232 et sqq. MU aussi Lévy-Bruhl, la Philosophie d'Aug. Comte, p. 384, 385.

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de la vie végétative. Cest là un système, non un « fait positif ». Une fois née et dégagée de ses conditions premières, l'intelligence a précisément pour caractère de se prendre pour fin, de concevoir des objets dépassant la vie organique ou végétative, et, par cette idée-force supérieure, de se poser une fin supérieure. Quoique le développement complet de l'intelligence implique la société, nous venons de voir que l'intelligence est, de sa nature, une puissance individuelle : c’est la société humaine qui présuppose l'intelligence, ce n’est pas l’intelligence qui présuppose la société humaine.

La communauté sociale la plus primitive, famille ou tribu, présupposait elle-même des membres individuels, ayant une existence et une conscience plus ou moins à eux, quoique liées à celles des autres. Il n’y a pas de communauté sans des éléments individuels, et l'individu doit d’abord avoir une certaine indépendance relative pour pouvoir ensuite dépendre d'autres individus. Il est

clair que l'homme n’est pas un Dieu, mais il n’est pas

non plus un néant. S'il a une existence à lui et une conscience à lui, le moraliste en conclura qu'il a une valeur à lui. Le positivisme a raison de rappeler que sans l'action de la société l'homme ne serait pas ce qu'il est, une personne véritable; bien plus, aucune partie de sa propre nature, — sensibilité, intelligence, volonté, — ne serait ce qu'elle est. Il n’en résulte pas pour cela que l'individu doive tout à la société. Celle-ci ne peut faire quelque chose de rien. Si des hommes ne lui sont pas donnés, avec leur organisme propre et notamment leur cerveau propre, aucun lien social ne sera possible et, à plus forte raison, aucune action sociale. Le caractère #ndividuel de chacun suppose un élément déjà différencié physiologiquement et psychologiquement, sur lequel s’exerce ensuite l’action collective et qui a luimême sa réaction propre, son « équation personnelle ». En d’autres termes, la part de la société dans le déterminisme n’est qu'une part et non le tout. La sociélé ne crée pas l’individualité; elle la défermine simplement dans une large mesure, et elle la détermine en Ini faisant subir l’action concertante d’autres individualilés.

Si donc une personne isolée et se suffisant à elle seule est une abstraction ou une impossibilité, il n’en résulle pas que l’individualité même soit, comme le prélend Comte, une abstraction. Ce qui est bier plutôt une abstraction, c’est une société dont les termes n’auraient pas en soi et par soi de réalité. L’ « humanité » ne peut être composée d’abstractions. En dehors de tout milieu social, — nous ne disons pas de tout milieu naturel, — pour l’animal isolé, pour l’enfant isolé, certains développements psychiques élémentaires sont possibles : sensation, souvenir, association d'images, perception de différences et de ressemblances, comparaison, inférence, induction élémentaire, déduction élémentaire, etc. Il est donc faux de dire, avec M, de Roberty par exemple, que le psychique et l’intellectuel soient entièrement réductibles au social. Certes l’homme vit d'abord hors de soi, dans un monde d'objets et surtout de sujets analogues à lui-même ; il vit dans la nature et la société. Réfléchir sur soi et sur sa vie propre est une opération ultérieure. Ce n’est pas à l'enfant ni à l’homme vulgaire qu'on demandera le connais-toi. 1] n’en est pas moins vrai que l’homme qui réfléchit le moins a un côté intérieur aussi bien qu'un côté extérieur ; il est, encore un coup, conscient de soi. Même quand il connaît des objets extérieurs et agit sur eux, cette conscience le sépare des-objets qu'il connaît au moment où ils les connaît.

Le positivisme sociologique, qui réduit la morale à la science sociale, rencontre sa limite en ce fait fondamental : la conscience de soi. Füût-ce dans et par la société, j'arrive à me concevoir, m0, et à me connaître comme existant en moi. Ce n’est nullement la société qui me donne le sentiment de mon existence propre. L'animal fût-il isolé, l'enfant fût-il idiot, sourd, muet, aveugle, il a toujours ce sentiment. Il suffit de souffrir et de jouir pour être révélé à soi, non sous .une forme sociale, mais sous une forme individuelle. I} suffit aussi de vouloir résister à la souffrance ou simplement à la volonté d'autrui qui nous contrarie, pour poser son moi devant autrui. L’individuum n’est done

278 LIVRE Il. — MORALE SOCIOLOGIQUE DES IDÉES-FORCES

pas seulement 2ne//abile, comme disait Schopenhauer, il est aussi #nexpugnabile.

Le résultat du paralogisme de Comte est un réalisme social qui, on l’a vu, fond étrangement le platonisme dans le positivisme : nous sommes hommes par la « participation » à l'humanité. Mais qu'y a-t-il de moins positif qu'un seul individu éternel et immense qui serait l'Humanité? Comte se perd dans l’ontologie tout comme ceux qui admettent l’homme en soi. En vain ses disciples répètent avec lui : L'homme est plutôt une résultante sociale qu’une unité sociale’. — Exagération. Il est essentiellement unité pour soi et pour la société; il n’est résultante que grâce au développement social du contenu de sa propre conscience; encore est-il, du même coup et indivisiblement, l’œuvre de soi et de son développement interne. Le mutuo-déterminisme n’empèche pas, il implique l’auto-déterminisme.

Veut-on voir jusqu'où peut aller l’aveuglement de certains sociologues , écoutez M. Gumplowiez. Celui-là ne se contente plus de dire que la religion, l’art, la morale, la science sont des produits impossibles sans la société (et encore bien mieux, ajouterons-nous, sans l'individu); il va jusqu’à prétendre que la conscience psychologique est produite par la société. « La plus grande erreur de la psychologie individualiste, dit-il, est d'admettre que l’homme pense... Ce qui pense dans l'homme, ce n’est pas lui, mais sa communauté sociale ». Voilà un socialisme psychologique qui eût jeté Descartes dans une légitime stupeur. Comment peut-on penser collective ment avant de penser individuellement et sans penser individuellement? La chose est impossible. Au moins faut-il accorder qu’on sent individuellement avant de sentir collectivement et powr pouvoir ensuite, dans certains cas, sentir collectivement. De même, on réagit individuellement sous la sensation agréable ou pénible etles phénomènes collectifs de sympathie ne sont qu’ultérieurs. La science même, qui est cependant par excellence un produit social, n'existe que là où elle est com-

‘M. Baldwin.

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prise, et elle n’est comprise que dans des consciences individuelles.

À plus forte raison ce qu'on est convenu d'appeler la moralité peut bien résulter, dans ses règles et sa matière, d'une longue action sociale, comme le soutiennent ceux qui réduisent Ja morale aux mœurs; mais encore faut-il une conscience individuelle qui comprenne la moralité, la sente, la veuille et, en un mot, la réalise. Le bien universel n'existe donc qu'à la condition d’être individualisé. [Il en est du bien universel comme de la vérité universelle, qui n'existe qu’autant qu'elle est pensée par un sujet individuel. Si donc l’universalité la plus haute, celle du bien et celle du vrai, est un rapport saisi ou pensé par une conscience qui dit : mot, que sera-ce pour ce qu'on nomme l'humanité, qui est un ensemble de rapports bien moins universels ?

En un mot, si la morale est fonction de la société, elle est aussi fonction de la personne. Elle est la règle et la forme de la vie individuelle tout autant que celle de la vie collective. Et si la forme morale peut s'imposer à la matière sociale, c'est précisément parce que cette forme dépasse et déborde l’idée de société purement humaine, parce qu’elle a un fondement à la fois dans l'individu et dans l’universel.

La tentative d'expliquer adéquatement la morale par les seules conditions de la société soulève d’ailleurs cette question préjudicielle : qu'est-ce qui rend elle-même possible la société vraie et complète ? Une certaine moralité préalable et rudimentaire ne serait-elle point précisément la condition de la société? À cette question nous répondrons d’une manière affirmative, en rappelant que le suprême bien social est précisément le bien moral. L'idée de ce bien moral, plus ou moins consciente, a existé dès l’origine dans l’humanité. De nos jours, cette idée-force est devenue tellement consciente que l’individu peut, au nom de la morale même, se dresser contre l’ordre social existant. fi le fait sans doute, d'ordinaire, au nom d’un ordre social futur ; mais il le fait aussi au nom des qualités intrinsèques qui sont inhérentes à la personne humaine et lui confèrent une valeur propre.

L'ordre social futur ne lui apparaît alors que comme un moyen d'assurer le développement de ce qui fait la valeur psychologique de l’homme, de tous les hommes.

IL. — Ce qui rendra toujours nécessaire le maintien du point de vue individuel en même temps que du point de vue collectif, c’est que la société de fait, la société humaine ne réalisera jamais le véritable idéal social, ni par conséquent le véritable idéal individuel. D'ailleurs, l'individu n’a pas d'action directe sur la société humaine tout entière : il n'en subit l’action qu’à travers sa propre patrie, qui, en conséquence, devient pour lui une fin. Or, la patrie n’est pas la fin ultime et absolue. Une fin n’est sacrée qu'en tant qu’elle est identique à la fin de l'humanité, qui est elle-même identique à la fin de la société universelle; et celle-ci est l’idéale unité de la fin de chacun avec la fin de tous. L’humanitarisme est un patriotisme élargi, un nationalisme dilaté dans le temps et dans l’espace; ce n’en est pas moins encore un sentiment à objet borné, où la pensée et le cœur ne trouvent pas leur entière satisfaction. Quoi qu'en dise Comte, l'humanité n'est pas le grand Être : elle n’est que le substitut réel et pratique de la société universelle. Donc le tout social humain, dans sa réalité présente ou à venir, n’est pas identique au but moral. La moralité est la réalisation d’une vie idéale qui dépasse la distinction du mot et des autres, considérés comme centres de désirs particuliers et d'intérêts. Dans une vie idéale de ce genre, la vérité, par exemple, aura une valeur en soi, différente de celle qui lui vient de son utilité, ou personnelle, ou même sociale.

« I n'existe qu’une vertu, avait dit Fichte avant Comte : s’oublier comme individu; il n'existe qu’un vice : penser à soi. Quiconque dans les moindres choses pense à soi comme individu, quiconque désire la vie, l'existence, une jouissance quelconque, ‘excepté dans la race et pour la race, celui-là, en dépit de tous ses efforts pour cacher sa difformité morale sous l'apparence d’autres bonnes actions, n’est qu'un médiocre, un répréhensible et un misérable, » Voilà le sociologisme

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