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absolu et l'absolu socialisme en morale. Fichte parle comme si vouloir du bien à soi était nécessairement vouloir du mal aux autres. En outre, pourquoi le bien des autres, et même celui de la race, — je ne dis pas seulement de la race germanique, si chère à Fichte, mais celui de la race humaine, — aurait-il une valeur quelconque si mon bien n’en a aucune? Puisque je ne vaux rien pour moi, comment puis-je valoir quelque chose pour vous, ef invicem ? Il ne suffit pas de déplacer un objet, de mettre à droite ce qui était à gauche, pour lui créer une valeur. Si ma vie, que vous me défendez de désirer pour mon compte, n’est pas un bien en elle-même et un bien pour moi-même, comment devient-elle un bien pour vous au moment où vous vous jetez à l’eau pour m'empêcher de me noyer? Avec des zéros de valeur multipliés à l'infini dans le temps et l'espace, sous le nom de race germanique ou de «race » humaine, vous ne constiluerez pas une réelle valeur. Pour que je me sente obligé envers autrui, il faut qu'il y ait en autrui et en moi tout ensemble quelque chose envers quoi ou en raison de quoi je me sente obligé, quelque chose qui ait une valeur supérieure à tout le reste. Et cette chose est conçue en moi avant d’être conçue en autrui, tout au moins en même lemps ; si je ne lui dois rien en moi, je ne lui dois rien en autrui.
Il en résulte que tout devoir envers les autres est indivisiblement un devoir envers soi, Je ne puis vous respecter que si je me respecte : la justice exige que le moi conscient soit chose sacrée partout, que mon moi soit inviolable pour vous comme le vôtre l’est pour moi. Bien plus, je ne puis vous amer qu'en m’aimant moimême, qu’en aimant en moi les caractères d’amabilité que je trouve en vous dignes d'amour. Ce n’est pas par pure condescendance pour les autres que je dois être juste et bon pour eux; ce n ’est pas une grâce que j'ai à leur faire : je suis obligé envers moi à être bon envers vous, à ne pas être cruel, dur, orgueilleux, arrogant, colère, envieux. Si je manque à votre dignité, sachez bien que je manque du même coup à la mienne; si je
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rabaisse votre humanité, je rabaisse la mienne; si je suis mauvais pour vous, je suis mauvais pour moi. Si je vous frappe, je me frappe moi-même et m'abaisse au rang de la brute. Tout ce que je vous dois, je me le dois ; ce que je fais pour vous, je le fais pour moi, ce que je fais contre vous, je le fais contre moi. Il ne s’agit plus là seulement de ce contre-coup mécanique qui finit par faire retomber sur moï ce que j'ai fait contre vous, comme quand je frappe violemment une eau qui me rejaillit au visage. Non, il s’agit d’une identité foncière des vrais biens humains. Mon suprême désintéressement est mon suprême intérêt, le parfait amour d'autrui est le parfait amour de moi-même. Moralement, les autres hommes sont mes autres moi. S'il en est ainsi, pour être socialement unis et dépendants, il faut que nous soyons moralement indépendants : plus nous avons d'existence individuelle, plus nous pouvons réaliser d'existence collective. Tout au contraire, plus vous appauvrirez l'individualité personnelle, et plus vous la ferez rentrer sous le joug de ces besoins purement naturels qui, loin d'aboutir à l’amour et à la paix, font éclater entre tous la haine et la guerre.
On le voit, une fin uniquement sociale, proposée à l'individu, ne saurait être suffisante pour entraîner son adhésion totale et sans réserve. Selon Fichte comme selon Comte, le ciel est sur la {erre, ou du moins c’est là qu’il doit être réalisé. Pour cela, dit Fichte, nous devons travailler sans repos et aussi sans espérance personnelle, sans aucune idée d’une récompense ultérieure; nous devons réaliser une fin dont nous ne verrons jamais l’accomplissement. « Cette fin estl’avènement de la raison, son avènement dans le monde même. C’est au sein du temps qu'il faut faire œuvre d'éternité ». Nobles paroles, qu’on peut prendre en un bon sens; mais Fichte ne se demande pas plus que Comte ce qu'il adviendra de la « raison », du moins de la raison humaine, quand la terre sera détruite et que ses débris morts rouleront dans l’espace en petits morceaux. Il reproche à Kant d’avoir mis la fin de l’homme en soimême, non dans la société ; le triomphe de l’universel et
du social sur l’individuel est, à ses yeux, « la vraie
victoire de l'éternel sur le temps. » Mais en quoi l’humanité, que Fichte adore avec Comte, est-elle universelle et éternelle ? Le sacrifice de l'individu à l’humanié raisonnable est, dit, Fichte, un « sacrifice sans compensation », un renoncement absolu et définitif ». Même doctrine chez Comte. Point d’autre fin au delà de cette fin; point d'autre monde que l'ensemble des individus passés, présents ou futurs qui composent l'humanité, point d’autre forme possible de « la réali-
sation de l'Esprit » ou du « Grand Etre ». C’est faire
bien de l'honneur à l’éphémère humanité que d’y voir la seule réalisation consciente de l'Esprit, fût-ce à notre point de vue humain. L’homme est un être concévant l’univers, débordant l'humanité, surmontant le monde même par l’idée d'un principe supérieur au monde, quoique intérieur; qui empêche donc un tel être, — rêve pour rêve, — de rêver un triomphe vraiment wniversel/ de la raison, non pas seulement un triomphe humain ou terrestre’ ?
Les humanitaires répètent volontiers, pour montrer l'insuffisance de l'individu, le beau vers du poète « L'homme vit seulement le temps de dire adieu? ». Mais, pourrait-on leur répondre, la vie de l'humanité elle-même n’est qu'un adieu prolongé, qui, un jour, prendra fin. Si une société conforme à l'idéal" peut jamais se réaliser sur terre, combien de temps durerat-elle, et que sera ce temps dans l’histoire de notre planète? Que sera-t-il surtout, entre les deux éternités du passé indifférent et de l'avenir incertain ? Comte a beau nous dire avec l’auteur de l’/mitation : « l'amour est plus fort que la mort » ; la mort aura été plus forte
‘ Rappelons que Fichte, dans les dernières spéculations de sa métaphysique, s'élève à un point de vue supérieur à celui de Comte : la morale restant humaine, la religion du moins, selon Fichte, est surhumaine (Voir le Fichte de M. Xavier Léon). À ce point de vue, il rétablissait la possibilité, sinon pour l'individualité, du moins pour la personnalité vraie, de se retrouver dans le grand tout spirituel et divin. Cette « religion » n’est que la morale en ses bases métaphysiques.
? V. Hugo.
Es.
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que l'amour. Et de même, l’inconsciente « Nature » aura. été plus puissante que la conscience humaine, qu’elle finira par réduire au silence. Le roseau pensant aura beau être plus noble que l'univers ‘qui le tue, il n’en sera pas moins écrasé par l'univers.
Enfin, si tout notre devoir n’était, conformément aux idées d’Auguste Comte, de Fichte. des sociologues contemporains, qu’un devoirenvers l'humanité, ilse poserait toujours une dernière question : — Quel est le bien que nous devons chercher à réaliser ou à promouvoir dans le genre humain ? — Répondrez-vous : « C’est la disposition purement et simplement altruiste » ? — Nous voilà au rouet. Le seul devoir de chacun sera : « Développer chez un autre une disposition à développer la même disposition chez un autre, et ainsi de suite à l'infini ». Il faut bien s’arrêter à quelque chose qui ait une valeur ultime et que nous voulions développer comme état ou acte du mot. Nous l’avons prouvé tout à l’heure, même quand nous songeons au 01 d'autrui, c’est toujours un certain bien bon aussi pour le #70 que nous avons en vue. Si nous sommes logiques, nous ne pouvons donc exclure notre propre moi de ce bien, puisque les autres auront précisément pour devoir envers ous de l'y développer. De l’altruisme pur et simple, qui serait entièrement et uniquement centrifuge, il faut donc toujours revenir à une certaine réalisation centripète du moi. L’altruisme absolu de Comte se perd dans un cercle vicieux, comme s’y perd l’égoïsme absolu. Il y a une synthèse à chercher, et les éléments de cette synthèse sont à réaliser dans le #01. Il n’est donc rien qui puisse être la fin ultime de l’homme excepté quelque état ou acte de quelque moi, quelque état ou acte d’une ou de plusieurs personnes. Le « devoir social », seul admis par Comte aux dépens du « droit » individuel qu'il nie, ne peut provenir que de ce principe : — La vraie nature ou activité de l’homme ne trouve pas sa suprême et totale expression dans la socialité. Mais, selon nous, la société dans et par laquelle l’homme est moralisé n’est plus seulement la société humaine ; c’est, comme le croient les philosophes idéalistes, la société universelle,
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c’est-à-dire l'humanité et le monde vus sous un certain aspect d’éternité, sub quadam specie ælernitalis. La vraie morale commence à l’heure où nous traitons les formes sociales et devoirs sociaux non comme de purs artifices humains pour maintenir les hommes ensemble, comme de purs palliatifs de la passion ou des serviteurs de l’inclination, mais comme des manières dont l’intelligence humaine, avec son activité consciente et raisonnable, peut atteindre un niveau supérieur. La vie en société n’est alors que le moyen de la vie la plus élevée, « le produit et la condition de la vraie vie »; ce n’est pas « un simple mécanisme pour faciliter l’accomplissement de la vie plus basse’ ». Dès lors, le jugement moral ne doit plus considérer seulement les conséquences sociales des actions humaines ; il doit chercher leurs principes ou sources dans l'individu, dans son caractère propre et dans sa conscience personnelle; ou plutôt, il doit s'élever tout à la fois au-dessus de l'individu humain et de la collectivité humaine.
Concluons que, loin de se substituer à la psychologie, comme l’espérait Comte, la sociologie verra grandir la psychologie en même temps qu’elle : ces deux sciences exerceront l’une sur l’autre, historiquement et pratiquement, une continuelle réaction. Quant à la morale, elle sera l'application simultanée de la psychologie, de la sociologie et de la cosmologie. Loin de devenir superflue, elle sera de plus en plus nécessaire pour unir toutes les données de ces sciences dans une doctrine de la vie intérieure, extérieure et supérieure.
« On ne détruit que ce qu’on remplace », disait Comte avec profondeur. Le positivisme, n'ayant pas vraiment remplacé la morale par la sociologie, n’a pas détruit la morale.
“ Voir sur ce sujet Wallace dans Mind, juillet 1889.
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CITAPITRE VI
I. Valeur des actes selon leur utilité sociale. — Valeur de la société même. — Valeur de perfection. — Valeur de plaisir et de bonheur. — Caractère individualiste du plaisir et du bonheur. — Le plus grand intérêt du plus grand nombre. — Impossibilité d’un équivalent du bién moral dans l'éthique utilitaire. — Insuffisance de l’'utilitarisme.