‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 61 sur 76 · PUR RE · texte numérisé non relu

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MORALE SOGIOLOGIQUE UTILITAIRE 287

Le prix fixe est donc, par rapport à moi, une sorte de prix en soi. Les sociologues utilitaires considèrent la valeur des actions humaines et celle des caractères humains d’après des principes analogues. Il y a un certain nombre de qualités humaines dont une société donnée, à une époque donnée, a surtout besoïn ; conséquemment, elle les tient en particulière estime. Ici, ce sont la force corporelle et le courage; ailleurs, ce sont la force intellectuelle et la science. De là une valeur normale des actions, des caractères, des hommes eux-mêmes. Cette valeur s'établit, pour ainsi dire, sur le marché de l'opinion sociale. ‘Il existe un rapport entre l'offre des qualités et la demande des qualités. Aussi un partisan de la morale sociologique utilitaire a-t-il soutenu que la valeur morale des actes et des fins est une « moyenne sociale’ ». L'ensemble des exigences de la vie sociale, dit-il, détermine « le degré d'estime où nous devons tenir chaque sentiment, chaque acte, chaque fin ». Il ne nous est point « loisible » de substituer à ce {arf moral notre appréciation particulière ; et cela se vérifie jusque dans la bizarrerie de certaines opinions morales régnantes, contre lesquelles est impuissante la réflexion de l'individu, « comme elle le serait, économiquement, contre les conséquences d’une mode ridicule ». De là on conclut qu’il est légitime de sentir et d'affirmer hautement que « la valeur morale des choses s’impose à l'individu au nom de raisons qui dépassent l'individu. » Mais, ajoute-t-on, on aurait tort d'en conelure qu'on puisse en chercher le fondement dans quelque chose de « supérieur et d’étranger à la totalité des individus ou, pour mieux dire, au Système de leur société. »

Ces réflexions sont en partie justes ; elles n’en mettent pas moins en évidence le défaut de lutilitarisme sociologique. En effet, la valeur économique des objets n’est déterminée que par des irn{éréts en lutte, par un conflit de désirs chez les vendeurs et chez les acheteurs, et le tarif s'impose au nom d’une pure néces-

1 M. Belot, Revue philosophique, 1893.

sité de fait. Quand je puis le faire baisser à mon profit, je n’y manque point. Aucun vrai sacrifice ne m'est imosé en vue du tarif de la viande ou du blé. Dans l'ordre social, il y a sans doute aussi un tarif d'estime, fondé en partie sur des considérations d'utilité, en partie sur des idées esthétiques, en partie sur des considérations d'honneur, sur des croyances religieuses, etc. Mais, si ce tarif de l'opinion publique fixe pratiquement le prix des actes et des personnes dans une société donnée, la nécessité morale de se conformer au tarif est elle-même d’un autre ordre. Un conflit violent peut se produire entre le tarif social et mon tarif personnel, à ce point que mon bien-être et ma vie soient en jeu; alors se pose le grand problème : fautil sacrifier la valeur qu'ont les actes pour moi à la valeur qu’ils ont pour la société? Le sacrifice à la société ne s’imposerait aux sociologues utilitaires que si la société avait objectivement : 1° une za/ewr comme telle, 2° une valeur supréme. Or, de deux, choses l’une : ou la société représente une valeur de perfection ou elle n’a qu'une valeur dejouissance. Le premier point de vue nous ramène à la considération de ce qui constitue psychologiquement la perfection intrinsèque, de l'individu humain, de la personnalité humaine. Au second point de vue, qui est hédoniste, la société comme telle ne peut ressentir ni plaisir ni douleur. La jouissance est toujours individuelle, puisqu'elle n’existe que dans des consciences : c’est un phénomène de sensibilité dont les causes et les objets peuvent bien être collectifs, sociaux, universels, mais qui, comme « ton » agréable ou pénible de la vie, ne se produit que dans les individus. Aucun sociologue utilltaire ne pourra prétendre que la nation française, comme nation, ait une jouissance propre. Le bonheur de la communauté signifie donc simplement les bonheurs des individus qui la composent aujourd’hui et la composeront à l'avenir. Le plaisir de la société signifie les plaisirs de ses membres. Le sentiment du plaisir et de la peine est un point où l’individualisme est invincible en face du socialisme éthique.

Les sociologues, — utilitaires ou autres, — croient avoir tout dit quand ils ont dit : « la société » ; mais une société d'animaux ne nous paraît pas plus inviolable qu’un individu appartenant à cette société. Un bulfle isolé ne nous semble pas sacré, une bande de buffles, pas davantage. Si on soutient que l'individu n'est quun moyen n'ayant aucune valeur en soi, le dévouement à l’utilité sociale sera impossible, car chacun, n'étant en soi qu'un moyen, ne pourra pas plus être pris pour fin par les autres que par lui-même '.

Les sociologues utilitaires de notre époque s'efforcent, entre les divers individus, d'établir un lien non plus seulement extérieur et contingent, mais organique et nécessaire, comme celui qui relie les membres d’un même corps. Mais, entre les organismes individuels et l'organisme social, dont nous sommes les membres, il subsiste {oujours une différence capitale. C’est que l’organisme social ne possède pas, — Spencer le remarque, — un « sensorium COMMUN, » Une CONScience collective. Il n’a d’autres sensations et d’autres pensées que celles de ses membres individuels ; le centre sentant est dans chaque unité, non dans le tout. Le sentiment de plaisir demeure donc individuel jusqu’au sein de l’organisme social, qui, comme tel, ne peut éprouver ni plaisir ni douleur. Dès lors, le sacrifice de notre plaisir est en réalité le sacrifice de notre plaisir à celui d’autres ixdividus. Or, si le plaisir n’a pas de valeur suprème, le plaisir d'autrui n’en a pas plus que mon plaisir propre et ne peut, par Jui seul, m’imposer une loi de dévouement. Si le plaisir, au contraire, a une valeur suprême, il ne l’a que pour qui en jouit. Je reconnais que, dans la société, le souci des jouissances d'autrui est généralement utile à l'individu, pour lui procurer en retour des jouissances sympathiques ou des avantages personnels; mais, en cas de conflit, aucune raison tirée de la jouissance comme telle ne sera valable pour désintéresser l'individu. En effet, l'unique objet de son sacrifice serait une somme de jouissances

1 Voir le chapitre précédent.

FouILLÉE. — Élém. sociol. de la morale. 19

chez les autres individus; or ces jouissances ne sont pas supérieures en valeur à la sienne propre, du point de vue exclusif de la sensibilité. Tout au contraire, pour l'individu sentant, c’est son plaisir senti qui est sensitivement supérieur, Le plaisir collectif, — idéal des sociologues utilitaires —, a besoin d’être senti pour devenir mon plaisir; mais, même alors, il ne peut être senti comme collectif : il est simplement imaginé ou pensé comme tel, et c'est son contrecoup sympathique dans ma sensibilité individuelle qui constitue le plaisir. Les utilitaires auront beau faire, le phénomène psychique de la puissance ou de la souffrance ne pourra jamais exister concrètement que dans des individus. Le point de vue social, en morale, me saurait donc être purement hédoniste sans se détruire lui-même et sans se résoudre en hédonisme individuel.

Len est du’ bonheur comme du plaisir. La société est un tout qui n’existe qu’en vertu de ses unités constituantes ; comment donc, demanderons-nous de nouveau, un bonheur éprouvé par mille unités aurait-il plus de « valeur » qu’un bonheur éprouvé par un seul? Il a plus de valeur quantitative relativement à l’ensemble, assurément ; il représente une somme, une durée el une inlensilé de jouissances plus grandes objectivement, pour le « spectateur désintéressé » qui contemplerait la terre du haut de Sirius. Mais, pour l'agent placé entre son bonheur et celui de tous les autres, moins le sien, son propre bonheur représente une quantité plus grande, puisque c'est le seul dont il jouisse. Pourquoi sacrilieraitil l'unique bonheur pour lui réel à des bonheurs étrangers ? Chacun de ces bonheurs, objectivement, n'a pas plus de prix que le sien; leur somme, objectivement, n'est supérieure que sous le rapport arithmétique ; subjectivement, elle se réduit pour lui à zéro de jouissance, parfois à une souffrance, peut-être même à la perte de cette possibilité indéfinie de jouissances et de bonheur qu'on nomme la vie. Jamais les sociologues utilitaires ne sont sortis et jamais ils ne sortiront de celte impasse. Ils ne peuvent que tenter, par une orga-

nisation socialiste, de mette effectivement d'accord le plus grand bonheur de chacun avec le plus grand bonheur de tous; mais ce parfait accord demeurera toujours un pur idéal. Dès lors, pourquoi l'individu, dans les grandes alternatives, sacrifierait-il la réalité à cet idéal abstrait et lointain ? dans'le principe de l'intérêt social, quand il est présenté seul et comme unique moyen d’unification morale, il y a un caractère illogique qui en fait le vice. Admettre, d’un côté, que l'intérêt est le principe suprême, de l’autre, que je dois sacrifier l'intérêt en moi à l'intérêt en tous, c’est, pour obtenir le sacrifice de mon intérêt, prendre appui sur ce qui le rend pour moi impossible à sacrifier ; c’est, pour faire cesser la discorde, faire appel à l'élément même de discorde. On répond qu'il est logique, jouissant des biens sociaux, de ne pas compromettre l'existence de la société. Mais ce n’est logique qu’autant que, pour jouir, prétend-on, des biens sociaux, je ne suis pas obligé de donner tout mon bien propre et ma propre existence. Comment jouir de la société une fois mort pour elle ? Il y aura toujours dans le principe de lutilité seule une duperie. Le cœur pourra bien être dupe, comme il l’est souvent, mais, si vous voulez convaincre l'intelligence, celle-ci n’'arrivera point à comprendre que ce qui n’est pas inviolable chez un homme le devienne chez les autres, que chacun soit sacré pour autrui sans l'être pour soi.

L'objet même de la morale utilitaire est fuyant. Certes, il peut sembler à un regard superficiel que la fameuse maxime : « le plus grand bien du plus grand nombre, » offre quelque précision. Il n’en est rien. La forme arithmétique et abstraite laisse ici échapper le fond concret et moral. Le nombre ou la quantité n’est rien par soi : tout dépend de la qualité. Il s’agit donc de savoir quelle sera la qualité de ce « plus grand nombre » que l’on prend en considération. Mettez ensemble les animaux et les hommes, vous aurez un plus grand nombre; aboutirez-vous pour cela à un intérêt commun de qualité supérieure? Au contraire, vous aurez noyé l'intérêt humain dans l'intérêt animal. Au sein de l'humanité

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