L.rhe, AETAA
même, mettez ensemble les anthropophages de l'Océanie, les Dahoméens de l’Afrique et les Européens; aurezvous relevé ou abaissé l'intérêt du plus grand nombre? Tout dépend de savoir où est cet intérêt, quelles qualités le constituent ; il est possible que, dans certains cas, le souci de la quantité nuise à celui de la qualité. Même si le nombre embrassait la totalité des hommes, il n’en résulterait pas encore qu’il exprimät le véritable intérêt de l'humanité, car il confondrait en bloc les meilleurs et les pires, les plus brutaux et les plus doux. La moralité n’est pas une question de mise aux voix ni de chiffre. Le dévouement à la société ne saurait être simplement la reconnaissance du mérite supérieur des grands nombres, une sorte d’adoration du suffrage universel chargé de formuler tant bien que mal l'intérêt universel.
Sociologues et socialistes, pour arriver à se passer de la morale proprement dite, nous promettent une ère finale où le plaisir de chacun coïncidera constamment avec celui de tous. Dans cet éden futur et problématique, la morale n'aura plus sa raison d’être, puisque la nature suffira alors à produire d’elle-même l'harmonie des plaisirs. Mais, dans l’état actuel, la morale a sa raison d’être, et cette raison d’être est précisément le manque d'harmonie entre le plaisir de l’un et celui de l'autre. D'ailleurs, quel que soit le développement social, mon plaisir demeurera toujours pour moi #ncomparable, sans Commune mesure avec celui des autres, parce que ce sera toujours 10 et que ce sera toujours #20n plaisir. Le jugement moral ne commence à s’appliquér que si, dans l'individu et dans le plaisir mème de l'in-. dividu, je considère la personne et, indivisiblement, quelque chose d’impersonnel. Un plaisir de personne, non d’individu pur, est un plaisir enveloppant des éléments qui dépassent l’individualité, des éléments intellectuels, sympathiques, synergiques. Mais la personnalité parfaite, qui serait aussi l’impersonnalité parfaite, demeurera toujours un idéal, tandis que l'antinomie des intérêts ou des passions sera toujours réelle.
Le critérium : « bon pour la société », doit donc luimème être déduit d’un principe supérieur, et il ne peut recevoir son interprétation que si nous savons à quoi est bonne la société même. C'est ce que les utilitaires ne nous disent pas. Ils nous demandent le dévouement social sans le justifier. — Soit, répondront-ils, il y a des systèmes plus conséquents les uns que les autres; mais ce ne sont pas les systèmes qui font l’homme, c'est l'homme qui fait les systèmes. Si donc l’homme, en vue de l’intérèt commun, est et se sait capable de désintéressement, aucun système ne pourra en revendiquer le monopole. Tous ont droit de faire appel à cette force morale, et il ne reste plus qu’à savoir quelle fin il convient de lui assigner. — Nous répondrons ce que nous avons dit tant de fois. Les-doctrines contribuent, pour leur part, à faire l'homme moral, en tant que les idéesforces ont une influence sur la conduite réfléchie, au moins dans les grandes occasions. Or, tout système qui, comme celui de La Rochefoucauld, par hypothèse détruit la rationalité du désintéressement n’a pas le droit de faire appel à cette force morale sous prétete que, grâce aux systèmes opposés, elle subsiste encore de fait. Qui trompe-t-on ici? C’est comme si un athée comptait sur la croyance en Dieu au moment où il s’efforce de la détruire en son principe. Le désintéressement ne peut être invoqué que par ceux qui ne proféssent pas un système où, dans le fond, le désintéressement est absurde. La question est donc de savoir si l’utilitarisme social, tout en motivant chez l'individu un certain degré de désintéressement par intérêt, n’aboutit pas à des situations où il faut que l’un soit sacrifié à l'autre. En ce cas, au nom de quoi motiver le sacrifice ? Faire appel aux sentiments altruistes, c’est profiter d’une équivoque. Tout sentiment enveloppe des idées et, si ceux qui ont ces sentiments s’aperçoivent qu'on les exploite, ils sauront bien réagir en modifiant leurs idées, par cela même la force de ces idées.
En vain done la sociologie utilitaire, profitant de ce qu'ont fait et font encore les moralistes, s’attribue le droit de poser, comme donnée de fait, la moralité désin-
téressée, puis de s’y appuyer pour se développer ellemême; là question est de savoir si le désintéressement subsisterait au cas où l'intérêt général ne serait reconnu pour règle qu'en vertu de ce qu'il est #n{érét. Or, nous avons vu que la catégorie d'intérêt, comme celle de plaisir, est au fond individuelle et.que ce qui fait pour moi l'unique valeur de l'intérêt, c'est d’en jouir.
— En fait, réplique-t-on, et sous nos yeux, dans la société présente, sans faire intervenir autre chose que la réaction sociale des intérêts en contact et les lois psychologiques de l’association, la règle de l'intérêt général arrive à prévaloir sur celle de l'intérêt personnel. — Sans doute; mais c’est que dans la société, outre la réaction des intérêts, il y a aussi celle des idées en contact, parmi lesquelles l’idée même d’un souverain bien et d’un devoir, bien ou mal conçu; savez-vous ce qui fût arrivé s’il n’y avait eu en contact que des intérêts ? Vous pourrez bien soutenir que, même en ce cas, la règle de l'intérêt commun prévaudrait en général; mais combien d’exceptions se produiraient du jour où l'intérêt serait reconnu comme seule règle !
Dans un système de morale, quel qu'il soit, dit-on, on ne peut jamais éviter, de faire appel à la bonne volonté de l’agent'. — Oui, mais encore faut-il persuader à l'homme d’avoir cette bonne volonté, au lieu de le décourager par des théories qui la rendentirrationnelle.
En somme, l'intérêt général n'est que la /ornule pratique de la moralité, du moins de la moralité sociale; il n'en est pas le /ond. Si l'on nous objecte : — « Nulle part on ne voit les sciences, surtout les sciences pratiques, atteindre ni chercher la connaissance du fond des choses” », nous répondrons que, par /on/ de la moralité, nous ne désignons pas je ne sais quelle substance transcendante; nous entendons simplement le dernier contenu déterminable de l'idée moralé, ce qui lui confère sa force de conviction pour l'intelligence, de persuasion
1 M. Belot, Soc, ÿ 2? M. A. Belot, Rev. phil, Octobre 1890.
$ M. Belot, ibid, 462.