‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 64 sur 76 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. — Rapport de l’idée de solidarité avec celle de causalité réciproque universelle ou de déterminisme. — Application altruiste et application égoïste possibles. — Solidarité de fait et solidarité idéale.

II. — Solidarité sous forme de justice contractuelle et de justice réparative. — Théorie de l'organisme contractuel et du quasicontrat social. — Nécessité d’un principe moral supérieur.

. 1. — Le principe de la morale solidariste est que

chaque vivant sociable, par le fait seul qu’il naît et développe sa vie individuelle au sein d’une société, profite réellement de tous les efforts sociaux antérieurs et doit, rationnellement, contribuer au bien commun. Un être vivant doué d'intelligence ne peut pas ne pas comprendre cette situation, ne peut pas ne point se représenter sa dette sociale sous la forme d’un devoir social de justice. Un être vivant doué de sensibilité ne peut pas ne pas éprouver un sentiment de sympathie pour la société dont il est membre el organe, sentiment qui constitue l’altruisme. Telle est la morale de la solidarité. C'est la seule que puisse soutenir un sociologisme conséquent : la morale de l'intérêt, avec son appel final à la sanction de la force, n'est qu’un prolégomène à la morale de l’altruisme, identifié à la justice par le moyen de la solidarité.

Cette idée de la solidarité est loin d’être, comme on le croit parfois, due à Auguste Comte. Elle avait été soutenue par Pierre Leroux, par Jean Reynaud et par les socialistes du commencement du siècle. « J'ai le premier, dit Pierre Leroux, emprunté aux légistes le nom de solidarité pour l’introduire dans la philosophie, c’està-dire, suivant moi, dans la religion de l’avenir. J'ai

voulu remplacer la charité du christianisme par la so/idarilé humaine’, » Cette notion se retrouve chez Descartes même (ce qu'on ignore trop”), et elle avaitété développée déjà par les anciens moralistes, surtout stoïciens. De nos jours, se substituant aux idées trop sentimentales de charité chrétienne et de fraternité républicaine, l’idée de solidarité vise à un caractère de plus en plus scientifique. Elle se donne comme exprimant non plus un pur sentiment, plus ou moins subjectif et libre, mais une vérité qui sort de toutes les sciences aujourd'hui à l'œuvre, notamment de la science sociale : c’est que les hommes, en poursuivant leurs fins propres, 1° ne peuvent pas ne pas tenir compte les uns des autres, 2° doivent en tenir compte. [ls ne le peuvent pas et subissent ainsi une nécessité qui s'impose de fait ; ils le doivent ensuite, par une conséquence inévitable, au nom d’une nécessité dont l'intelligence se rend compte’. EX Si l’on demande une analyse rigoureuse et précise d

la catégorie de solidarité, nous rappellerons ce que nous avons déjà démontré dans notre Critique des systèmes de morale contemporains : cette catégorie n’est autre que celle de réciprocité. La réciprocité, à son tour, peut être entendue d'abord comme simple mutualité de causes et d'effets. Les mouvements de la terre et ceux des autres planètes sont solidaires, parce qu’ils sont causes et effets les uns des autres. D'une manière générale, pour le philosophe, la nature intrinsèque de chaque être est inintelligible dans ses re/alions avec tous les

autres êtres, sur lesquels il agit et dont il subit l’action.

Mais, d'autre part, les relations extrinsèques des êtres

1 La grève de Samarez.

? Voir notre Desrartes.

3 Nous avons nous-même développé, à maintes reprises, cette conceplion de solidarité sur laquelle avaient insisté Bastiat, Renouvier, Henri Marion et Secréian. Nous l’avons exposée dans la Propriélé sociale et la Démocratie, comme dans la Scienee sociale contemporaine et dans le: Discours prononcé au Trocadéro en 1882. En prose et en vers, Guyau a célébré, lui aussi, la solidarité ; il a essäye de fonder en partie la morale sur celte loi essentielle de Ja vie expansive (Voir la pièce de vers intitulée Solidarité ; voir surtout l£squisse d'une Morale et tant d’admirables pages de l'Irréligion de l'Avenir).

sont inintelligibles sans leur relation à la nature intrinsèque de chacun, sans l'existence d’une nature propre constituant un centre plus ou moins individuel d'action. Il y a là une synthèse des contraires qu’une. philosophie exacte doit mettre en relief. Mais cette réciprocité ou solidarité causale, qui éxiste dans la société humaine comme ailleurs, n'a encore rien de moral ; elle est sim-

-plement le déterminisme complet, qui, en tant que s’exer-

çant dans le temps et dans l’espace, est lui-même, aux yeux du philosophe, un complet mécanisme Nous n'avons ici qu'une solidarité causale et à forme mécanique.

Il existe une solidarité supérieure, qui est celle des êtres vivants; on la nomme solidarité « organique ». Cœur, estomac, poumons sont solidaires. Le lien

qui relie les organes vivants est beaucoup plus interne que celui des rouages d’une machine, puisque le bien

de chaque partie‘est attaché au bien du tout, et réciproquement. La solidarité des individus appartenant à une même société est, elle aussi, de nature organique, comme nous l'avons montré plus haut. Mais elle n’est encore, à ce titre, que la solidarité naturelle.des biologistes, non la solidarité volontaire des moralistes. Or, la solidarité naturelle, même organique, n’est qu'une loi nécessaire de la nature et de la société qui nous lie dans le mal comme dans le bien ; quoi que nous fassions, elle subsiste toujours et, en conséquence, n'a pas par soi un caractère moral. L'araignée et la mouche dont elle se nourrit sont solidaires par la loi de nature, quand elles sont sur la même toile. Cette merveilleuse harmonie, qui pouvait enchanter Spinoza, est loin de satisfaire le moraliste. Le parasite est lié au corps qu il exploite. Nous sommes unis par de tels liens de solidarité avec les animaux dont nous nous nourrissons, que leur mort entretient notre vie. Dans la société humaine, nous sommes dépendants l’un de l’autre, mais en quoi celte dépendance, par ellemême, est-elle toujours un bien ? Qui dépend plus que l’esclave? Nos semblables, précisément parce qu’ils sont nos semblables et ont des besoins semblables, peuvent devenir nos adversaires. Le voleur même et celui dontil

s'approprie le bien sont solidaires, membres d’une même société dont le déterminisme a enrichi l’un, laissé l’autre misérable ; et c’est pour cela que le pauvre vole le riche. La solidarité des intérêts n’est donc nullement l'identité ou l'accord des intérêts. Le capitaliste et le travailleur manuel ont, à coup sûr, des intérêts solidaires ; si, par exemple, le premier a plus d'argent, il pourra employer plus d'ouvriers et les payer mieux. Cest le grand argument que les économistes opposent aux socialistes. Mais que répondent ces derniers ? L'intérêt du capitaliste, disent-ils, n’en est pas moins d'employer à son profit, dans l’espace de temps le plus bref et au meilleur marché possible, la force de travail ou l'énergie vitale qui appartient à l’ouvrier, ce dernier dût-il être épuisé par l’excès de labeur. Chômages et grèves sont des faits de solidarité. Les harmonies d'intérêts solidaires, qui sont réelles malgré les exagérations d’un Bastiat, n'empêchent nullement les antinomies d'intérêts solidaires, qu’un Proudhon se plait à entre-choquer. Bref, le déterminisme qui lie les effets aux causes et les causes entre elles, les moyens aux fins et les fins entre elles, aboutit aussi bien à des conflits déterminés qu’à des concours déterminés : patrons et salariés étant solidaires, ce fait brut d’interdépendance entraine la lutte autant qu l'union.

Aussi la morale sociologique de la pure solidarité peutelle, par une sorte de bifurcation, aboutir ou à la pratique de l'intérêt ou à celle du désintéressement. Puisque nous sommes solidaires, dévouons-nous pour les autres, diront les « altruistes » ; puisque nous sommes solidaires, employons les autres à notre propre bien, répondront les égoïstes. — Liés, faisons servir la chaîne à tous. — Liés, tirons à nous la chaîne, si nous sommes les plus forts et s’il y va de notre intérêt ou de notre vie. Deux forçats attachés au même boulet ne sont pas pour cela, en tout et pour tout, deux amis. La solidarité est ce que valent les êtres solidaires. S'ils s'aiment préalablement entre eux, elle sera solidarité d'amour; s'ils se détestent, elle sera solidarité de haine. Dans les deux cas, il

re

y aura toujours action et réaction inévitable des uns sur les autres, influence mutuelle avec contre-coup de chacun sur l’ensemble et de l’ensemble sur chacun. Les vagues de l’océan sont aussi bien solidaires dans le choc de la tempête que dans la paix des jours sereins.

Les solidaristes, en définitive, n’ont point poussé jusqu'au bout l'analyse de l'idée de dépendance. L'homme ne dépend pas seulement des autres hommes, de la nature, de la famille, de la nature extérieure ; il dépend aussi de sa propre constitution individuelle, il dépend de lui-même et de toutes les relations internes qui le constituent tel ou tel. L’interdépendance suppose l'intradépendance; le déterminisme extérieur suppose le déterminisme intérieur : on est solidaire de soi, de sa nature et de ses besoins avant de l’être d'autrui. Quelle sera donc la part de l'individualisme et celle de ce qu’on pourrait appeler l’universalisme ? Le principe de causalité ou mème de finalité, à lui seul, ne résoudra pas ce problème.

Bien plus, on peut se demander si l’interdépendance et l’intradépendance ne supposent pas un certain degré d'indépendance, je veux dire l’existence d’une activité causanle en même temps que causée, d’un centre originaire d'action, je ne dis pas ahsolu, mais relatif. Là, au lieu de la solidarité complète, il y aurait une insolidarité au moins relative et partielle. Qu'on se représente comme on voudra l’individualité, il faudra toujours arriver à la concevoir, même au point de vue déterministe, comme une concentration et complication originelle de déterminismes qui s’entre-croisent en un point vivant, pour y former un complexus original. On peut donc dire que les solidaristes voient seulement la moitié de la vérité : ils constatent la loi de solidarité relative qui nous emporte hors de nous, ils oublient la loi de non-solidarité relative qui nous concentre en nous. Ils ne voient que l’action réciproque universelle, ils oublient l’action individuelle que la réciprocité implique.

Si incapable est le principe de solidarité, à lui seul, de fonder la moralité, qu'un philosophe éminent, mie a fait

FouiLcée. — Élém. sociol. de la morale. 20

grand usage de ce principe, l’a fait servir à expliquer les altérations mêmes que chacun, dans sa conduite, est obligé d'imposer à la moralité idéale pour la concilier avec les exigences de la pratique. Selon Renouvier, la « morale concrète » est moins une application qu'une dégradation de la « morale abstraite » : dégradation causée par ce fait que les hommes, solidaires dans le mal comme dans le bien, ne peuvent compter sur une bonne volonté mutuelle et sur une mutuelle observation des règles de morale. Ils doivent, au contraire, s’attendre, de la part d'autrui, à des déviations de la loi idéale, et faire entrer en ligne de compte ces déviations dans leurs règles concrètes de conduite. La solidarité sociale, comme le dit Renouvier, « engendre donc de tous côtés une injustice de réciprocité, et fait de la justice sociale une œuvre ardue et même à la rigueur impossible. » On pratiquerait la justice rigoureuse, si la justice d'autrui répondait à la nôtre; mais l’état de société, la moralité moyenne des hommes, les maximes reçues, « l’impérieuse coutume » rendent une telle supposition chimérique, Bien plus, l'individu qui s’estime juste est irrésistiblement porté aux mauvais sentiments et aux passions haïneuses par « les réactions mentales que provoque chez lui l’injustice d’autrui * ».

Sans doute cette interdépendance dans le mal est toujours solidarité ; mais un principe qui s'applique ainsi à tout et ne fait que constater l’action réciproque universelle ne saurait, à lui seul, constituer un fondement moral. Sur quel genre de solidarité, en effet, appuieras t-on l'éthique? Celle qu'on aura en vue ne sera-t-elle que le « resserrement du troupeau » en face du danger à éviter, en face de l'avantage à atteindre? Ce ne sera alors qu’une liaison d'intérêts et, au fond, un faisceau d’égoïsmes plus ou moins conscients; ce ne sera pas la solidarité morale. Celle-éi est une idée-force de solidarité volontaire, acceptée pour loi et érigée par nous en devoir. Elle n’existe donc que là où, personnelle-

‘ Voyez lu Nouvelle Monadologie. 4899. Cf. Marion, De la Solidarité morale. 1880 . ù

NE CN ES d

ment, nous la concevons, la voulons et la faisons. « Tout ce que l’on est et tout ce qu’on possède, a dit un homme d'Etat moraliste, qui a popularisé l’idée de solidarité, est un don et doit être donné de nouveau‘ ». Es! un don, voilà selon nous. la solidarité naturelle; doit être donné de nouveau, voilà la solidarité morale ; mais l’une ne découle pas de l’autre, tant qu'on ne fait point intervenir des raisons supérieures qui dépassent le point de vue solidariste et même purement social. Ces raisons, les sociologues ne nous les donnent pas ; ils ne s'élèvent point au-dessus de l’idée de la collectivité humaine et des actions réciproques dont elle est le théâtre. Dès lors, leur morale se trouve suspendue entre ciel et terre.

IL. — M. Bourgeois, il est vrai, s’est efforcé de trouver un moyen terme. dans l’idée juridique d’une solidarité contractuelle entre les hommes. Il y. a plus de vingt ans que nous-même nous avions parlé d’un quasi- contrat où plutôt d’un contrat implicite qui relie l'individu à la société *. Nous faisions observer qu'il existe « plus encore qu'un quasi-contrat » entre les hommes d’une mème société, qu'il existe entre eux un contrat réel, quoique implicite, « dont le signe juridique est l’action, au lieu d’être une parole ou une signature » (Science sociale contemporaine, p. 11). Le peuple français est moralement constitué « par tous les Français avec l'ensemble des contrats généraux et particuliers qui les lient ». Et ce lien est de tous le plus solide et le plus durable, « car il ne dépend pas d’une seule volonté individuelle, mais de quarante millions de volontés qui ont des engagements l'une envers l'autre, et même envers les générations dont elles acceptent l'héritage ». Le « testateur et son héritier « sont liés par un contrat qui oblige le second à prendre les charges de l'héritage comme les bénéfices (p. 15). » C’est la « dette sociale » dont parle M. Bourgeois, avec cette différence, répétons-

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