CHAPITRE VIII
MORALE JINDIVIDUALISTE. — INDIVIDUALISME LIBERTAIRE ET INDIVIDUALISME MORAL
I. INpivibuALISME LiBEnrAIRE. — L’individu peut-il se développer en dehors de la société, matériellement et intellectuellement, — Proscription de l'idéal, même purement persuasif, par les individua: listes libertaires. — La société est-elle organisée contre l'individu, — Les conditions sociales sont-elles défavorables à l'individualité,
IL. INpivipuaAuisme MORAL. — La réalisation du moi permanent, total et harmonieux. Que cette réalisation implique les relations sociales. — Individualisme des stoïciens et de Kant. — Fichte et [egel. — Distinction de l’individualité et de la personnalité; comment cette dernière enveloppe la socialité.
L'individualisme, au point de vue sociologique, consiste à expliquer la société par les relations d'individus qui trouvent dans l’union sociale, soit leur plaisir et intérêt propre, soit la condition du développement de leur puissance propre ou de leur propre perfectionnement. Selon la conception individualiste, l'association n’est jamais qu'un moyen pour assurer des fins essentiellement niques : la société demeure donc un mécanisme extérieur à l'individu. Dans cette doctrine, on suppose que chaque individu à sa fin en lui-même, soit qu'il s'agisse de son onheur propre, soit qu il s'agisse de sa « volonté de puissance, soit qu'il s'agisse de sa perfection morale ». Bref, selon l’individualisme, il existe pour l'être intelligent des fins dans la détermination desquelles n'entre pas, à titre d’élément consttutif et primordial, la considération d’autres individus.
Ainsi défini d’une manière générale, l’individualisme prend deux formes particulières : d’abord la forme libertaire, fondée sur l’idée d'intérêt individuel ou sur l'idée de puissance individuelle; puis la forme morale, fondée sur celle de perfectionnement individuel.
INDIVIDUALISMÉ LIBERTAIRE 319
I. — On peut adresser à la doctrine libertaire quatre reproches principaux : |
1° Elle méconnaît et répudie, sous le nom de dogmatismes sociaux et d’idéaur sociaux hostiles à l’individu, les conditions essentielles de toute société et de tout développement individuel dans le milieu collectif ;
2 Elle professe une philosophie sociale qui est ellemême un dogmatisme : le dogme du moi et de l’individualité ;
3° Elle nie à tort l'existence d’un certain intérêt général, commun à tous, à côté et au-dessus de l'intérêt particulier à chacun, qui est souvent incompatible avec . celui de tous les autres;
4° Elleaboutit logiquement à des conclusions aristocratiques ou oligarchiques en faveur des plus forts, des plus intelligents ou des plus habiles; elle condamne la majorité des individus à l'effacement ou à l’écrasement ; elle finit ainsi par contredire, en fait, son principe individualiste.
Ce qui caractérise particulièrement l’individuaïisme libertaire, c’est le rejet de tout idéal imposé ou suggéré par la société à l'individu. Stirner disait « Un idéal n'est qu'un pion » ; les libertaires ajoutent : « Un idéal, c'est toujours un guide placé près de nous par la société : tantôt ange gardien, tantôt gendarme ou gardechiourme*. » Ces injures contre l'idéal sont, selon nous, des injures contre l'intelligence. même. L’huître, à coup sûr, n’a pas d’idéal, mais elle n’a pas davantage de science ni de philosophie. Dès qu’on fait œuvre d’intelligence, on distingue, on classe, on apprécie, on évalue ; on préfère la santé à la maladie, la possession de la raison à la démence, si bien que plus de santé devient un
4 Voir : M. Palante, Revue phil., juillet 1903, p. 98.
idéal, plus de raison et de science devient un idéal. Qu'il y ait ainsi, pour les hommes vivant en société, des idéaux sociaux, des formules de meilleur état social, cela est incontestable et on ne voit pas qu'il y ait lieu de s’en plaindre. Les « pions » mêmes ont du bon pour empêcher les enfants déraisonnables de se battre entre eux, de croupir en une paresse qui les mettra plus tard dans l'impossibilité de gagner leur pain. Il est d’ailleurs inexact de dire que tout idéal soit soca/ par essence. Quand je suis malade, mon idéal est de me guérir; si j'ai une attaque de folie furieuse, mon idéal est de revenir à la raison : je suis seul en cause. Si donc il n’y a ni science ni art possibles sans idéal, pourquoi s’insurger contre les idéaux de la conduite? Il s’agit de savoir quels sont les vrais et quels sont les faux, voilà tout. Il y a des « valeurs » et des « échelles de valeurs » : quand on est sur un échelon, l'échelon supérieur devient un idéal. « Que tous vivent suivant leur vœu vital », suivant « leurs affinités électives », voilà le principe des libertaires'; mais c'est encore là poser un idéal, Seulement il y en a un pour chaque individu et même un pour chaque moment, selon que change le vœu vital et que se modifient les affinités électives. Le voleur de grand chemin qui veut vous tuer manifeste son « vœu vital» aux dépens du vôtre; le paresseux et l’ivrogne obéissent, tout comme vous, à leurs affinités électives.
Certains individualistes libertaires, faisant allusion à notre théorie de « l’idéal persuasif, » nous ont objecté que non seulement la morale n’est pas impérative, mais qu'elle n’est même pas « persuasive »; car à quoi bon donner des conseils à qui ne peut agir autrement? « Autant vaudrait engager les petits moutons à se transformer en grands oiseaux ravisseurs, en leur montrant les avantages de la force. » Nous retrouvons là : 1° La négation d’un fait incontestable, — à savoir que certaines choses, pour leur réalisation, dépendent de l'idée et du désir que nous en avons; 2° la confusion de ces
! M. Palante, tbid., p.102.
choses avec celles qui, établies une fois pour toutes par la nature, ne dépendent nullement de l’idée et du désir : par exemple, pour les moutons, se transformer en aigles ; 3° le sophisme paresseux des fatalistes, qui croient que la persuasion et les conseils sont inutiles, tout étant déterminé. Mais, précisément, conseils et persuasions entrent de fait parmi les conditions déterminantes des actions. Si, me promenant avec un libertaire, je lui conseille de ne pas se jeter dans un trou qu'il ne voyait pas, il est probable que je le « persuaderai » : l’idée de ne pas choir sera introduite parmi les facteurs de sa décision. Au reste, si un libertaire considère comme absolument inutiles et inefficaces toutes les tables de valeurs, même celles que Nietzsche dresse en mettant au premier rang l'esprit de domination, au second l’orgueil, au troisième la volupté, il n’a, pour être conséquent, qu’à les briser avec les autres.
Tout comme l’individualisme se fait une notion fausse de l'idéal, 1l se fait une notion fausse de la réalité. En effet, le libertaire prétend être & à part » des autres ; mais qu'est-ce qu'un individu humain considéré comme absolument « insolidaire »? L'homme ne peut être à part de la nature et, par conséquent, à part d’autres êtres avec lesquels il est en relation dans l’espace et le temps, êtres dont les plus importants sont les hommes. Au point de vue mental comme au point de vue physique, les vies humaines sont si inextricablement mêlées qu'aucun Alexandre ne saurait ni dénouer, ni trancher le nœud gordien par où nous sommes liés à autrui. Je ne puis vivre ma propre vie sans vivre la vie des autres. Si nous avons refusé de dire - plus haut, avec Auguste Comte, que l'individu est une abstraction, il reste vrai que la personne sans la société est une abstraction. Une personne humaire n’est pas concevable sans un é/ément de collectivité. Veut-on se faire quelque idée de l’homme vraiment isolé, ce n’est pas un Robinson qu'il faut considérer dans son île, —
4 Voir, plus haut, ch. 1v et ch. v.
Fourcrée. — Élém. sociol. de la morale. LAEZ
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un Robinson en qui vit déjà la société tout entière: — c’est l’homme abandonné dès son enfance, avant de savoir parler, livré ainsi à lui seul. Encore a-t-il reçu peut-ètre, avec un cerveau de civilisé, des instincts de civilisé plus ou moins latents. Malgré ce précieux héritage, atteindra-t-il un haut degré de vie mentale, de vie humaine ? S’élèvera-t-il beaucoup au-dessus des animaux ? — Non. L'individu séparé dès l'enfance de toute société (encore faut-il qu'un autre membre de l'humanité le nourrisse jusqu’à un certain âge) restera un idiot. Il sera même inférieur à certains animaux qui vivent en société, depuis le singe ou l'oiseau jusqu’à l’abeille où à la fourmi. Le vieil individualisme du xvim® siècle considérait l'individu naissant comme une « table rase », comme « une page blanche » où l'éducation et les circonstances inscriront des caractères ; les solidaristes ont justement répondu que l'individu est plutôt comparable à une « phrase d’un récit continu ». La phrase a bien un certain sens en elle-mème, mais elle n’acquiert Son sens complet que dans le récit dont elle fait partie. Chacun de nous est une phrase, parfois un simple mot dans l'épopée de l’histoire humaine. Que
serait-ilresté dansla pensée d’un Nietzsche, qui se croyait.
à part en son génie individuel, si on en avait ôlé tout ce qui venait du « troupeau », y compris la troupe des philo: sophes les plus récents, des Schopenhauer, des Stirner, des Renan, des Guyau, de tant d’autres qui ont fourni à Nietzsche nombre de pensées, dont, par grossissement et déformation, il a fait des monstres? A. Comte a remarqué avec profondeur que l’homme qui se dit indépendant des autres ne peut exprimer celte con-
ception blasphématoire: sans se contredire immédiate= ment, puisque la langue dont il se sert n’est pas son.
œuvre. Quelque persuadé que soit un Nietzsche de son originalité souveraine, il parle pourtant la langue de ces Kant et de ces Hegel qu'il injurie. Tout malheureux qui veut être émancipé contre la société ne voit pas quil ne peut être émancipé que dans et par la société.
Le libertaire reproche à la société d’avoir été « or=
ganisée en dehors de sa volonté, parfois même en