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opposition à sa volonté ». — Soit, nous nous trouvons en naissant dans une sorte de corps social organisé, tout comme nous nous trouvons dans un corps plus petit qué nous appelons notre corps. Si ce dernier nous déplait, nous ne pouvons le changer et n'avons que la ressource du suicide. Si le corps social déplaît au libertaire, il a la ressource d'aller vivre seul dans une île déserte ou, tout au moins, dans une autre nation. Que ne le fait-:1? En restant dans notre société française, qu'il n’a pas faite, il l’accepte volontairement et la fait
…—. sienne désormais!
L'individualiste libertaire a beau prétendre que la société organisée, en général, est « par nalure » oppressive, tyrannique et ennemie de l'individu ; c'est con-
PTIT,
1 Le libertaire répond : — La société où je suis et où je reste n’a « aucun droit sur moi au nom des avantages dont les travaux et les progrès de l'humanité passée me font béuéficier. Je ne vois pas en quoi je devrais de la gratitnde à mes contemporains, dont une bonne part sont des gredins ou des imbéciles, pour les bénéfices que m'a procurés, comme à eux, le génie d’un Watt, d'un Ampère, ou, dans > un autre ordre d'idées, d’un Descartes, d’un Gæthe, d’un Victor Hugo. Si j'éprouve raisonnablement une admiration et une reconnaissance rétrospectives pour les génies qui ont permis l’éclosion de telle grande découverte scientifique ou de tel chef-d'œuvre artistique, je ne vois
as en quoi cela m'oblige enversle troupeau des Homais, des Prud- ‘7e des Bouvard et des Pécuchet, qui, étant le nombre, auront sans doute la prétention de m'astreindre à leur 1déal. Je ne vois pas en quoi cela m'oblige enversune organisation sociale qui est, pour une bonne part, un tissu de sottises et de préjugés, ou même envers un Etat qui est toujours, par définilion, une oligarchie que je n’ai aucun intérêt à servir, si je ne fais pas partie moi-même des dirigeants ! ». Pour ce qui concerne l'Elat, nous pouvons répondre de nouveau : S'il vous gêne, allez-vous-en ailleurs; puisque vous restez, c’est que vous avez quelque « intérêt » à vous en servir, je ne dis pas même à.le servir. De fait, on ne voit pas qu'un Etat démocratique soit, « par définition » une oligarchie ; s'il l'est, c'est par accident, par contradiction avec sa propre définition. Il n'est pas nécessaire de « faire partie soi-même des dirigeants » pour recueillir les avantages de la protection de l'Elat, qui assure par des lois et des sanctions, osons dire par des « gendarmes », la sécurité de votre vie et de vos biens, votre pouvoir d'aller et de venir, de Marseille à Paris, par exemple, en chemin de fer, ou, si vous préférez vous rapprocher de la nature, à pied. Jusque dans ce moyen de locomotion, vous rencontrerez le long du chemin des avantages sociaux. Sans doute le gendarme peut être un Pandore ; il a cependant du bon et vous rend quelque service. De même pour tous les Homais chez qui vous allez acheter
* M. Palante, Rev. phil. juillet 1903, p. 104.
fondre de nouveau par accident avec par nature. Si la société était essentiellement ennemie de l'individu, il y a longtemps que les hommes seraient retournés dans les bois et les cavernes. Au reste, les libertaires euxmêmes ne veulent pas supprimer la société ; donc ils reconnaissent que la tyrannie n’en est pas l’essence. Ils s'accordent avec les socialistes pour vouloir seulement la transformation de la société. Selon eux comme selon les socialistes, c'est la libération économique qui doit être le point de départ. Mais, ajoutent-ils, un pareil mouvement ne peut être accompli que par un socialisme purement économique, c’est-à-dire libertaire, « nullement asservi aux idéaux de messieurs quelconques ». Cette libération ne sera jamais possible « que pour ceux qui ont en eux-mêmes assez de volonté de puissance pour
du sulfate de quinine en cas de fièvre, quoiqu'’ils ne soient pas des Claude Bernard ou des Pasteur. S'il vous fallait vous procurer directement ou fabriquer votre quinine, vous seriez quelque peu embarrassé. Vous préférez donc le « conformisme » des pharmaciens, des transports de quinquina sur bateaux par des ignorantset peut-être par des imbéciles. Puisqu’il en est ainsi, on vous demandera toujours: — Ne devez-vous rien à vos coopérateurs, même les plus humbles, fussent les balayeurs des rues qui dispensent votre individualisme raffiné d’une besogne désagréable ? Est-il besoin d'être Ampère ou Watt pour avoir droit à votre reconnaissance ou à un retour quelconque de services ? Si vous montez en wagon, le noir chauffeur qui conduit la locomotive en vertu des découvertes de Watt n’a-t-il aucun titre à quelque respect, à quelque gratitude et même à quelque sympathie de votre part, füt-elle aussi lointaine que celle qu'avait Bismarck pour les Turcs ? — « Dece que, dites-vous, j'éprouye naturellement de la reconnaissance pour mon
ère, ma mère, pour ceux qui m'ont aimé, je ne vois pas le droit qu'aup |
rait M.Espinas à revendiquer de moi le moindre respect ou le moindre dévouemènt pour un système social dont ceux que j'aime ont peutêtre eu à souffrir comme moi: c’est là le sophisme de Ja solidarité, qui consiste à confondre de naturelles et spontanées affectionséleelives avec le dévouement au troupeau ou à son pasteur !.» — Je crains que, s’il y a en effet des sophismes de solidarité qui méconnaissent la part de l'individu (et nous les avons relévés plus haut), il n’y ait aussi des sophismes d'insolidarité qui méconnaissent la part du « système social ». Ceux qui ont eu à souffrir de ce système social en ont aussi retiré des bienfaits. Il faut être bien déshérité pour que certains avantages ne soient pas associés aux désavantages ; mais si, par impossible, un tel état de misère exisiait, quel est le solidariste qui ne serait pas le premier à demander qu’on réforme un odieux abus ?
4 Ibid., 101.
s’aristocraliser eux-mêmes. Jamais un système social, pas plus le socialisme qu'un autre, n’a eu le don de changer le plomb en or. » La doctrine libertaire ne nie donc pas « l’existence et l’utilité de la solidarité sur le terrain économique, purement économique (division du travail, échange, coopération industrielle); mais, sur le terrain moral et social, il y a presque partout antinomie entre l'intérêt de l'individu et celui du groupe‘ ». La question, répondrons-nous, est de savoir si l’anarchisme peut ainsi conserver la solidarité sociale, avec les lois et sanctions positives, uniquement pour les relations économiques, en excluant toutes les autres. Une telle utopie est la négation d’une des vérités sociologiques les mieux établies, je veux dire cette inter-dépendance ou déterminisme mutuel qui existe entre ce que Comte appelait les diverses séries sociales : série économique, série industrielle, série juridique, série morale, etc. Si la solidarité existe dans l’ordre de la production, de la distribution et de la consommation des biens, comment voulez-vous qu’elle n'existe pas ailleurs et partout? Pour protéger la liberté de travail de l’ouvrier ou du paysan, vous serez obligés de protéger : 1° sa personne ; 2° ses biens, produit de son labeur, quels qu'ils soient, ne fûtce que la soupe par lui gagnée : : lui délivrée par la cuisine collectiviste ou libertaire ; ° sa liberté d’aller et de venir : 4° sa liberté de s'associer ou de se désassocier ; 3 ÿ° sa réputation et son honneur, etc. Tous les vieux droits de l’homme de 1889, tant honnis, vont reparaître, avec. l'appareil législatif judiciaire et exécutif qui est néces saire pour les déterminer et les faire observer. Le code: civil et pénal va renaître de ses cendres, ainsi que les. juges et les gendarmes. L’anarchie va redevenir archie. De même qu'ils s’insurgent contre l’État et contre les lois, les libertaires individualistes s ’insurgent contre l'éducation. Sous prétexte de se façonner eux-mêmes, ils veulent être façonnés par la nature, c’est-à-dire nullement façonnés. « Il peut, disent-ils, être de la plus haute utilité pour l’État et les dirigeants de réaliser
1 M. Palante, ibid.
l'unité intellectuelle et morale, le conformisme des gouvernés; il est, au contraire, de l'intérêt ériden! de l’individu, s’il en est capable, de s’affranchir de celte discipline et de cette tutelle‘. » Nous ne trouvons pas cet intérêt « évident ». Le conformisme des garde-fous est bon pour les passants, celui des rails pour les voyageurs, celui de la boussole pour les navigateurs, celui des lois pour tout le monde, ainsi que celui de l’éducation gram-
maticale, littéraire, arithmétique, géométrique, phy- ‘sique, et mème (infandum) de l'éducation « morale ».
Concluons que se soumettre aux conditions sociales, ce nest pas renoncer à son érdiidualilé, comme semblèrent le croire les Stirner et les Nietzsche; c'est, au contraire, accepter les conditions essentielles de sa propre préservation et de son propre développement. C'est encore moins renoncer à sa personnalilé; c'est recevoir, au contraire, des personnes multipliées à l’infini par elles-mêmes dans la société, tout ce qui est indispensable à la constitution de sa propre personne consciente, raisonnable etaimante.
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