‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 9 sur 76 · PRÉFACE : IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE : IX

aussi rationnellement que possible les idées et les sentiments qui constituent la conscience morale d’une époque déterminée * ». — Mais pourquoi, de la conscience actuelle, comparée à celle d'autrefois, le moraliste ne dégagerait-il pas par les méthodes scientifiques quelque chose de permanent et de normal, étant donnée la nature humaine et étant donné le pouvoir qu'a l'intelligence de concevoir d’autres êtres, bien plus, de concevoir la totalité des êtres ? Qui nous empêche de critiquer la conscience actuelle ou de prévoir la conscience future ?

« Il ne faut pas dire, soutient-on, qu'un acte froisse la conscience commune parce qu'il est criminel, mais qu'il est criminel parce qu’il froisse la conscience commune. » Ce renversement de l’ordre habituel est le pendant du paradoxe psychologique de William James : « Nous ne pleurons pas parce que nous sommes tristes, mais nous sommes tristes parce que nous pleurons. » Nous avons changé tout cela! W reste à expliquer pourquoi un acte « froisse » la conscience commune, si la conscience de chacun n'aperçoit rien en cet acte d'incompatible avec les conditions essentielles de la société et avec celles de la personnalité, c’est-à-dire de . l'humanité dans l'individu.

Les sociologues positivistes prétendent qu'il n’y a pas de théories morales qui aient jamais produit dans les esprits des révolutions mentales analogues à celle qui est résullée de l’enseignement de Galilée, par exemple*. — C’est faire trop bon marché de la doctrine morale des Bouddha, des Confucius, des Jésus et de leurs disciples. Comme nousle prouverons plus loin, les mœurs

1 Année sociologique, seplième année, 381, article de M. Durkheim. 2 M. Durkheim. Année sociologique, septième aunée, p. 381.

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données ne sont pas tout : les idées relatives aux mœurs possibles et à leur valeur comme objets de désir sont elles-mêmes, aux yeux d'une science exacte, des /orces capables d'amener le possible au réel, le désirable au désiré, le désiré à l’accompli. |

En son contenu pratique et en ses applications, la morale serait assurément tout autre si nous ne formions pas avec nos semblables une société; c'est ce que nous accorderons aux positivistes sociologues. En résulte-t-il que le fait moral soit, comme le soutiennent MM. Durkheim et Lévy-Bruhl, une chose objective au même titre que la réalité sensible? Nullement. Nous prouverons que la moralité n’est pas une réalité donnée : c’est une réalité qui se donne ellemême, une valeur qui se fait par l’idée qu'elle a de soi. Nous opposerons ainsi le point de vue vraiment expérimental des idées-forces au système tout métaphysique des idées-reflets. La morale n'est pas une science d’observation portant sur des choses faites. Les sciences mêmes de la nature n’ont pas le caractère de pures sciences d'observation ; elles ne sont pas exclusivement empiriques. On.a fait observer cent fois qu'elles se servent de l'hypothèse scientifique, c’est-à-dire d'idées directrices et régulatrices qui, méthodiquement employées, deviennent les idées-forces de la théorie, puis de la pratique. Dans la morale proprement dite, ilya. aussi des idées directrices qui sont, selon nous, non plus de simples « hypothèses », mais des thèses positives, fondées sur les données ultimes et conditions essentielles de notre conscience ou de notre intelligence.

Outre la morale purement sociologique des positivistes, nous aurons à examiner celle des utilitaires, puis celle des solidaristes. Celle-ci exigera de notre part une étude

PRÉFACE xI

approfondie. N'est-ce pas dans l’idée de solidarité que les divers partisans de la morale sociologique viennent se réconcilier et s'unir? N'est-ce pas l’idée de solidarité qui, de nos jours, tend à remplacer celles de charité et de fraternité, d'apparence encore mystique ? Le mot même de solidarité est devenu tellement populaire qu'il dispense trop souvent d'explication. Quand on y ajoute l’autre terme à la mode : ëntégral, de manière à promettre aux hommes la so/idarilé intégrale, on se considère comme un esprit « avancé » et on se persuade qu'on a substitué la sociologie nouvelle à la vieille morale. Ayant nous-même, à maintes reprises, insisté dans divers ouvrages sur l’idée de solidarité, y ayant même joint le premier, dans la Science sociale contemporaine, ces idées de contrat implicite et de quasi-contrat qui ont depuis fait fortune, nous nous sommes crü particulièrement autorisé à mettre en lumière ce qu'il y a de legitime et d'illégitime dans la conception de la solidarité aujourd’hui à la mode. Nous nous demanderons si elle peut, soit à elle seule, soit avec l'idée de quasi-contrat, servir de vrai fondement à une morale scientifique.

Une autre forme de l'éthique sociologique est l’absolu individualisme, qui pose l'individu en face de la société pour le délivrer de ces solidarités mêmes qu’on appelle dédaigneusement le « conformisme social ». La doctrine libertaire, au fond, est une forme sociologique de la morale ou, si l’on préfère, de l’amoralisme ; à ce titre, elle appelait notre examen.

HIT. — Enfn, dans ia troisième partie de ce volume, nous ayons donné à la morale sociologique son complément et sa pleine extension en y introduisant les lois générales de l’évolution cosmique. Nous nous sommes

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