‹ Les éléphantsChapitre 29 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Reproduction

Padear.— Reproduction en captivité. — Organes de la génération. Accouplement. — Grossesse. — Durée de la gestation.

Partaurition. — Lait.

Îl est presque d'usage courant de dire : « prude comme un Eléphant » pour désigner une perscnne où un animal dont la pudeur est très prononcée. L’'Eléphant n'est pourtant guère plus chaste que les autres animaux.

C’est à Buffon que revient, non la paternité absolue de cette erreur, mais du moins la responsabilité de l'avoir répandue un des premiers.

En 1610, le Fr. Pynard nous disait : « C’est chose remarquable que cet animal ne couvre Jamais la femelle en quelque chaleur qu’il soit, tant qu’il verra du monde ». (1)

Quelques années plus tard, Ribeyro ajoutait : « [l n’y a point d'animal qui, si on peut dire, ait plus de pudeur que celui-là. J’ai souvent demandé à ceux qui avaient soin d’Ortela (Eléphant fameux) si, dans le temps qu'il entrait en chaleur, ils ne s’étaient aperçus de rien et s'ils ne l'avaient point vu chercher la femme, etils m'ont toujours affirmé qu’ils n’y remarquaient rien. (2)

1) Fr. PyNarD. — Voyages, p. 337.

2) Riseyro. — Histoire de l'Ile de Ceylan, p. 145, (traduite par l’abbé Le Grand) Calmet nous dit également: «le mâle ne couvre jamais la femelle tandis qu'il voit quelqu'un ». — Dictionnaire de la Bible, tom. II, p. 20. G

Mais, Buffon ne pouvait se baser sur de si simples et si brèves affirmations et c'est pour cette raison que son imagination aidant, il rapporta tant de détails fantaisistes. Voici, du reste, la page en son entier : R

« Lorsque les femelles entrent en chaleur, ce grand attachement pour la société cède à un sentiment plus vif; la troupe se sépare par couples que le désir avait formés d'avance ; 1ls se prennent par choix, se dérobent, et dans ieur marche l’amour paraît les précéder et la pudeur les suivre, car le mystère accompagne leurs plaisirs. On ne les a jamais vu s’accoupler, ils craignent surtout les regards de leurs semblables et connaissent peut-être mieux que nous cette volupté pure de jouir dans le silence ct de ne s'occuper que de l'objet aimé. [ls cherchent les bois les plus épais, ils gagnent les solitudes les plus profondes pour se livrer, sans témoins, sans trouble et sans réserve à toutes les impulsions de la nature : elles sont d'autant plus vives et plus durables qu’elles sont plus rares et plus longtemps attendues. La femelle porte deux ans; lorsqu'elle est pleine, le mâle s'en abstient, et ce n’est qu’à la troisième année que revient la saison des amours... Mais, apparemment, le dégoût de sa situation lui reste au fond du cœur, car quoiqu'il ressente de temps en temps les plus vives atteintes de l'amour, il ne produit ni ne s’accouple dans l’état de domesticité. Sa passion contrainte dégénère en fureur : ne pouvant se satisfaire sans témoins, il s'indigne, il s’irrite, 1l devient insensé, violentet l’on a besoin des chaînes les plus fortes et d’entraves de toutes espèces pour arrêter ses mouvements et briser sa colère... Il n’est pas du nombre de ces esclaves-nés que nous propageons, mutilons ou multiplions pour notre utilité : 1c1 l'individu seul est esclave, l'espèce demeure indépendante et refuse constamment d’accroître au profit du tyran. Cela seul suppose dans l'Eléphant des sentiments élevés au-dessus de la nature commune des bêtes : ressentir Jes ardeurs les plus vives et refuser en même temps de se satisfaire, entrer en fureur d’amour et conserver la pudeur, sont peutêtre le dernier cffort des vertus humaines et ne sont dans ce majestueux animal que des actes ordinaires, auxquels il n’a jamais manqué :; l'indignation de ne pouvoir s’accoupler sans témoins plus forte que la passion même, en suspend, en détruit les effets,

excite en même temps la colère et fait que, dans ces moments, il est plus dangereux que tout autre animal indompté.

Nous voudrions, s’il était possible, douter de ce fait : mais les naturalistes, les historiens, les voyageurs assurent de concert que les Eléphants n’ont jamais produit dans l'état de domesticité. Les rois des Indes en nourrissent en grand nombre ; et après avoir . inutilement tenté de les multiplier comme les autres animaux domestiques, ils ont pris le parti de séparer les mâles des femelles, afin de rendre moins fréquents les accès d’une chaleur stérile qu'accompagne la fureur ». (1)

On voit aisément tout ce que cette citation contient d’erreurs cet d'imagination. P. Bourdarie écrit du reste à ce propos cette amusante phrase remplie de bon sens : « Il est heureux pour l’humanité que l’Eléphant ne possède pas, développé à un aussi haut point, une telle vertu morale si difficile à sauvegarder et si méritoire ; parce que si celle eût été son apanage, c’est lui qui fut devenu le roi de la création et non l'homme... »

Il y a un demi-siècle, la jolie page littéraire de Buffon s’attirait du reste les sévères jugements suivants: « Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’Aristote, le professeur du célèbre conquérant (2) a beaucoup mieux connu cet animal que tous nos naturalistes du xvin siecle Cr que Bufion lui-même. Par exemple, Aristote dit que l’'Eléphant s’accouple à la manière des autres grands mammifères et que le petit tette sa mère avec la bouche et non avec sa trompe, qu'il se reproduit en captivité, etc... tous faits vrais, dont Buffon n’a tenu aucun compte, pour leur substituer des erreurs et des histoires ridicules sur la pudeur, la décence et la prétendue intelligence presque humaine de ces animaux...

On a dit et Buffon répète, que l’Eléphant était plein de décence, qu'il ne s’accouplait pas en esclavage par pudeur et que, pour cela, il n'avait jamais reproduit en captivité. Il y a là autant d’erreurs que de mots. Cet animal ne connaît pas plus la pudeur que

les autres animaux et on en a eu la preuve à la Ménagerie de Paris ». 6)

Burron. — Histoire Naturelle,:tom. IV, p. 374 et 375.

Alexandre le Grand, roi de Macédoine.

D'OrBiGNy. — Dictionnaire Universel d'Histoire Naturelle, tom. V, p. 267 et (l’article est de Boitard).

Monsieur Wuirion qui, pendant de longues années, fut chargé des Eléphants du Jardin d’Acclimatation de Paris, vit du reste souvent des saillies que sa présence ne gênait en aucune facon.

Houel nous fait très curieusement remarquer que la pudeur

chez les animaux n'aurait aucune raison d'exister et'il tes prime en ces termes OriIgINaux :

« Que ces animaux, dans leur état sauvage, aiment, ainsi que beaucoup d’autres, la solitude pour se livrer paisiblement et sans risque d'être troublé à l’acte régénérateur, cela peut être ; mais c'est un goût qu'ils se passent aisément de satisfaire et quand, privés, ils sont sous les yeux des hommes, ce goût ne l'emporte point sur l'impérieuse loi de la nature; les témoins alors ne les arrêtent point et ce Serait en vain que l’on chercheraiten eux les effets de la pudeur:

La pudeur ! Eh ! quelle notion d'indécence trouveraient-ils donc à se reproduire ? Quelle serait cette perfection ou cette exaltation d'intelligence qui leur ferait distinguer i'honnête du malhonnête dans un acte auxquels les pousse invinciblement la nature! Oh! que l’homme civilisé, pour le maintien de ce que l’on appelle les mœurs publiques, pour multiplier les liens de la famille et ne point détruire les rapports sociaux, se soit fait des lois de pudeur,

j'y consens ; mais que l'Éléphant soit plus scrupuleux que ne l’est |

le cheval, cet utile compagnon de nos travaux, que ne l’est le taureau vigoureux qui, sous les yeux de l’innocente pastourelle, saille la vache qu'elle lui conduit, que l’âne qui, dans le milieu des villes, offre à tous les regards les symptômes étonnants de la passion qu'il assouvit ; que le chien qui, dans les rues, dispute à vingt rivaux la proie de son amour ; que le coq qui, voltigeant de belle en belle, chante à chaque fois sa victoire sans que les crêtes de ses poulettes en acquièrent un rouge plus foncé ; que la simple et timide colombe qui roucoule tout haut ses amours et bat des ailes en signe du plaisir qu'elle a de se reproduire... ; cela paraît une erreur. Elles seraient donc le séjour de l’impudeur, ces volières où les oiseaux, ces innocentes créatures, font d’avance, avec

la mousse, le berceau qui doit recevoir leurs petits et de chaque

À ag d rude lis oct ro mamist- crade D cd à

bâton de leur cage, le lit de leurs amours. La mouche qui, sur ma main, tombe enlacée à son amant et y reste émue de plaisir, alors qu’il s'envole, aurait donc offensé la pudeur. Ah ! bannissons ces absurdes suppositions de pudeur dans les actes des animaux qui, bien que doués d'intelligence, n’ont pas reçu les bienfaits de la raison, de cette raison qui, par des conseils, peut nous aider à résister à l'impulsion des sens pour des motifs qu'il n'appartient qu’aux hommes d’apprécier et d'adopter et lorsque nous voyons une avec lequel, chez nous mêmes, un sexe appelle l’autre.. ne soyons pas assez extravagants pour croire que partout où la raison n'enchaîne point les penchants les plus naturels, l’idée de la pudeur puisse l'arrêter » ()

À cela que peut-on ajouter sinon que la pudeur de l'Eléphant n’existant pas plus chez lui que chez les autres animaux, la reproduction en captivité est tout à fait possible. Ce sont là deux questions qui découlent l’une de l’autre et qui s'enchainent trop bien pour qu’on ne les examine pas ensemble.

Depuis la plus haute antiquité, on trouve enregistré dans l'histoire des exemples de reproduction en captivité. Elien nous parle d'Eléphants nés à Rome et cite comme tels ceux qui figurèrent dans les jeux du cirque, sous Germanicus.(2) Columelle ratifie même ce fait. 6) Il n’y a pas jusqu'à Raschid-Eldin qui ne nous fournit certains documents sur ce mode de reproduction et nous prouve qu'elle est possible. (4)

Les citations sur ce sujet abondent : je me contente de reproduire celle-ci : |

« En 1703, il (M. Corse) fit mettre sous le même hangar un mâle d'Eléphant et une femelle en chaleur. Le 23 juin, il fit déta- cher le mâle qui la couvrit en présence des gardiens et d’une foule de curieux. Après quelques jeux et quelques caresses, dit M. Corse, le mâle monta les deux jambes de devant sur la femelle,

(1) Hour. — Histoire naturelle des deux Eléphants mâle et femelle du Muséum de Ms, pe 100 €t 107.

(2) ÆLIAN., — Animal., lib. Il, 11.

(3) CozumMELL., — de Re rust., 1II., 8.

(4) Rascmib-Erix. — Histoire des Mogols (traduite par E. Quatremère.)

Page 1