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L'ÉLÉPHANT DE M. LOCKHART

LES ÉLÉPHANTS 121 docilité à cet animal, humilié d’avoir perdu son autorité et surtout de ne plus faire ses excercices avec le même succès qu’autrefois, son irritation allait croissant et un jour qu’il se trouvait moins susceptible de raison que de coutume, il frappa son animal avec tant de brutalité que celui-ci, poussé à bout, jeta un cri de fureur tel, que son maître effrayé à ce cri qu’il entendait pour la première fois s'empressa de fuir. Bien lui en prit car dès lors l'Eléphant n’a plus même souffert qu’il l’approchat. À sa seule vue il entrait en colère et tous les moyens qui, depuis, ont été tentés pour amener en lui de meilleurs sentiments furent sans succès : la haine avait remplacé l'amour, l’indocilité avait succédé à l’obéissance, et tant que cet animal a vécu ces deux sentiments l’ont dominé. » (1)

Tennent raconte qu’un Eléphant qui avait été blessé par un

‘indigène, près de Hambangtatte, le poursuivit Jusque dans la ville

tout Je long de la rueet, l’ayant atteint dans le bazar, 1l le foula aux pieds aux yeux des spectateurs terrifiés. Après quoi 1l réussit à gagner la jungle.

Au commencement du siècle dernier près de Burthpore, dans les Indes, un troupeau d’Eléphant se réunit dans le but de tirer une terrible vengeance des habitants d’un petit village qui avaient tués ou blessés plusieurs de leurs congénères. A la faveur de la nuit, toute la troupe se mit en route vers le village qu’elle détruisit en un clin d’œil ainsi que ses infortunés habitants. Ces animaux ne regagnèrent la jungle que lorsque tout le bourg fut réduit en miettes et nivelé sous leurs pieds.

À l’époque où le théâtre du Châtelet encaissait de formidables recettes avec le Tour du Monde en quatre-vingt jours qui commençait alors sa triomphale carrière, un jeune Eléphant faisait partie de la troupe quadrupède que la direction avait engagée. Ce jeune artiste, doux, paisible, docile, remplissait son rôle sous la conduite de son cornac avec un zèle et une intelligence remarquables. Chaque soir, à la même heure, de sa même allure pesante et calme, il descendait vers l’avant-scène pour attendre le mo-

(1) FréDÉRIC Cuvier. — Essai sur la Domestication des Mammifères, précédé de considérations sur les divers états des animaux dans lesquels il nous est possible d’étudier leurs actions.

ment de paraître, Et, chaque soir, à la même heure machiniste facétieux s’amusait à le piquer d’une longue aiguille qu'il lui enfonçait toujours à la même place, dans le flanc. Les premières fois, l'Eléphant ne fit aucune attention à cette facétie, la piqüre ne passait pas l'épiderme et l'animal demeurait insensible. Le machiniste s’ingénia, dirigea l'aiguille plus habilement, et fit tant qu'il découvrit l'endroit vulnérable. Au passage, 1l piqua l’'Eléphant, celui-ci, blessé, dressa les oreilles, tourna la tête vers le machiniste, puis, s'étant arrêté, 1l ’examina avec sesmetemhne tifs et malicieux. Et lorsqu'il l’eût bien regardé 1l poursuivit son chemin de son même pas pesant et calme.

Malgré l'avis du cornac, auquel l'émotion de l'Eléphant n'avait pas échappé et qui l'avait prévenu que son pensionnaire était rancunier, le machiniste enchanté de -sa makice, contimuasamanste Le jeu dura un mois, sans incident. Le machiniste piquait Pamimal avec une habileté chaque soir plus grande et l'Eléphant avec une indifférence chaque soir égale continuait sa marche, sans même tourner la tête. Un soir pourtant la bête se vengea!

L'homme était à sa place habituelle, sa longue aiguille à la main, attendant son souffre-douleur. Celui-ci s'avanca lentement, plus lentement encore que de coutume, l'œil demi-clos, la trompe doucement balancée en dodelinant de la! tête ‘avec! un, atredet1matee satisfaite. Le cornac marchait devant lui, à quelques pas de ‘distance. Lorsque l’Éléphant fut à portée du machiniste 1l s'arrêta, mettant une certaine complaisance à se laisser piquer. Le cornac surpris de cet arrêt inhabituel, et prévoyant quelque tour de Ja part de son pensionnaire, l’appela pour le faire repartir. L’Eléphant dressa les oreilles, balançcant sa trompe un peu plus largement et, se laissant peser sur les deux pattes, comme pour se reposer, il s’inclina tout d’un coup vers le machiniste, le serrant entre Je mur et lui. Puis, redevenu docile a 13 voix de son comme fois sa vengeance satisfaite, il repartit de la même allure lourde et tranquille.

Le machiniste était mort. La bête, en s'appuyant contre luide

tout son poids, l'avait écrasé. Le malheureux venait de payer d’une

facon terrible la tracasserie qu’il faisait subir à cet Eléphant d’un

naturel doux et inoffensif, qui n'avait jusqu alors fait de mal à personne, et qui n’en fit à personne par la suite. » (1)

Comme on le voit, l’Eléphant semble vouloir mettre vigoureusement en pratique cette sagesse des nations : «Qui aime bien, châtie bien. » Il parait, du reste, faire preuve de repentir quand la vengeance a été pénible ou exagérée. « Il s’est passé à ce sujet dans le Dékän. rapporte Buffon, ‘un trait qui mérite d'être cité et qui tout incroyable qu'il paraisse est cependant exactement vrai. Un Eléphant venait de se venger de son cornac en le tuant, sa femme, témoin de ce spectacle, prit ses deux enfants et les jeta aux pieds de l'animal encore tout furieux, en lui disant : « Puisque tu as tué mon mari, Ôte roi aussi la vie ainsi qu'à mes enfants. » L’Eléphant s’arrêta tout court, s’adoucit, et comme s’il eut été touché de regret, prit avec sa trompe le plus grand des deux enfants, le mit sur son cou, l'adopta pour son cornac et n'en voulut point souffrir d'autre. » (2)

NS

(1) Paris-Sport. — 18 juillet 1905.

(2) Burrox. — Histoire Naturelle, tom. IV, p. 3go.

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