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IV. SAUVAGERIE DE LA RACE. — C’est une erreur de croire.que

l'Eléphant d'Afrique est d'une extrême sauvagerie. Comme tous les animaux libres il aime sa tranquillité et rien de plus. Quelques voyageurs prétendent que certaines contrées de l’Afrique possèdent des troupeaux d’Éléphants excessivement méchants tandis que, non loin de là, il y en a d’innoffensifs. Cette dif-

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férence doit uniquement dépendre de la chasse plus ou moins active qu'on leur livre.

Le colonel Marchand (alors capitaine) s'exprime ainsi: «On en trouve sur le plateau du Niger, à la source du Cavally et de la S Assandra, entre le 8° et le ro° de latitude nord, de même qu’entele er lé ro delonsitude occidentale; 1ls ont été refoulés là, soit du nord, soit du sud, soit enfin de l’est. Là, ils sont fort nombreux et assez sauvages, même méchants et les indigènes en ont grand peur. » (1) |

Louettière, dans une lettre, raconte de la façon suivante l’histoire de l’Eléphant du cap Lopez: «€ J'ai vu grandir pendant plus de deux ans un Eléphanteau qui avait été capturé à sept ou huit mois dans un enclos chez les Pahouins. Au bout de deux ou trois semaines, 1] était déjà d’une grande docilité et 1l s'arrêtait désespérément lorsqu'il ne voyait plus son maïître et, si celui-ci rentrait dans la maison, l'animal montait l'escalier derrière lui ou bien encore, il restait au bas et en travers jusqu’à ce qu'il en redescendit.

Il fut ensuite transporté au cap Lopez où il faisait l’'amusement et la joie des passagers à qui il jouait toutes sortes de tours, fouillant dans leurs poches et les dévalisant avec l'adresse des meilleurs pick-pockets. À la suite de discussions mesquines, il fut tué à coups de fusil par un Européen qui résidait au cap Lopez. L'animal avait près de trois ans. » (2)

Le R. P. Allaire, missionnaire du Haut-Oubanghi, cite aussi le cas d'un Éléphanteau de quatre mois qu’il avait capturé et qui, deux jours après, venait prendre dans sa main les fruits qu’on lui présentait. Pris jeune l'Eléphant perdra donc bien vite, sous l’influence des bons soins, son naturel sauvage.

D'autres personnes veulent bien admettre la douceur, la gaité et l’intelligence de l'Eléphanteau, mais elles prétendent qu’en vieillissant il devient toujours dangereux. M. Corner, par exemple, cite le cas de Saïd qui, quoique élevé au milieu d’un grand nombre de personnes, devint un jour furieux et blessa M. Sauvinet. Doit-on, d’après ce fait, juger de même tous les Eléphants ? Les chevaux et les chiens ne possèdent-ils pas également des

(x) Lettre à Paul Bourdarie.

(2) Lettreӈ Paul Bourdarie.

défauts qui n’empêchent pas pour cette raison leur emploi ? L’utilisation de toute une race ne saurait dépendre de l’indocilité d’un individu.

Cette opinion est du reste uniquement basée sur les spécimens de la race proboscidienne que nous possédons en Europe, puisque l’on ne manque pas de citer comme preuve à l'appui, les accidents causés dans les jardins zoologiques et dans les ménageries. On énumère les noms de ceux qui ont tués leurs gardiens et l’on parle même de ceux qu'on a été obligé d’abattre, étant donné leur méchanceté.

Or, je ferai remarquer que la domestication que nous préconisons en Afrique n'a aucun rapport avec l’emprisonnement d'animaux dans des espaces restreints ou dans d’étroites cages.

Dans le cas qui nous intéresse l’animal reste dans son pays d'origine, dans le climat qui lui convient. S'il est contraint à un travail régulier, 1l a de l’espace pour se promener et se mouvoir. Il vit non pas isolé mais au milieu de ses congénères et avec la facilité de se trouver une compagne et de satisfaire à toutes les exigences de la nature. En un mot, son existence, tout en étant règlementée, reste logique el normale. |

L'on ne peut donc établir de rapprochement entre le caractère qu’auraient ces animaux ainsi traités et les changements de mœurs qui peuvent s'opérer chez ceux que l’on oblige à vivre d’une façon anormale.

Au cas de Saïd, on pourrait du reste opposer celui de Juliette, l'Eléphant femelle du Jardin d’Acclimatation de Paris, qui mourut en 18096. Venue d’Abyssinie en 1872, cet animal, dont le dressage dura à peine quelques mois, promenasur son dos durant vingttrois ans les femmes et les enfants, sans la moindre tentative de rébellion.

« Il est d'opinion courante, dit Hagenbeck, que l’Eléphant d'Afrique est plus sauvage et plus difficile à apprivoiser que son cousin de l'Inde ; c’est une opinion complètement fausse. Comme sur les deux cents Eléphants d'Afrique importés en Europe depuis trente ans, cent soixante-dix à peu près, sont passés par mes mains et comme, moi-même, j'ai importé quelques centaines d'Eléphants de l’Inde, je crois pouvoir donner quelques

renseignements sur la manière dont on traite ces animaux et comment on peut les domestiquer.

Tous les Eléphants d'Afrique qui vinrent en Europe et furent vendus aux jardins zoologiques et aux ménageries, de même que ceux qui, d'ici, allèrent en Amérique, étaient des animaux doux qui se laissaient mener aussi docilement que les Eléphants indiens. »

V. EmpLot DES ÉLÉPHANTS ASIATIQUES.— Loin d’être utiles, les Eléphants asiatiques m'ont toujours paru la véritable cause de l'échec qu'ont subi les deux premières tentatives de domestication faites par Ismaïl Pacha et Léopold II. Le transport des animaux importés, leur acclimatement et celui des cornacs, ajoutés aux frais de transport et de nourriture des uns et des autres, complique notablement la question.

Le seul et véritable moyen, le plus économique et le plus rapide, est la capture des Jeunes et leur dressage selon la méthode employée par le R. P. Allaire et par d’autres Africains qui sont fort bien parvenus à domestiquer ces animaux sans le concours des Eléphants asiatiques.

Aujourd'hui, le nombre des Eléphants domestiqués en Afrique est d'environ quarante-cinq:

Un au Congo français :

Trente-cinq au Congo belge :

Six au Cameroun;

Un au Congo portugais ;

Deux en Abyssinie.

Sur ces quarante-cinq animaux, deux seulement furent éduqués à l’aide d'Eléphants asiatiques, comme il ressort du document suivant, adressé à Paul Bourdarie et signé du docteur Roger, membre dela mission Maurice de Rotschild et mort dernièrement.

Côte française des Somalis, 3 octobre 1904.

Sa Majesté Ménélick possède un Eléphant des Indes que lui ont offert les Anglais. Ce superbe animal est le précepteur de deux jeunes Eléphants capturés en Abyssinie. J'ai pensé que ce fait vous intéresserait.

Amitiés et bien à vous.

Signé: D' Rocer.

VI. Pupeur ET REPRODUCTION EN CAPTIVITÉ. — Nous avons vu combien d'idées fausses circulaient sur ce sujet. La pudeur n’existe pas plus chez l'Eléphant que chez les autres animaux. Cependant, je ne préconise pas cette reproduction qui, tout en étant bien plus utile et nécessaire en Afrique qu’en Asie, demande pour donner de bons résultats de nombreux capitaux et beaucoup de temps.

Voici, du reste, à titre de conclusion, les opinions que J'ai recueillies de diverses personnalités scientifiques et coloniales. C'était encore le meilleur argument à opposer aux impossibililaires.

La domestication de l'Eléphant d'Afrique est possible. Les Carthaginois savaient domestiquer cet animal et les essais tentés au Congo belge ont donné des résultats démonstratifs.

Îl faudrait surtout rechercher les jeunes et voir comment on sy prend aux Indes pour les éduquer.

Les Eléphants asiatiques ne sont nullement indispensables. Il suffirait sans doute d'amener des cornacs hindous expérimentés. Ils donneraient l’exemple et l'on pourrait bientôt se passer d'eux.

Une loi interdisant la chasse serait excellente, mais il faudrait la faire pour une durée d’un demi-siècle au moins, car l'animal

croit lentement.

D' RAPHAEL BLANCHARD, Membre de l’Académie de Médecine, Professeur a la Faculté.

La domestication de l'Eléphant d'Afrique est une chose qui me paraît tout à fait possible et peut donner les meilleurs résultats.

La capture des jeunes Eléphants m'a semblé assez facile, alors que je me trouvais dans les régions de l'Afrique Centrale où :l

m'était donné de rencontrer ces animaux fréquemment et d'en-.

tendre les récits des chasseurs indigènes.

Je ne crois pas à la nécessité d'employer des Eléphants asiatiques pour la domestication, mais il me semble indispensable de faire venir d’Asie des gens expérimentés dans le dressage des jeunes animaux afin d'initier les indigènes aux soins à leur donner et à la façon de les dresser.

Je pense que l’on doit appliquer strictement, dans les colonies françaises, comme on le fait du reste dans les colonies anglaises, la convention internationale qui interdit de chasser les Jeunes Eléphants, ainsi que les Eléphants femelles. Mettre, en outre, un droit de chasse très élevé et fixer à deux animaux par an, la chasse permise. Le chasseur dépassant ce chiffre serait alors dans lobligation de payer une nouvelle taxe. Il me semble également très bon d'encourager par des primes, la capture de ces animaux.

BonNEL DE MÉZIÈRES, Explorateur, Administrateur des Colonies.

Pour empêcher la destruction complète de l’Eléphant dans nos possessions d'Afrique, la chasse de cet animal ne devrait tout d'abord pas être permise sans autorisation délivrée en bonne forme et après paiement d’un droit considérable.

Il faudrait partager les régions en zônes de chasse, de tacon qu'on ne put chasser partout à la fois et faire un dénombrement approximatif des hordes, afin de limiter le nombre des bêtes à abattre chaque année.

Les règlements devraient être appliqués sfrictement et c'est bien le plus difiicile.

Pour l'élevage 1l est possible. Des missionnaires ont déjà obtenu des résultats. On encouragerait facilement la capture des jeunes par les indigènes en récompensant ces derniers par des exemptions d'impôts ou par des primes érès exactement payées. On pourrait utiliser, autant que possible, les Eléphants pour le portage et en créer des dépôts de place en place, pour organiser un service d’aller et retour. Mais ceci est pour l’avenir.

Telles sont les idées qui tombent de ma plume et que je vous transmets à la volée.

Îl y aurait bien d'autres moyens de réussir qu’on trouverait si l’on voulait vraiment aboutir. On pourrait s'inspirer de ce qui se fait aux [Indes où le service des Eléphants est si parfaitement organisé,

GABRIEL BONVALOT, Explorateur, ancien Députe.

L'Eléphant est susceptible de rendre de nombreux services en Afrique, où les moyens de transport sont restreints. C’est un animal intelligent et sur lequel on peut compter.

L'usage des Eléphants asiatiques pour le dressage n’est pas indispensable. Il vaut mieux se livrer en grand à l'élevage dans un pays déjà assez connu, le Congo par exemple, et le multiplier le plus possible. Tout l'élevage et le dressage doivent être confiés à des hommes de science, des naturalistes exercés, et non à des fonctionnaires ordinaires et quelconques (vœu qui restera d’ailleurs lettre morte).

HENRI CoupiN,

Docteur ès - Sciences, Préparateur à la Faculté des Sciences.

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