LIVRE DEUXIÈME
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Salut au Soleil Levant
Le Jour s'est abattu, comme un oiseau sauvage,
De son nid d'or et de nuages pâlissants,
Sur la plaine silencieuse, et son plumage
A froissé le sorryneil des maisons et des champs.
O Jour, pour m'enivrer de ta force première.
J'ai fui rhorreur tumultueuse des cités,
Et pour offrir à la vertu de ta lumière
Mes regards par leur ciel sans astres habités.
Dans Pombrequi rendait ma tète si pesante. Parmi le désespoir des hommes étalé, Je vous ai souhaités longtemps, arbres, où chante Maintenant tout le chœur des oiseaux envolé.
Quand la pluie entr'ouvraii l'azur devant sa fuite, O couleurs, o clartés, je vous suivais des yeux; Mais mon cieur ignorait alors, danvS sa poursuite. Vos nuances et tous vos jeux délicieux.
Et toi, dont la langueur m'entoure de caresses, Vent d'Orient, venu des roses et des bois. Tu m'apportais Técho des profondes tristesses Que le matin nouveau répandait dans les voix.
Car, ô terre brillante où la rosée abonde. L'homme n'est plus de tes mystères amoureux; Il dérobe sa vie à la beauté de Tonde Que roulent tes moissons devant mes pas heureux.
Et ma joie aujourd'hui serait encore amère. Malgré ma fuite et l'air libre qui me nourrit, Si je n'avais pas vu , sur un seuil , une mère Elevant vers le Jour son enfant qui sourit.
POKTIQTES 39
Sur la Lyre
O toi, qui suscitas la beauté qui combat Au travers de la chair, de la pierre et de Tonde Et qui , pénétrant tout de ton sonore éclat, As révélé la voix musicale du monde,
Lyre antique, mère des villes et des dieux. Toi qui dors suspendue au temple du silence. Laisse mes mains, aux cordes d'or mélodieux, Errer, pour que Fessai m des chants encor s'élance.
Avec les rives sablonneuses de ses mers.
Et les courbes de ses montagnes; ses fontaines
Qui nourrissent des bois de lauriers toujours verts,
Voici la Grèce, chère aux poitrines humaines.
Et voici l'Italie aux jardins ravagés; La flamme des volcans dai^.s la nuit l'illumine ; Les bords mouvants du lac se voilent d'orangers, Et des temples Je marbre oppriment la colline.
O pasteurs arrêtés pour les libations, Héros prédestinés aux vierges florissantes, Navigateurs penchés sur les lourdes passions Des vagues ou les yeux aux étoiles naissantes
O consuls entraînés par Faigle en Orient, Empereurs rayonnant sur Rome et sur le monde, Sages, dont le pas grave et Fesprit souriant Aiment Fombre et les fleurs de la forêt profonde,
Vous tous, avec vos dieux sacrés, ceux de Tamour Et de la mort, ceux qui président à Taurore Et ceux qui dans vos coeurs luttent contre le jour, Accourez sur la Lyre où vos noms vont éclore.
POKTIQUES 41
Chant Marin
O rivage antique des mers, où la fleur tendre Et pourtant immortelle, Técumc, a laissé Ses calices neigeux , ce soir, je vais descendre Vers to;i rêve immuable avec mon cœur lassé.
Le sable de la grève à mes pieds fait entendre Une chanson qui coule et meurt quand j'ai passé , Et cet ilôt, dans le lointain, parait m'aitendre, Assoupi sous la nuit, vaporeux et bercé.
L'onde du large accourt contre le roc sonore. L'esprit des eaux soumis aux astres de la nuit , Tour à tour lit du soir et irùne de l'aurore. Souffle jusqu'à la grève et mon visage luit.
J'entends venir à moi de irémissants appels : Est-ce la plainte de la vague sous la brise, Ou le flot des espoirs douloureux et mortels Qui gronde dans mon cœur, se déroule et se brise?
Pénètre-moi , clarté des vagues , transparence De Tunivers invisible des sels, feu pur Où le rayonnement des soleils se condense, Oii s'épaissit le cœur splendide de Tazur!
Emporte mes regards au sein des paysages Que la couleur du ciel invente à Thorizon : Forêts en flammes et cavernes de nuages. Reflets d'or que la vague engloutit d'un frisson!
La vision continuelle de la mer
Et la paix qui descend des formes éternelles
Soulèveront mon âme aux régions de l'air
Où les aubes n'ont plus les ombres derrière elles!
(Hyères.)
POKTIQIES 43
l'Heure du Matin
L'Heure qui passe à Fhorizon de notre vie Cueille les roses de l'aurore et de l'amour; Sa présence limpide est d'une ombre suivie, Et c'est la pourpre et For magnitique du jour,
Elle offre la candeur de sa poitrine, coupe Où l'ivresse des fleurs boit avec un frisson; Dans le vol des parfums et des reflets, la troupe Des désirs bondit sous la profonde moisson.
Les antres de l'azur se creusent dans la nue. Et le vent est la voix des monstres de clarté Qui baisent en grondant les pas de sa venue, Des bords mystérieux que bat Téternité.
A la divine solitaire , mes idées Font un cortège pur où les fronts sont sereins Sous les couronnes de verdure qu'a guidées La force des forets vers la grâce des mains.
La fleur du monde s'est ouverte avec ses plaines Et son calice de montagnes, et sa mer Dont la rosée abonde en flammes; les lointaines Visions ont grandi dans la splendeur de Tair.
L'Heure, au creux de ses yeux, contient toute Taurore Et ses compagnes Tenveloppent de réseaux; Leur marche rougissante est maintenant sonore; Son sillon est comblé par le chant des oiseaux.
Elles vont visiter, de leur présence claire, Le cœur de Thomme et ses royaumes infinis, Plus beaux que Tétendue auguste de la terre Et que les champs du ciel aux montagnes unis.
( Aix-ejî-Provence.)
POKTIQIES
l'Heure de Midi
Éblouissante et dominant toutes les Heures, Voici venir la souveraine de Midi.
Au devant de sa marche on ouvre les demeures; Elle s'assied près du loyer qui resplendit.
C'est elle qui suspend l'essor de vos charrues, O laboureurs, et rend vos bœufs plus indolents, Et c'est elle qui tait, dans le calme des rues. S'échapper la vapeur des repas odorants.
Elle ravonne à votre bouche , au creux des verres, Et dans l'or éclatant du pain ; et sa clarté Se lève dans les yeux des enfants et des mères , Quand son nom tout autour des tables est jeté.
Heure sainte, elle apporte au monde de la joie, Les champs ont retrouvé leur antique repos, El la profonde mer, où tout le ciel tîamboie, Sur la roche a laissé mourir le bruit des floiS.
Heure brillante, elle est la sœur de la lumière. C'est elle qui pétrit les hommes de soleil Et qui, dans sa bonté, glisse sous leur paupière, Au plein du jour, la fleur vivace du sommeil.
Elle est aux animaux la puissance inconnue Qui les couche et leur met des songes dans les yeux. Elle aime aussi le chêne, où la brise est venue S'endormir au milieu des nids silencieux.
Mais sa fuite entre ses compagnes est rapide Si Tombre qui la suit de toute éternité Apparaît et lui montre, au bord du pré limpide. L'image sombre du grand chêne reflété.
(Laudun-Gard.)
Heure du Soir
Sur la pente des monis, à Tapproche du Soir, La voix de l'homme arrive et vole, plus sonore , Et son regard, pareil aux astres, va s'asseoir Au point même du ciel d'où s'élance l'aurore.
Sur la pente des monts errant, j'ai rencontré Une Heure solitaire, hésitante et voilée. Chaque fleur s'inclinait à son aspect sacré; Elle marchait en grandissant dans la vallée.
Le soleil entraînait le vent sous l'horizon. Où la mer s'unissant au ciel s'agite et gronde. Pour qu'il ouvrît, de son majestueux frisson, Les plis de l'aube à la douceur d'un nouveau monde.
L'Heure, au-dessus des bois, flottait comme un encens; Mais elle répandit bientôt sa forme sombre Jusqu'aux sommets des monts encore rougissants. Qu'elle éteignit sous ses étoiles et son ombre.
Heure mélancolique et mère de la nuit, Elle emportait, aux plis de sa robe sévère, L'adieu des cloches des troupeaux au jour enfui Et les appels lointains des hommes, sur la terre.
Le souffle qui, dans sa poitrine, l'animait Du cœur suave des belles roses frôlées, Devant sa marche ténébreuse se formait, Et de la douce odeur des bruyères foulées.
Arrêté, j'ai laissé, sur mes yeux et mon cœur, Passer l'Heure avec les parfums de son cortège. Afin que, dans la nuit totale et la terreur, Son calme souvenir me suive et me protège.
(Fort de Toiirnoux.)
Salut a l'Ohien
Quand poLirrai-jc, écoutani le bruit de us cordages, O beau vaisseau, le cœur fatigué de Tamour, Atteindre, sur ton bord, aux bienheureux rivages D'où ruisselle la source immortelle du jour?
Orient , Orient , pays de tous les songes , Ainsi qu'un homme antique alourdi sous ses dieux, Ne me verras-tu pas errant dans les mensonges De tes déserts de sable au loin silencieux?
Quand te lèveras-tu pt)ur moi, terre des roses. Jardins favorisant le sommeil des amants. Aux heures où les fleurs des palmes sont écloscs, Où les oiseaux couvrent les sources de leurs chants?
Ayant quitté la mer et sa couronne d'iles, J'ïrai , dans la splendeur de tes siècles défunts r]gypte, et sur ta ruine et tes ondes fertiles,
Wts r.\ rabic . (,■''>■■'>"■ brill mt./ J,- n.n-riims.
5o LES ÉLÉVATIONS
Villes d'azur et frémissantes de colombes, Accueiliez-moi parmi la fraîcheur de vos murs, Car déjà le soleil , sur la pierre des tombes, Dans la plaine a courbé l'or pesant des fruits mûrs.
O monts, je veux chercher dans vos grottes obscures. Et sur vos pentes , où les cèdres ont vécu , Le marbre flamboyant des saintes Écritures Et le sentier où le prophète s'est perdu.
Et je te connaîtrai , dans ta force première, Orient, car j'irai jusqu'au vallon désert Où l'homme, le dernier présent de ta lumière, Ainsi qu'un roi suprême au monde fut offert.
(^Marseille.)
Sur la Nuit
Par la splendeur des soirs de lune pénétré, Sur les bords du torrent qui bondit sous Técume, J'ai le pressentiment que le printemps sacré Dans cette Nuit d'hiver extrême se rallume.
Le beau triomphateur des neiges n'est pas loin,
Avec ses papillons et ses fleurs odorantes :
Les brises d'Italie, aimables, ont rejoint,
Sur les sommets, leurs scl'UTs de Provence, enivrantes.
Les couleurs vont renaître à la pente des monts. Les forets, dont la vie immense se devine. Vont attirer toute la sève sur leurs fronts, Et déjà l'avalanche ébranle la ravine.
Beauté de la montagne à l'aurore de mai. Quand le torrent gonflé conduit ses ondes blanches Sous le balancement des fleurs, et que, charmé. Il disparaît, tenté par le repos des branches!
Quand pourrons-nous , couchés sur les gazons nouveaux Et nos seins parfumés de douces violettes , Nous éveiller à l'heure où Tombre des oiseaux Comme un songe d'amour effleurera nos têtes?
Et cependant, ô Nuit, dernière Nuit d'hiver, Toi qui, durant ces mois de lourde servitude. Alors que tout le cœur à la mort est ouvert. Nous entoures de force et de sollicitude,
O Nuit de mars, féconde en astres éclatants. Longtemps encor tes beautés tristes rendront vaines La gloire même et la victoire du printemps Pour ceux qu'un long exil a lié de ses chaînes
(Fort de Toiirnoiix,)
Salut a l'Italie
iPour Emmanuel Signoret.)
Italie, Italie, au bord de tes mers calmes,
Et pendant que l'été moissonnera tes champs,
Nous conduirons, au gré de l'ombre, sous les palmes,
La jeunesse de notre cœur et de nos ans!
Que la clarté de tes montagnes nous soit douce, Et que le lac , où leurs sommets sont confondus, De sa brise voluptueuse nous repousse Loin de la rive, au creux des barques étendus.
Ouvre tes temples et tes bois pleins de mystère. Nous serons salués par la voix de leurs dijux, Carie beau ciel antique, amoureux de la terre, De ses signes vivants nourrit encor nos yeux.
Attirés par Téclat des marbres, Italie, Nous passerons sous les arceaux de tes cités. Radieux, au travers de la mélancolie Djs lierres, des tombeaux et des vases sculptés.
Notre main se refuse au poids des heures mortes, Tes cendres ne seront humides de nos pleurs, Et cependant, ô toi de qui les tempes fortes Rafraîchiront leur feu sous la gloire des fleurs,
Frère, qui guideras aux flots adriatiques Notre audace et le blanc triomphe de nos fronts. Quand le vent jettera ses appels prophétiques, Pareil à l'âme du grand Pan, nous gémirons,
Et quand, sur le rivage, enveloppés de flammes, Nous entendrons, au lieu des rires du plaisir. S'accroître et se rythmer, au battement des rames La plainte des amants venus là pour mourir.
Sur la Nature
O monts, vagues des mers, frémissements des plaines, De votre vision j'ai nourri mon destin ; Déjà de vos vertus mes paroles sont pleines, Déjà vous vous levez en moi comme un matin.
Montagnes, votre ciel immortel et sans voiles Aux lieux de mon exil pacifia mon cœur : O souvenir des nuits d'hiver, où les étoiles Escortaient sur les pics la lune dans sa fleur!
Gloire du jour parmi la neige qui rayonne. Solitude et silence accompagnant les pas, O sommeil des forêts qu'un nuage couronne, Et qui portent tout le printemps entre leurs brasî
Et toi, mer, l'épouvante habite tes rivages,
Si le vent te conduit à l'attaque des cieux;
Mais, pour l'homme échappé de tremblants esclavages
Qui vient t'ollVir l'amour de ses veux anxieux ,
O mer, tu sais aussi faire taire tes rociies, T'endormir sur le sable en berçant les bateaux, Garder, quand les songeurs s'accoudent, aux approches Du soir, le sang vivant du soleil dans tes eaux.
Et toi, plaine des fleurs, des moissons et des fleuves, Qui te déroules maintenant à mes regards, Toi, qui brilles au jour sous tes verdures neuves, Toi, qui gémis au poids parfumé de tes chars,
Accueille-moi comme autrefois, quand mon enfance Se mêlait à ta vie , errant dans tes chemins, Ou guettant, sur les eaux, la lointaine apparence De mon front couronné de roses par mes mains.
Salut a i.a Grkci-:
Toi qui te lèves sur les siècles et la mer, Grèce antique, soumise à de vivants symboles : A la source des bois, au vent, au flot amer. Au chêne murniurant de confuses paroles;
Grèce des beaux exploits sur la lyre et les chars, Quand le peuple, venu des îles et d'Asie , Couronnait le vainqueur, près des marbres épars. Sous le laurier luisant et sous la poésie;
O Grèce des bergers et des dieux pastoraux, Pan, souverain des fleurs et des eaux des collines Faunes joueurs à l'ombre tiède des roseaux Avec des Nymphes ou des roses aux poitrines !
Grèce mystérieuse et pâle d'Kleusis, Adorateurs courbés sous ht vigne et la gerbe. Groupes cueillant, au clair des étoiles, des lys. Et tressaillant, à leur reflet sombre sur l'herbe;
Grèce des matelots sur les flots religieux Emplis de dieux et gouvernés par des prodiges, O Grèce confondue avec l'azur des cieux Quand le soleil couchant immerge ses quadriges ;
Mère des arts, patrie aimable, avec le jour
Et toutes les beautés vives de ton génie,
Mon cœur, dès sa naissance, amoureux de l'amour.
Dans la gloire de ta lumière communie.
Car ta sœur, la Provence, étendue au soleil Depuis la mer et jusqu'aux Alpes rayonnantes, O Grèce, m'a vu naître et m'a nourri, pareil A l'olivier couvert de feuilles frissonnantes.
Regrets a la Mer
Toi qui répands , 6 Mer, ta vie autour des ilcs, Et dont l'azur se puise au cœur même des cicux, Je regrette la paix sonore de tes villes Et ton sable éclatant de plantes et de feux.
Le matin, qui foulait tes grèves violettes, Présidait à Féveil des fleurs et des couleurs; J'aimais à célébrer la douceur de tes fêtes, Quand la lune et la nuit t'emplissaient de lueurs.
Ta respiration , soumise au vol des heures. Amenait des débris de conques à ton bord, Et découvrait la gloire intime des demeures Que Técume et le flot préparent pour la mort.
Sur tes rivages d'or, où se gonflaient des voiles, J'abandonnais mon songe aux bras des passions. O navires chargés de chanteurs et d'étoiles Et que berçaient la brise et les lents violons!
6o LES ÉLÉVATIONS
Enlacements des corps sous les lauriers antiques Suspendus aux chemins de Tonde et de Tamour! O sommeils protégés par les mâts prophétiques Où la rumeur des bois s'éveille avec le jour !
Quand tes ports s'entr'ouvraient à Targent du sillage, O Mer, Tombre du soir m'attendait aux coteaux. Les jardins élevant l'appel de leur feuillage Me recevaient parmi leurs fleurs et leurs oiseaux.
Mais, ce n'est plus pour moi que la vague rayonne. Mon souvenir s'anime et rend mon cœur amer, Et la nuit souveraine a jeté sa couronne, Depuis que j'ai quitté la cité de la Mer.
(Paris.)